LA MAISON DE LA RUE DES VIEUX-JESUITES
C'était une maison maussade et laide. La façade, couleur de soufre et de poussière, ouvrait sur la sombre étroitesse d'une rue morose ses grandes fenêtres carrées, sans physionomie et sans grâce. Cette façade était nue et plate ; aucun souci de l'élégance. La maison paraissait vouloir cacher jalousement, sous la froide uniformité de ses murs, de petites vies bourgeoises, étriquées, monotones. Elle convenait à des intimités mesquines et tristes. Depuis des générations, c'était la maison familiale des
Beyle ^. Il est permis de croire que Chérubin la trouvait à son goût, comme elle était à sa ressemblance.
Devant elle, la rue se resserrait, écourtée, tortue ^. De hautes maisons, uniformément grisâtres, ne laissaient guère la lumière descendre jusqu'à son ruisseau et ses boues 3. Elle ne s'ouvrait pas même, comme la plupart des autres voies de Grenoble, sur quelque blanche cime, délicatement profilée dans le haut du ciel. Tout de suite elle était close aux regards. D'un côté elle allait buter à angle droit contre la Grande Rue. de l'autre contre la rue Sainte-Claire.
Dans cette voie discrète, il y avait tout juste cent soixante ans, les jésuites étaient venus s'installer en tapinois, pour conquérir Grenoble, où ils eurent plus tard brillante fortune *. En souvenir de ces humbles débuts,
1. Elle fut vendue par le pèrf de Stendhal seulement « lorsqu'il se mit à bâtir sa rue nouvelle et à faire des folies. » {H. Br., I, 40.)
Nous savons maintenant, grâce à j\I. S. Chabert (voir H. Br., II, 374 et suiv.), que Chérubin Beyle possédait toute la maison habitée par lui, et qu'il en vendit, suivant l'usage du pays, le deuxième étage, le 27 février 1804, pour le prix de 3.000 francs. — Elle portîdt alors le numéro 60.
2. Comme toutes les rues de l'ancien Grenoble, qui se sont, dans ce quartier, très fidèlement conservées. La rue des Vieux-Jésuites a pourtant, depuis Beyle, pris un peu d'air et de lumière, par le percement de la rue Lafayette qui la coupe en deux.
3. Tous les historiens de Grenoble sont d'accord pour en dépeindre l'antique malpropreté. « Grenoble, sous la Révolution,... était une petite ville sale du Midi », résume M. Raoul Blanchard {Grenoble, Etude de géographie urbaine, dans le Bulletin de l'Académie Delphinale, 1910). Et il cite quelques témoins. C'est Ferrin Dulac, critiquant « ses rues étroites, pavées en cailloux..., ses maisons presque toutes à trois ou quatre étages », remarquables par leur « malpropreté extérieure » ; « les cours, écrit-il, les allées ressemblent à des cloaques qu'on ne peut regarder qu'avec dégoût. » — C'est l'alpiniste Whimper, qui la juge, en 1861, une « ville pittoresque, mais infecte ». C'est enfin Ad. Joanne, qui écrit, l'année suivante : « La vue et l'odorat... y ont trop à souffrir. Il faut avoir été habitué dès l'enfance à de si dégoûtants spectacles, à de si puantes odeurs, pour pouvoir les supporter... Les maisons sont beaucoup plus malpropres que les rues. La plupart des allées et des escaliers ressemblent à des dépôts publics d'immondices. »
A ceux qui voudraient avoir une vue d'ensemble sur Grenoble à la fln du XVIII* siècle, je recommande l'élégante et précise étude de M. Débraye (//. Br., II, 361-368). Elle est accompagnée d'un plan où l'on peut suivre dans leur détail tous les récits de Stendhal.
4. En 1623, raconte M. Prudhommo dans son Histoire de Grenoble (503), « ils s'installèrent modestement dans la rue Bournolenc *, qui prit plus tard,
* Bournoulen, écrit Pilot. (Ilisl. de Grenoble, 1829.)
LES ANNKES HEUREUSES 67
elle prit un nom monacal et suranné ; elle devint la rue des Vieux-Jésuites. Une Providence malicieuse y fit ensuite naître Stendhal, Cette double naissance aurait dû suffire à l'illustrer. Mais les municipalités, qui n'ont pas de respect, la débaptisèrent dès longtemps. Elle prit le nom de Jean-Jacques Rousseau, qui avait couché là un jour en passant.
Depuis plus d'un siècle, la rue ni la maison ne semblent avoir changé.
On entre d'abord dans un long couloir sombre et humide, serré entre deux boutiques ^. Il vous mène à une petite cour grasse, visqueuse ^, profonde comme un puits. Une lépre sale tache les vieux murs. Sur une hauteur de trois étages, des fenêtres s'ouvrent au hasard. Elles ne peuvent donner aux appartements qu'un jour impur et un air avarié. Voici, en face de l'entrée, celles des chambres où habitaient l'abbé Raillanne et son élève Henri Beyle.
