‹ La jeunesse de StendhalChapitre 35 sur 288 · LES GAGNON · texte numérisé non relu

LES GAGNON

Leur origine. — Henri Gagnon. — Elisabeth Gagnon.

Stendhal, qui se fit plus tard Italien par delà la mort, prétendait l'avoir été, pour ainsi parler, avant sa naissance. Il se plaisait à rapporter cette histoire :

«... ma tante Elisabeth me raconta que mon grandpère était né à Avignon ^, ville de Provence, pays où venaient les oranges, me dit-elle avec l'accent du regret... Elle me raconta que nous ^ étions originaires d'un pays encore plus beau que la Provence... ; que le grand-père de son grand-père, à la suite d'une circonstance bien funeste, était venu se cacher à Avignon à la suite d'un pape ; que là il avait été obligé de changer un peu son nom et de se cacher, qu'alors il avait vécu du métier de chirurgien.

Avec ce cjne je sais de l'Italie aujourd'hui ^, je traduirais ainsi : qu'un M. Guadagni ou Guadanianno, ayant commis quelque petit assassinat en Italie, était venu à Avignon vers 1650, à la suite de quelque légat *. »

1. La notifie de M. Maignien complète et corrige : « La famille Gagnon... descendait de Jean Gagnon, marchand de soie à Avignon. Le fds unique de celui-ci, Antoine, maître chirurgien juré, chirurgien-major de l'arsenal de Grenoble, laissa d'Elisabeth Santerre cinq enfants... » Stendhal a négligé ce marchand de soie, son aïeul ; il ne parlera que de son héroïque et patriote arrièregrand-père, chirurgien militaire, presque soldat, qui flattait davantage sa vanité romanesque.

2. «... nous, c'est-à-dire les Gagnon », a grand soin d'expliquer Stendhal.

3. Et non, je pense, d' aujourdlnn, comme a corrigé M. Débraye.

4. H. Br., I, 89-90. Cf. II, 99. — Il se persuade même que son grand-père, sa tante Elisabeth, son oncle Romain avaient de ces têtes que l'on peut trouver seulement aux bords du Tibre. [Id., 100.)

LES ORIGINES D HENRI BEYLE 41

Beyle rapportc-t-il exactement les propos de Mademoiselle Elisabeth Gagnon ^ ? La fantaisie complaisante de cet imaginatif n'a-t-elle pas interprété selon son coeur le récit de sa vieille tante, en le complétant çà et là ? Pour lui, ce pays plus beau que la Provence ne peut être que sa chère Italie. Et combien il serait piquant d'avoir pour ancêtre une de ces âmes passionnées et criminelles comme il faut, un de ces Italiens énergiques jusqu'au meurtre, tels qu'il les a peints et tels qu'il les aime !

« Ce qui me confirmerait dans cette idée d'origine italienne, dit encore Stendhal, c'est que la langue de ce pays était en grand honneur dans la famille, chose bien singulière dans une famille bourgeoise de 1780. Mon grandpère savait et honorait l'italien, ma pauvre mère lisait le Dante, chose fort difficile, même de nos jours ^... »

Mais Beyle a bien tort de s'étonner que des bourgeois cultivés connussent l'italien en 1780. C'était en France, on pourrait dire depuis trois cents ans, la langue à la mode, celle que l'on apprenait, lisait et citait le plus volontiers '.

1. Il est certain tout au moins que tel détail est faux. Le grand-père de Beyle est né à Grenoble, comme son acte de naissance en fait foi, et non point à Avignon. Et nous verrons tout à l'heure que, bien avant 1650, les Gagnon étaient déjà établis dans le Comtat Venaissin.

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