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Elle existe toujours

La maison du docteur Gagnon se trouve au coin de la place Grenette et de la Grande R le ^. D'apparence fort banale, c'est un grand rectangle blanc percé d'une triple rangée de fenêtres. Des moulures médiocres l'ornent pauvrement. Mais, pour qui la voit de la place, l'énorme masse abrupte du Saint-Eynard, dressé audessus d'elle, lui fait un noble couronnement.

A l'intérieur de cette bâtisse dépourvue de style, s'emmêlent, dans un ensemble compliqué et disparate, des constructions de différents âges. Les plus anciennes datent du xv^ siècle.

Le docteur Gagnon les avait achetées par morceaux. Il possédait d'abord seulement la maison qui fait l'angle de la place, et dont il habitait, quand Henri Beyle était encore en jupons, « un premier étage fort bas ^ ». Mais, en 1786, il avait acquis « une superbe maison située derrière la sienne... Il occupa le second étage de sa maison, place Grenette, et tout l'étage correspondant de la maison de Marnais ; et se fit le plus beau logement de la ville ^. »

L'entrée * est toujours celle où passa tant de fois Henri

1. M. Débraye a décrit avec bonheur et clarté l'appartement du docteur Gagnon (voir H. Br., II, 387-391, et le plan annexé).

2. //. Br., I, 37. Cette maison, avec « une seule façade, au couchant, sur la place Grenette », est aussi mentionnée dans un des mémoires cités plus loin. Pour être exact, disons que cette façade n'est ni au couchant, comme on l'écrit ici, ni « en plein midi », comme dit Beyle, mais au sud-ouest.

3. Stendhal se trompe, quand il fixe à l'année 1789 l'achat de la maison des « dame? de Marnais ». Je dois à l'obligeance de M. Guillemin la communication de quatre brochures, imprimées à l'occasion d'un procès que soutint Henri Gagnon, en 1812, pour défendre la vue de sa terrasse (il s'agissait d'empêcher de bâtir dans le jardin qui séparait la terrasse du Jardin Public). La maison et la terrasse avaient été vendues par les dames de Marnais, le 4 avril 1786, pour la somme de 46. 200 livres (l'acte public ne fut dressé que le 28 décembre suivant) : «... lesquelles maison et galerie confluent, du levant, la Grande- Rue ; du midi, la maison de M. Gagnon, celle de M. Périer-Lagrange ; du couchant, le jardin... ; du nord, les bâtiments de la prévôté et la maison de M. Giroud... »

4. La maison a deux entrées, l'une sur la place Grenette, avec un escalier moderne, l'autre sur la Grande Rue. Je parle de celle-ci. Elle porte aujourd'hui le numéro 20 (autrefois 60).

Beyle, quand il venait de la rue des Vieux-Jésuites : une porte antique fermée d'une grille basse ; un couloir en berceau ; puis une petite cour oblongue, sur laquelle surplombent des voûtes gothiques. A droite, une baie aux fines moulures en accolade s'ouvre sur un escalier à vis. Au bout d'un autre couloir vient une deuxième cour ^, celle de la grande maison. De là monte un large escalier de pierre, commode et lumineux, qui passait alors pour un luxe rare.

Quel contraste déjà avec la sale, laide, sombre maison de la rue des Vieux- Jésuites !

Celle-ci pouvait s'appeler une maison de robe et d'épée. Anciennement possédée par la noble famille de Marnais, elle avait été bâtie au milieu des plus vieilles pierres de cette vieille ville, sur les primitifs remparts, et à côté de la prévôté de Saint-André ^. Les vestiges des siècles passés en relevaient la discrète et large élégance.

Les chambres étaient grandes et bien éclairées ^. Mais la beauté unique de la maison, et la gloire de ses propriétaires, c'était une vaste terrasse donnant sur le Jardin de Ville.

Cette terrasse avait une antique histoire. Elle remontait aux Romains *. C'était « l'ancienne muraille de la ville, sur laquelle était autrefois construit un pavillon, laquelle fut albergée par MM. de la chambre, à Messire Louis de Calignon, seigneur de Lafîrey, par acte du 28 février 1600, et reconnue au terrier du roi par ^lessire Eymard de ^larnays, conseiller-maître ordinaire en la chambre des

1. « Grande et triste cour », écrit Stendhal sur un des plans qu'il dessine, -dans son manuscrit d'Henri Brulard.

2. Enfin la maison Gagnon mêle sans doute aujourd'hui encore ses fondations à celles de l'antique Porte Romaine, qui subsista longtemps, à l'angle de la place Grenette et de la Grande Rue.

3. Qualités rares dans le Grenoble d'alors, étouffé entre des murailles trop étroites, ce qui obligeait à hausser et à restreindre les maisons, à resserrer les rues, à supprimer les places.

Ces chambres de la maison du docteur Gagnon, on les peut voir encore, à peu près telles qu'elles étaient au temps de Stendhal. J'y ai retrouvé toutes les -dispositions indiquées dans les plans qu'il répète à plusieurs reprises sur le manuscrit d'Henri Brulard.

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