Sur la gauche, la cage de l'escalier. Ses marches de pierre ont souvent porté les pieds menus d'Henriette Gagnon, et Henri Beyle les a bien des fois gravies, tout petit, heureux et aimé, avec sa mère ; plus tard, enfant hargneux et sournois, avec son précepteur détesté ^. Et c'est par là qu'on descendit un jour le cercueil de celle qui emportait toute la joie de son enfance. La fenêtre du palier, fermée seulement par quelques barreaux de fer,
à raison de leur passage, le nom de rue des Vieux-Jésuites. Pendant dix ans, ils y vécurent sans bruit, s'attachant à se faire des relations et à réunir les ressources nécessaires au dessein qu'ils méditaient... >> Ce dessein était de déposséder les Dominicains de leur collège ; ils réussirent.
1. La photographie de cette entrée a été donnée pour la première fois, sur mes indications, par les Annales du 5 février 1911.
2. Si je l'ai vue telle aujourd'hui, qu'était-ce au temps où Grenoble gEirdait toute sa primitive horreur, où o les cours, les allées » ressemblaient « à des cloaques », à « des dépôts publics d'immondices ? » Encore aujourd'hui, les eaux sales de la cour s'en vont par un canal découvert tout le long du couloir jusqu'à la rue.
3. On verra encore les quelques marches, se détachant du grand escalier, et conduisant à l'entrée particulière du petit appartement, où logeaient le maître et l'élève.
Ces marches paraissent aussi vieilles que la maison. Celles de l'escalier principal ont au contraire été renouvelées.
laisse toujours pénétrer, avec l'atmosphère moisie de la cour, le son des cloches voisines de Notre-Dame, les mêmes qui envoyèrent jusqu'ici à Beyle le glas de sa mère.
Montons au second étage ; nous y trouverons encore, presque intact ^, l'appartement où Beyle est né ^.
Cet appartement, bas de plafond, étroit, mal éclairé, est aussi peu avenant que le reste de la maison. Sur la sombre cour, la salle à manger. Vers la rue, trois pièces, la chambre de son père, le salon, et, tout à gauche, lambrissée encore, comme les autres, de boiseries du xviii^ siècle, ouvrant sur la rue ses deux fenêtres inégales ^, où d'antiques jalousies pendent toujours, la chambre que le vieux consul de Cività-Vecchia appelait sur son manuscrit : la « chambre de maman ^ ».
Tout au fond, encadrée de ses moulures Louis XV, s'ouvre encore l'alcôve où naquit Henri Beyle, où mourut Henriette Gagnon, il y a plus d'un siècle.
Une visite à cette maison fait comprendre les débuts de Stendhal dans la vie. Telles sont les images, d'une laideur ingrate et glacée, dont s'entourèrent ses premiers ans. Elles semblent comme le symbole des tristesses, des froideurs, de la discipline étroite et mesquine, qui opprimèrent trop tôt son enfance. Henriette Gagnon y mit bien, quelques années à peine, la contradiction de sa
1. Je n'ai constaté que deux changements notables : la salle à manger a été réduite, une cloison formant aujourd'hui, entre les pièces de la rue et de la cour, un couloir de dégagement; d'autre part, « l'appartement Raillanne » n'est plus en communication avec l'appartement principal, et je n'ai pu le visiter.
2. Cinquante ans après sa naissance, avec une mémoire visuelle d'une exactitude stupéfiante, il en a dessiné, dans le manuscrit d'Henri Brulard, un plan dont j'ai pu vérifier moi-même la rigoureuse précision. Une erreur apparente vint me la prouver : Beyle marque, dans la première pièce à droite de la façade, un bureau entre la fenêtre et la cheminée. Ce bureau me parut d'abord n'avoir jamais pu trouver là sa place. Mais un examen plus attentif me révéla un immense placard, qui sans doute n'existait pas il y a cent ans.
3. Sans parler d'une lucarne, éclairant le cabinet de toilette attenant, et que Beyle n'a point oubliée sur son plan.
4. Avec une naïveté, assez touchante à cet âge, il avait écrit d'abord : c chambre de ma mère », puis se corrigea.
vivacité et de sa tendresse; mais la « tyrannie Raillanne », et la sévère bonté de Chérubin Beyle, ne pouvaient mieux s'exercer qu'entre ces murs sans douceur et sans grâce ^.
