‹ La jeunesse de StendhalChapitre 65 sur 288 · H. Br., II, 244, note · texte numérisé non relu

H. Br., II, 244, note

comptes, le 28 septembre 1680... » — « De temps immémorial » cette noble famille « avait transformé la sommité du rempart en une terrasse, d'où la vue s'étendait agréablement au loin, par dessus son jardin ».

Le docteur Gagnon, qui était an voluptueux, paya très cher cette terrasse inappréciable ^. Elle valait pour lui toute la maison. Ami de la vieille noblesse, et libéral, il devait éprouver une double satisfaction en jouissant à son tour de cette jolie vue : de nobles regards l'avaient contemplée avant lui, et il -n'était pas fâché qu'un bourgeois eût désormais ce plaisir de délicat. Il savait le goûter. C'est là qu'il passait sa vie ^.

Aussi, quand il fallut la défendre, cet homme si conciliant fit procès sur procès, jusqu'aux derniers jours de son existence. Battu en première instance (le 4 avril 1812), il alla en appel, et sans doute linit-il par obtenir gain de cause, puisqu'aujourd'hui encore, de cette terrasse qui n'a point changé, on peut contempler librement le même paysage sur lequel, à la fin du xviii^ siècle, se posèrent

1. K M. Gagnon offrait aux dames de Marnais un prix considérable ; la réunion de leurs bâtiments aux siens devait augmenter la valeur des uns et des autres ; elle lui procurait l'occasion de rendre plus vaste et plus commode au moyen d'une communication facile à établir, le logement qu'il occupait au second étage de sa maison ; il trouvait aussi, dans ce marché, iagiémenl inappréciable, ail milieu d'une l'aie, d'avoir à la suite de ses apparlemens une terrasse dominant les promenades du jardin public, et du haut de laquelle l'œil pouffait errer sur les montagnes et les paysages qui se irowent au couchant. Ces circonstances l'avaient décidé à proposer des conditions que tout autre acquéreur eût trouvées excessivement onéreuses, et auxquelles les dames de Marnais s'empressèrent de souscrire. » (Mémoire de Jules Mallein, avocat.)

Hen7'i Gagnon avait même failli se voir enlever la galerie tant convoitée, par son voisin Périer-Lagrange ; mais il emporta l'affaire, en achetant du même coup maison et terrasse. La terrasse toute seule lui coûta 1.000 livres.

2. Il n'y était pas attiré seulement par les montagnes de l'horizon, le gai spectacle du jardin public, ou les fleurs de sa terrasse. M. Gagnon était un météorologiste distingué. Le docteur H. Bilon ne manqua point de rappeler sur sa tombe que, pendant nombre d'années, il avait fait des observations, qu'il publiait en divers journaux. (Journal du Département de l'Isère, 29 sept. 1813.) En février 1808, nous voyons en effet le docteur Gagnon lire à ï Académie Delphinale un mémoire sur l'histoire et l'utilité de la météorologie. Il le termine par ses observations au cours de l'année 1807 sur les variations du haromètre et du thermomètre, la quantité d'eau tombée, le nombre des orages. Il conclut que la température moyenne de Grenoble est supérieure de 2 degrés à celle de Paris.

Cette terrasse était donc pour lui un observatoire.

bien souvent les yeux fatigués d'Henri Gagnon, et le vif regard d'Henri Beyle.

Désirait-on le spectacle de la vie, il n'y avait qu'à baisser les yeux : ici, tout près, par delà le petit jardin des Périer-Lagrange ^, c'était la promenade publique ^. Les vieux arbres en avaient été, dit-on, plantés par Lesdiguières ^. A leurs pieds, on distinguait les promeneurs, dont les voix montaient jusqu'à vous. Aux heures d'affluence passaient et repassaient les élégantes ; à d'autres, des couples plus discrets se glissaient. On dominait cette vision mondaine ; à distance, en philosophe, on pouvait en jouir.

Mais au-dessus des allées et de leur agitation humaine, à travers les cimes des arbres, les yeux, en se levant, apercevaient la ligne immobile des montagnes qui se dessinait sur le ciel.

A gauche, c'était le Moucherotte, gonflant l'arcature de son dos puissant ; à droite, les hautes falaises durement coupées qui dominent Voreppe. Elles ouvraient leur large brèche vers la France et vers le couchant.

Et la nuit apportait encore un spectacle différent ; alors la ville comme les montagnes disparaissaient. Au-dessus de la haute terrasse, le ciel propice s'ouvrait largement.

Cette terrasse convenait donc à toutes les heures, et aux états d'esprit les plus variés. On y voyait « le beau monde » de Grenoble, on y entendait la musique de la promenade publique * ; mais on pouvait aussi y rêver à son aise.

Là M. Gagnon, qui aimait les joies simples de la nature.

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