‹ La jeunesse de StendhalChapitre 264 sur 288 · H. Br · texte numérisé non relu

H. Br

4. Id. 296. — J'ai recherché le souvenir de Virginie Cubly ailleurs que dans les manuscrits de son amant. Mais elle n'est jamais citée dans le seul journal qui, depuis l'été de l'an VI jusqu'au 10 germinal an VII, en donnant des nouvelles de Grenoble, mentionne souvent pièces et acteurs {Le Journal de Grenoble, ou l'Ami de la vérité et des mœurs) ; et ce serait une nouvelle preuve qu'elle ne joua en effet, comme je l'ai supposé, que pendant l'hiver de l'an VI. Virginie Cubly n'apparaît pas une seule fois non plus dans les 332 pièces qui composent, aux Archives de Grenoble, les différents dossiers relatifs au

théâtre (LL 220, 221, 222). Mais j'ai enfin retrouvé M"« Cubly, — et son fils, — dans le Dictionnaire des comédiens français, par Henry Lyonnet.

Trente ans après avoir quitté Grenoble *, Virginie Cubly jouadt à Brest les rôles de « première duègne ». Le théâtre ne lui avait apparenaraent donné ni gloire ni argent. Elle promenait de petite ville en petite ville ses grâces défraîchies. A côté d'elle son fils ** faisait les " utilités ».

Elle vivait peut-être encore, quand Beyle, dans Henri Brulard, se rappelait avec émoi qu'il l'avait aimée, et travaillait à donner à la pauvre vieille actrice une gloire posthume sur laquelle elle ne comptait guère.

* En 1827.

** « Cubly fils » : un laissé pour compte de quelque tournée

l'amitié

Victorine et François Bigillion.

« J'avais besoin d'amitié et de parler avec franchise, le cœur ulcéré par tant de méchancetés, dont, à tort ou à raison, je croyais fermement avoir été l'objet. »

[H. Br., I, 295.)

Le départ de Mademoiselle Cubly avait laissé Beyle mélancolique et désemparé. Vers ce temps-là ^ sans doute l'amitié de François Bigillion et de Victorine vint occuper et consoler sa tristesse.

Jusqu'à ce moment, Beyle était demeuré à peu près seul dans la vie. Ses compagnons de l'Ecole centrale, même ceux qui deviendront plus tard ses confidents, semblent alors plutôt des camarades que des amis. L'amour de Virginie Cubly n'était qu'un soliloque sentimental. Pour

1. C'est l'expression de Beyle [H. Br., I, 285). Ici encore sa chronologie est incertaine et vague. Il se donne (291) treize ans au temps de cette amitié ; mais il faudrait alors la reporter avant l'amour de mademoiselle Cubly, ce qui serait contraire à tout son récit.

Il restera toujours quelques difficultés, et l'on aura peine à placer, entre la fin de 1797 et la fin de 1799, trois périodes, distinctes et successives dans le récit de Beyle, et chacune assez prolongée : son amour pour mademoiselle Cubly, son intimité avec les Bigillion, et sa « cascade » dans les mathématiques.

Je proposerais cette approximation : Beyle aima mademoiselle Cubly l'hiver ou le printemps de 1798 (à la rigueur les derniers mois de l'année précédente) ; il fréquenta les Bigillion du printemps à l'automne de cette même année 1798 ; enfin 1799 est uniquement consacré aux mathématiques.

Le seul fait précis que nous connaissions est d'accord avec cette hypothèse : les deux frères Bigillion entrent à l'Ecole centrale dans le deuxième semestre de l'an VI : Beyle dut faire alors leur connaissance. (Registre des Inscriptions, Aich. de l'Isère.)

la première fois, auprès de Yictorine Bigillion et de son frère, Beyle trouva la douceur des confidences et le plein épanchement du cœur.

Pareille amitié fut pour lui bienfaisante et nécessaire. Beyle vivait depuis son enfance dans une surexcitation dangereuse. A ce régime fatigant, il risquait d'user ses nerfs et de gâter sa sensibilité. Les Bigillion vinrent dans sa vie comme pour l'apaiser et l'assagir. Leur intim.ité apprivoisa cet adolescent ombrageux ; jusque-là raidi dans sa fierté, il trouvait enfin une bienveillance familière où il pouvait se détendre ; et il en oublia les amertumes domestiques ^. L'égalité parfaite d'une société enfantine lui permettait un laisser aller nouveau pour lui et délicieux. Jusqu'alors il n'avait connu que passions emportées et désirs brûlants : au milieu de ces enfants bons et sages il fit la première expérience des affections simples et des plaisirs pacifiques. « Echaudé » par l'amour de Mademoiselle Cubly ^, il était particulièrement accessible à la douceur de cette amitié sans fièvre. Elle fut pour Beyle un repos plein de fraîcheur.

François Bigillion ^ avait le caractère qu'il fallait pour être utile à cet ami plus jeune et plein de chimères. 11 était raisonnable et sensible. Beyle a fait de lui un portrait un peu simplifié. Nous pourrons heureusement le corriger par les lettres mêmes de cet excellent et naïf jeune homme.

« C'était, dit Beyle, un homme simple, naturel, de bonne foi, qui ne cherchait jamais à faire entendre par une réponse ambitieuse qu'il connaissait le monde, les femmes, etc. C'était là notre grande ambition et notre princi-

1. <; ... j'oubliais de haïr el surtout de croire tju'on me haïssait. » (//. Br., I, 296.)

2. « J'étais scotlalo * (brûlé, échaudé), comme on dit en italien... » (//. Br., I, 296.)

3. Son frère Rémi, plus jeune de trois ans, était moins lié avec Beyle. « Le cadet Rémy, humoriste, homme singulier, vrai Dauphinois, mais généreux, un peu jaloux, même alors **, de l'amilié que Bigillion et moi avions l'un pour l'autre. » (//. Br., I, 286-7.)

* Et non scolalo, comme il est imprimé.

** Plutôt, je pense : « ... jaloux même, alors,... »

pale fatuité au collège. Chacun de ces marmots voulait persuader à l'autre qu'il avait eu des femmes... ; rien do pareil chez le bon Bigillion ^. «

La simplicité est en effet le trait marquant de ce caractère solide. Excellent exemple pour Beyle, trop raffiné et trop livresque. François Bigillion, élevé librement à la campagne, avait reçu une éducation plus virile et plus saine. Les complications sentimentales de Beyle lui semblaient singulières. Il travailla, sans y réussir pleinement, à lui donner un peu de bon sens. Beyle, en revanche, lui reprochait d'être trop prosaïque et trop terre-à-terre ^. En ■vérité, fds d'un bourgeois de campagne « amateur du vin, de la bonne chère et des Fauchons paysannes ^ », François Bigillion avait l'âme robuste et pratique d'un paysan.

Mais il n'en avait pas la sécheresse intéressée. Beyle, dont l'imagination romanesque ne pouvait concevoir que des passions élégantes, l'a cru froid parce qu'il l'a vu naturel et rustique. Il a méconnu son ami. Cet enfant, qui « à douze ans « avait déjà éprouvé « toutes les émotions que donne l'amour * », était un cœur tendre, dévoué, et tout débordant d'une sensibilité passionnée. Cette sensibilité, Beyle l'oublie trop, rapprochait leurs caractères par ailleurs si divergents : « Pour toi tout est bonheur ou malheur, lui écrira plus tard Bigillion ; je te ressemble beaucoup... » « J'ai senti toutes les passions «, affirmaitil avec une naïveté touchante ^ : mais il avouait en même temps : c j'ai peu lu de bons livres. »

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