1. M. Pierre Brun, dans l'étude cursive qu'il a consacrée à « Henry Beyle- Stendhal » (Grenoble, Gratier, 1900, in 8°), s'occupa le premier de découvrir la maison natale de Stendhal, que personne jusque-là ne s'était avisé de chercher. Aidé de son éditeur, il crut la découvrir au n° 12 de la rue Jean- Jacques Rousseau, et en publia même la photographie. Mais il s'était trompé de porte. Dès mon premier voyage à Grenoble, l'examen le plus rapide des plans dessinés sur le manuscrit d'Henri Brulard me révélèrent son erreur. J'y avais peu de mérite. Sans parler d'autres indications, toutes concordantes, ces plans indiquent à gauche de la cour l'escalier. Il est à droite, au numéro 12. Au contraire, au numéro 14, la place de la maison dans les sinuosités de la rue, le nombre et la dimension des fenêtres, la disposition de l'escalier et de la cour, tout coïncide avec les indications du plan. Dans un autre voyage à Grenoble. une visite attentive à l'appartement lui-même, alors à louer, et dans sa nudité antique, ne me laissa aucune espèce de doute. J'ai indiqué dans le Journal d'Italie, et le numéro cité des Annales, le résultat de mes recherches.
Depuis, par une autre voie, M. Samuel Chabert * est arrivé au même résultat. La découverte des titres mêmes de propriété rend toute autre preuve superflue. Je supprime donc ici l'indication minutieuse des détails qui avaient fait ma conviction.
' Article cité plus haut, p. 66, note !..
LA PREMIÈRE ENFANCE Henri Beyle et sa mère. — Mort d'Henriette Gagnon.
Le vendredi 24 janvier 1783, le petit être inconscient qui allait devenir Henri Beyle passa pour la première fois sous la voûte humide de la maison où, la veille, il était venu au monde ; on le portait à la cathédrale toute proche, pour le baptiser ^. Son grand-père lui donna son nom, qui était aussi le nom de sa mère. Les Gagnon semblaient déjà le revendiquer pour un des leurs.
L'histoire d'Henri Beyle, comme celle de tous les hommes, va commencer par une page blanche. C'est pourtant dans ces premiers mois et ces premières années de sa vie que fut sans doute préformée, en tout ce qu'elle eut d'essentiel, l'âme future de Stendhal. Mais de ce gros
1. Voici l'extrait de baptême, d'après les registres paroissiaux de Saint- Hugues * :
« Le 24 janvier 1783, j'ay baptizé Marie-Henry, né hier, fils légitime de noble Chérubin-Joseph Beyle, avocat au Parlement, et de dame** CaroJine-Adélaïde- Henriettc Gagnon. A été parrain : Monsieur Henry Gagnon, médecin en cette ville, ayeul maternel de l'enfant ; marraine : dame Marie Rabit, veuve de noble Jean-Baptiste Beyle ***, vivant juge royal de cette ville, lesquels ont signé avec le père et les témoins : Beyle, Gagnon, Raby-Beyle, Beyle, Pautier [?], Drier, Romain Mallein... Peyrin, premier vicaire de Saint-Hugues. »
* C'est dans cette même église que Chérubin Beyle, trente-six ans auparavant, avait été tenu sur les fonts baptismaux par son oncle, le père Chérubin.
** M. Maignien (op. cit.) avait lu : Anne.
*** Membre de la branche aînée, et père do ce capitaine décoré de la croix de Saint-Louis dont parle Stendhal. Sa marraine était donc sa grand'tante, à la mode de Bourgogne. (Cf. p. 13.)
bébé, court et massif, à l'énorme tête ronde, et chauve comme un capucin ^, nous ne savons naturellement rien, que son innocente laideur.
Nous connaissons pourtant quelles furent, pour cet enfant tout petit, les impressions dominantes. Cette maison paternelle d'abord, où la lumière entre mal, où le ciel apparaît toujours barré par les hautes maisons voisines. Puis une autre 2, plus vaste, plus claire, où on le mène souvent. Par la fenêtre, on voit une grande place très amusante, couverte de monde. Dans la maison, des vieux, des jeunes lui font fête. Et c'est un premier contraste.
Il y en a un autre au foyer familial : le visage gai et rieur de sa mère, ses caresses passionnées ; la figure grave, la tendresse sérieuse, presque triste, de son père.
Le ciel aussi est divers, comme les choses et les êtres : l'hiver sombre, la boue des rues, traversées par de grands souffles glacés, qui viennent des montagnes couvertes de neige ; puis l'été violent, où il faut s'enfermer dans l'ombre chaude des maisons : climat de contrastes, fait pour créer des tempéraments énergiques.
Ainsi le petit corps tendre de l'enfant, et les yeux tout neufs, et le cerveau malléable, sont réveillés et fortifiés sans relâche par des sensations contraires, comme si tout, dans la formation d'Henri Beyle, devait travailler à lui faire une âme pleine de heurts et de dissonances .
Puis c'est l'âge des premiers souvenirs.
Beyle, qui le croirait ? commença par un mauvais procédé à l'égard d'une jolie femme, dont il accueillit mal les avances ^. Il mordit à la joue sa cousine, qui voulait se
1. « Mon oncle plaisantait sa sœur Henriette (ma mère) sur ma laideur. D paraît que j'avais une tête énorme, sans cheveux, et que je ressemblais au Père Brulard, un moine adroit, bon vivant... » {H. Br., I, 57.)