‹ La jeunesse de StendhalChapitre 274 sur 288 · II.Br., I · texte numérisé non relu

II.Br., I

l'agrément de sensations purement physiques. Beyle fit comme l'humanité ; il mit assez longtemps à discerner les beautés gracieuses et surtout tragiques du paysage dauphinois.

Ses parents avaient essayé de l'y aider : ils l'en avaient dégoûté ^. Comment prendre plaisir à une campagne qu'admiraient Chérubin Beyle, Séraphie ou l'abbé Raillanne ? Ce dégoût bienfaisant lui conservait une sensibilité toute neuve pour le jour où les montagnes sublimes de sa patrie se révéleraient à lui, et feraient seules la conquête de son cœur.

Faut-il croire qu'en attendant Beyle soit demeuré insensible aux peintures champêtres de ses écrivains préférés ? Mais ne savons-nous point déjà qu'il avait aimé en imagination les forêts mystérieuses évoquées par l'Arioste? Il les avait même, ce qui importe davantage, transportées parmi les montagnes dauphinoises ; et celles-ci lui en étaient devenues tout de suite moins indifférentes. Puis les tendres héroïnes de l'Arioste ou de Shakespeare ne gravent-elles pas sur l'écorce des chênes le nom de leurs amants ? Aux yeux d'un enfant romanesque, il n'en fallait pas plus pour embellir les bois et les campagnes. Beyle imagina ces promeneuses sentimentales parmi les sites du Graisivaudan, et il rêva vaguement de les y rencontrer. Enfin Estelle et Némorin lui avaient, à n'en point douter, fait une âme essentiellement bucolique.

Mais surtout, et bien plus qu'il ne veut nous le dire, J.-J. Rousseau l'avait séduit ; au rythme tendre ou sonore de ses phrases, il avait entrevu un paysage romantique encadrant une passion sublime, le lac et les mon-

1. « Mes parents me vantaient sans cesse, cl à leur manière, la beauté des champs, de la verdure, des fleurs,... des renoncules, etc. — Ces plates phrases m'ont donné, pour les fleurs et les plates-bandes, un dégoût qui dure encore. » (//. Br., 1, 241-242 ; cf. H, 17G.) On pourrait conclure de ce texte que les parents de Beyle avaient une conception purement classique du paysage, qu'ils aimaient une nature arrangée et cgavco par la main de l'homme. Pourtant ailleurs l'obbé Raillannc fait admirer à Beyle les montagnes que l'on aperçoit de Vile Verte. Et Chérubin Beyle lui-même avait lu Jean-Jacques : «... l'un des défauts litléraircs de mon père et de M. Railliiiiiie était d'exagérer sans cesse les beautés de la nature... » {Id., 1, 95.)

tagnes grandioses, l'intimité des bosquets amoureux, tous les accords variés d'une nature dont il pouvait retrouver autour de lui quelque image. 11 n'avoue donc pas toute la vérité quand il écrit : « J'étais, sans m'en rendre compte, extrêmement sensible à la beauté des paysages... Si quelqu'un m'eût parlé des beautés de la Suisse, il m'eût fait mal au cœur ; je sautais les phrases de ce genre dans les Confessions et Vlléloïse de Rousseau, ou plutôt, pour être exact, je les lisais en courant. Mais ces phrases si belles me touchaient malgré moi ^... »

Elles le touchaient si bien que les premières descriptions sorties de sa plume, dans les lettres qu'il écrivait à Pauline, en 1801, ou à son ami Movmier, en 1803, rappelleront avec excès la manière de Jean-Jacques ^.

Beyle était donc préparé à comprendre la nature ; mais il résistait ; c'est toute autre chose que de rêver à un paysage chimérique en lisant un poète, ou de regarder le paysage réel qu'on a sous les yeux. Beyle rêvait volontiers, il ne regardait pas encore.

Mais tout changea pour lui quand l'Ecole centrale vint bouleverser sa vie. Cette âme jusque-là concentrée s'épanouit au grand air de la liberté. Parmi tant de trouvailles merveilleuses qu'il fit alors, ou qu'il crut faire,- il y eut celle des champs et des montagnes ; pour la première fois Beyle regarda vraiment l'horizon au milieu duquel il vivait depuis bientôt quinze ans.

Lui-même nous a conté cette révélation. M. Durand

1. //. Br., II, 17G. — Beyle soutient dans ce passage qu'il n'aimait pas encore la nature quand il partit pour l'Italie ; c'est en contradiction avec le récit que je reproduirai tout à l'heure, et qui, pour bien des raisons, me semble beaucoup plus vraisemblable.

2. Il écrit à Pauline, le 9 mai 1801 [Corr., I, IC), en lui dépeignant un orage : « Si tu t'...es trouvée [à ]\Iontfleury] dans un moment d'orage, lorsque les nuées obscures luttent et se déchirent, que le tonnerre fait retentir la terre et les cieux,... ton âme s'est sans doute élevée vers le père des nuages et de la terre ; tu as senti la puissance du créateur. Mais peu à peu cette idée sublime a fait place à une douce mélancolie, tu es revenue vers toi-même et tu as pensé... à tes plans de bonheur... »

Ecrivant à Mounicr, en 1803, il comparera les révolutions de la nature à celles du cœur humain, « sublimes de loin et bien tristes de près », il lui contera qu'il va lire la Nouvelle Iléloïse « dans une chaumière abandonnée », au milieu de ces « hautes montagnes qui émeuvent... » (Corr., I, 75.)

expliquait Horace ou Virgile ; mais Beyie, déçu de ne point trouver parmi les jeunes polissons qui l'entouraient ces belles âmes rêvées par lui, fuyait souvent la classe pour chercher la solitude et s'abreuver de mélancolie. L'une et l'autre le préparèrent à comprendre la grande consolati'ice, qu'il découvrit en regardant par la fenêtre ^.

« C'était un beau jour d'été et une brise douce agitait les foins des glacis de la porte de Bonne ^. » A ses pieds la plaine immense étendait la fraîcheur de ses champs et de ses arbres ; plus loin s'élevaient doucement, vertes, claires et dorées sous le soleil, les collines d'Eybens et d'Uriage. Et par delà, au-dessus d'elles, comme un chœur sauvage et magnifique, hérissant sur une sombre base leurs pics de rochers et de neiges, les cimes de Belledonne, du Chamrousse, du Taillefer, barraient et remplissaient le ciel. Henri Beyle fut « sensible « à un tel spectacle.

Cette première émotion devant la nature avait été si vive et si profonde, qu'il voudra la rappeler encore une fois en écrivant l'un de ses derniers ouvrages. Dans les Mémoires d'un Touriste, le paysage qu'il choisit entre tous pour donner à son lecteur une parfaite idée de la vallée du Graisivaudan, c'est la vue qu'il avait découverte à quinze ans par la fenêtre de l'Ecole centrale :

« Midi sonnait, le soleil était dans toute son ardeur, le silence universel n'était troublé que par le cri de quelques cigales ; c'était le vers de Virgile dans toute sa vérité :

Sole sub ardenti résonant arbusta cicadis.

Une brise léo-ère agitait l'herbe assez longue du glacis ^... Au delà, les délicieux coteaux... couverts par leurs châtaigniers si frais, déployaient leurs ombres paisibles. Audessus, à une hauteur étonnante, le mont Taillefer faisait

1. Les hauts bâtiments de l'Ecole centrale se dresséiient alors sur les remparts (reportés depuis beaucoup plus loin), qui dominaient la plaine s'étendant à l'est et au sud de Grenoble.

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