H. Br., I
2. Id., II, 71. — Il l'accuse même, très injustement, de pousser le sens pratique jusqu'à la plus « profonde bassesse. »
3. Id., I, 286. — Ce <i bourgeois de campagne » était d'ailleurs frère d'un cita- ■din, souvent nommé dans les archives de la Révolution à Grenoble, Bi'^illion ■directeur de la prison départementale. {Id., 297.)
4. J'emprunte cette citation, et celles qui vont suivre, à quelques lettres inédites de Bigillion, conservées à la Bibliothèque de Grenoble (R 302). Ces lettres sont postérieures de cinq ou six ans à l'époque qui nous occupe. Elles nous livrent donc un Bigillion plus mûri, et qui a plus vécu. Les traits essentiels ne peuvent cependant avoir beaucoup changé.
5. «... craignons les passions, s'écriait-il, effrayé de lui-même, oh, oui, mon ami, craignons les passions... » Et Faure en effet écrit alors : « Bigillion doit son existence à l'amour ; il est toujours passionné, mais à la folie. « (Bibl. de •Gren., R 302.)
Il en avait lu un ^ pourtant, qui avait ravagé son âme sincère. François Bigillion était tout pénétré, tout brûlant de Rousseau. C'était la mode en ce temps-là. Mais cette innocente victime de Jean- Jacques y allait de tout son cœur. Disciple ingénu, il parle spontanément le nouveau langage de la passion que VHéloïse enseignait à toutes les âmes sensibles de cette fin du siècle ^.
Beyle retrouva donc en lui un amant de Julie ; nul doute que ce commun amour n'ait attendri leur naissante amitié. Mais si Beyle se dégage bientôt de cette influence, Bigillion restera fidèle à Jean-Jacques ^. Six ans plus tard nous le retrouverons marié, mais non point assagi : il parle toujours d'amour et de vertu ; il fait à sa femme beaucoup d'enfants *, ce qui est pleinement conforme aux préceptes du maître, mais il a encore une ou deux amies, qu'il aime d'une amitié vertueuse et inquiétante, avec attendrissement et serrements de main. Bigillion se nourrit de rêves idylliques : il engage vivement Beyle à épouser sa maîtresse ^, lui promet des filles, et les voit déjà, tout ému, épouser ses deux fils, qu'il a nommés, ainsi qu'il convient à l'époque de David et de Rousseau, l'un Achille et l'autre Emile.
Il faut bien le reconnaître, cet excellent ami semble un peu ridicule : il est lourd et intarissable dans ses raison-
1. Et quelques autres. Bigillion n'est pas un lettré, mais pas non plus un ignorant. Quelques années plus tard il prêtera à Pauline Beyle Shakespeare et Destutt de Tracy.
Je ne saurais pourtant cacher que Bigillion a une orthographe de cuisinière ; il écrit « hamour », et le reste à l'avenant.
2. Tous ces jeunes hommes de la génération de Beyle sont déjà des romantiques. M. Pierre Lasserre aurait pu reporter à la fin du xviii" siècle ce qu'il écrit pour « le début du xix*^ » : « Le romantisme est l'atmosphère d'un temps où l'œuvre de Rousseau demeure sur la voie publique. » {Le Romantisme français, 105, éd. in-lfi.)
3. Un jour qu'il se sent l'âme engourdie : « Je prendrai Héloïsc, le Cid,... et je verrai si cela me ravivera. » {Let. inccl.)
4. « Cliampel et Bigillion... s'amusent toujours à faire des enfants », écrivait le misanthrope Félix Faure. (Bibl. de Gren., R 302.) Bigillion avait d'autres distractions ; il jouait du flageolet.
5. « ... épouse... ou maîtresse, le nom ne change rien à mes yeux », dit fièrement ce philosophe.
nements, craintif et potinier comme on l'est en province, philosophe, libre-penseui* et anticlérical.
Ce furent justement ces convictions, communes qui les rapprochèrent ; leur amitié se noua sous les auspices du plus pur jacobinisme ; elle fut proprement, à sa naissance, républicaine et civique ^. Comment Beyle a-t-il pu oublier une si mémorable rencontre^? « Toi, lui écrit Bigillion^,... que je vis pour la première fois dans l'église de Saint- André, à minuit, un jour de fête républicaine... Cette église alors était un temple ; il sera toujours pour moi celui de notre amitié ! »
Cette amitié, « fondée sur la plus parfaite bonne foi,... fut intime au bout de quinze jours » ; « si intime qu'il me semble que, d'une façon abrégée, de peur du rire, j'avais osé lui confier ma folie * », — Beyle veut dire sa passion pour Mademoiselle Cubly. Un pareil aveu, de la part d'un sentimental aussi pudique, était assurément la meilleure preuve d'amitié.
Beyle prouvait son affection en ne parlant que de luimême, Bigillion en l'écoutant et en le conseillant. L'amitié est rarement égale. Beyle, quarante ans plus tard, reconnaît n'avoir jamais eu un ami ^ aussi dépouvu de vanité et d'envie. Mais parfois l'ardent égoïsme de Beyle inquiétait le pauvre Bigillion. Il lui écrira un jour : « Toi, Beyle, dans ta dernière, tu me dis que je suis le seul, ton meilleur ami ; mais es-tu le mien, toi, Henri ? L'es-tu, mon ami, comme je suis le tien ? Non seulement ferais-tu beaucoup pour me faire plaisir, mais es-tu un homme vertueux, un ami fidèle ? Réponds sans hésiter, car j'ai
1. Nouvelle preuve des sentiments révolutionnaires qu'il faut bien reconnaître à Henri Beyle. Cette amitié ne put que les fortiûer.
2. « Vers ce temps-là, je me liai, je ne sais comment, avec François Bigillion. » {H. Br., I, 285.) Comme François Bigillion était son camarade d'école, le plus simple est d'admettre que, s'ils s'aperçurent pour la première fois au Temple Décadaire, à l'une de ces fêtes où se réunissaient élèves et professeurs, c'est à l'Ecole centrale qu'ils se connurent, et par l'intermédiaire de Romain Colomb qu'ils se lièrent (note de celui-ci, H. Br., II, 267).
3. Le 3 frimaire an XIV. Républicain fidèle, Bigillion n'a point encore consenti à reprendre le calendrier grégorien.