‹ La jeunesse de StendhalChapitre 7 sur 288 · XIV PREFACE · texte numérisé non relu

XIV PREFACE

rien. Nous l'entendrons à chaque instant se plaindre de sa mémoire ; et il faut avouer qu'il a contre elle de justes griefs. Elle a quelquefois une lucidité, une précision merveilleuses ; après trente ou quarante ans, Beyle retrouve en son souvenir des images si nettes qu'il peut les dessiner dans leurs moindres détails ^. Mais cette mémoire est fantasque, et souvent elle laisse s'effacer les impressions qui auraient dû la frapper davantage,

Beyle avait observé lui-même les particularités curieuses de cet instrument remarquable, mais incomplet. « Je ne sais, dit-il, la physionomie d'aucun de mes parents et cependant j'ai présents leurs traits jusque dans le plus petit détail. » Par une autre anomalie, Beyle, qui retient la forme et le dessin des choses, avoue pourtant, ■ — - et son livre le prouve, — que « pour les faits » il a « toujours eu peu de mémoire. » — « Je n'ai, dit-il, de prétention à la véracité qu'en ce qui touche mes sentiments ^. » Mais il fait ailleurs cette restriction essentielle : « Je n'ai aucune mémoire des époques ou des moments où j'ai senti trop vivement. ^ » Enfin nous savons de reste qu'il n'a point le souvenir des dates, et il tombe à cet égard dans les confusions et les contradictions les plus étranges *.

En fait, Beyle avait trop d'imagination, et trop de sensibilité, pour que sa mémoire fût bien sûre. Aussi les erreurs d'Henri Brulard sont-elles pour la plupart des illusions romanesques. Beyle s'est mis à revivre sa jeunesse dans la solitude de Cività-Vecchia. Peu à peu, mille circonstances effacées reparaissent devant ses yeux. C'est une lente résurrection du passé. Mais, quand on est par métier un littérateur, et qu'on a coutume de vivre

1. J'ai pu maintes fois vérifier moi-même l'exactitude de ses croquis et de ses plans, par exemple pour un logis qu'il n'avait pas dû voir depuis trente ans, et dont il n'a oublié ni un placard ni une porte.

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