‹ La jeunesse de StendhalChapitre 212 sur 288 · H. Br., II, 67 ; I · texte numérisé non relu

H. Br., II, 67 ; I

2. « Ces trois hommes [Gros, Rebuiïct, et le père Ducros *, bibliothécaire de la ville de Grenoble, et, un temps, de l'Ecole centrale] ont possédé toute morr estime et tout mon cœur, autant que le respect et la différence d'âge pouvaient admettre ces communications qui font qu'on aime. » {Id., I, 25.)

Dans le Journal de 1805, il désigne Gros, Tracy et Chateaubriand pour former le tribunal par lequel il voudrait être jugé (125) ; et un peu plus tard (206), il déclare Gros un « homme de génie ».

3. Dans l'antique faubourg qui s'écrase entre l'Isère et les flancs de la Bastille.

* Ce père Ducros avait mérité l'admiration de Beyle par sa hauteur d'âme. Dans un fragment inédit de messidor an XII (Bibl. de Gren., R 5896, t. XXV), Beyle note ce trait : « M. Ducros s'écrie à 69 ans, devant deux vieillards et moi : 0 Qu'on me donne la gloire de Cook â condition de mourir un quart d'heure après, et je suis content. » (Cf. aussi //. Br., I, 214-219.)

les mesures ^. Et dans le Rouge et le Noir, en 1830, il fait découvrir par Julien Sorel « un honnête homme ; il était géomètre, s'appelait Gros et passait pour Jacobin^... » Enfin, quand Beyle a cinquante ans, il écrit encore, dans Henri Brulard, que Gros est un « géomètre de la haute volée », un « grand homme ^. j) Il l'aimait toujours.

Les mathématiques ont donc laissé dans le cœur de Beyle une grande et rare amitié : conséquence imprévue de pareille étude. Mais Beyle est tellement sensible qu'il lui faut mêler l'amour à toutes choses, même à l'algèbre.

Elles laissèrent aussi leur marque dans son esprit. On ne s'est point impunément, au cours de deux ou trois années, livré avec une telle frénésie aux sciences abstraites. Ce que Beyle y gagna, il est à peine besoin de le dire : méthode précise et sûre, clarté de conception et rigueur de raisonnement, c'est l'habituel profit des études mathématiques. Parallèlement à la grammaire générale et à la logique de Condillac, elles clarifièrent et affinèrent l'intelligence de Beyle *.

Je n'ose dire qu'elles contribuèrent aussi à le gâter. L'enfant n'était déjà que trop incliné aux partis pris tranchants. Têtu par caractère, d'esprit naturellement sec, net, un peu simpliste, habitué d'ailleurs, en son orgueilleuse solitude de petit être méconnu, à croire avec opiniâtreté en sa propre raison : les mathématiques vont exagérer encore sa manie de certitude. Négations brutales, axiomes autoritaires, réponses catégoriques et abruptes aux questions qui demanderaient le plus de ménagements, par cette insupportable habitude, Beyle va choquer ses amis, avant de scandaliser ses lecteurs. Il fait sans cesse une application déplacée de l'évidence mathématique. Et n'est-ce point encore aux méthodes mathématiques,

3. II. Br., I, 25 ; II, 64. — Cf. Corr., I, 45-46 ; Sow. d'EgoL, 2.

4. « Ma cohabitation passionnée avec les mathématiques m'a laissé un amour fou pour les bonnes définitions, sans lesquelles il n'y a que des à peu près. * (IL Br., II, 95.)

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transportées maladroite men". hors de chez elles, que Beyle doit, pour une part, son abus de la raison raisonnante? Qu'il s'agisse d'art ou bien d'amour, il n'importe, Beyle pose des formules, en tire des déductions, et conclut. Aucune réalité ne l'arrête, il se grise de logique, il pousse à bout sa dialectique, avec une assurance imperturbable : sûr moyen d'aboutir aux théories les plus singulières.

A la vérité, cette double dépravation de son intelligence, — un dogmatisme trop péremptoire, un excès de logique paradoxale, — contribue à la curieuse originalité d'Henri Beyle. Comment en vouloir aux mathématiques ?

Il n'en a point tiré d'autre profit. Sa supériorité sur ses camarades le désignait pour l'Ecole Polytechnique. Mais il est dans la destinée de Beyle de briser à chaque instant la logique de son existence. Et nous verrons bientôt comment il ne fut ni ingénieur ni officier d'artillerie. Du moins il remporta le prix de mathématiques ^ :

« ... Ce fut un triomphe pour moi... Je fus éloquent au tableau ; c'est que je parlais d'une chose à laquelle je réfléchissais passionnément depuis quinze mois au moins, et que j'étudiais depuis trois ans. »

Ce jour-là, Beyle connut l'enivrement de la gloire ^. Et, comme il convient aux grandes passions, cette heure inoubliable fut la dernière de ses études mathématiques. Il ne connut pas le déboire du lendemain ; il leur dit adieu pour jamais.

C'est là tout ce que nous savons des études de Beyle à l'Ecole centrale, en ces trois branches maîtresses : belles-

1. a Je remportai le premier prix sur huit ou neuf jeunes gens, la plupart plus âgés et plus protégés que moi, et qui tous, deux mois plus tard, furent reçus élèves de l'Ecole Polytechnique. » {H. Br., II, 70.) M. Chuquet corrige ici l'allégation de Beyle : cette année-là, deux candidats de Grenoble seulement furent reçus ; il est vrai que sept lo furent l'année suivante. {Lw. cit., 27.)

2. « ... le soir du jour que mon nom fut affiché avec tant de gloire,... je me vois passant dans le bois du Jardin-de-Ville,... avec Bigillion et deux ou trois autres, enivrés de mon triomphe... Après cet examen triomphant... u (//. Br., II, 70-72.)

lettres, logique, mathématiques. Leur influence dans la formation de son esprit fut à coup sûr grande et durable. Mais il est plus difficile de préciser les connaissances qu'il avait acquises. Ces études passionnées et fragmentaires, d'ailleurs beaucoup trojD brèves, si elles lui furent bienfaisantes, laissèrent sans doute maintes lacunes dans son cerveau. Je me garderai de le déplorer. Mais enfin il faut bien avouer qu'il ne savait pas l'orthographe ^. Beaucoup des notions indispensables pour passer aujourd'hui un examen élémentaire, en géographie, histoire, graminaire, etc., lui manquaient. En revanche, il avait creusé obstinément quelques matières qui amusaient son esprit studieux, il possédait en science, en littérature, en philosophie, quelques idées solides, et même quelques idées personnelles. Disons en un mot qu'à 16 ans, à cet âge où, si prématurément, Beyle achève, et pour jamais, ses études régulières, il a, comme dit Montaigne, la tête bien faite plutôt que bien pleine. « A douze ans..., avoue-t-il lui-même, j "étais un prodige de science et, à vingt, un prodige d'ignorance ^. »

1. Comme le prouvent l'anecdote bien connue Je cclla écrit avec deux l, et, mieux encore, ses manuscrits.

Il ne savait guère mieux la syntaxe, et l'on peut relever quelques solécismes dans ses premières lettres à Pauline.

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