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XXIV. LE LAOCOON ET LE CHRIST

— x, le Laocuon a servi à Titien de modèle pour dessiner son Christ de Brescia (2).

LA COMMANDE DU DUC DE FERRARE

dessin sculptural de Michel-Ange auraient donné une légèreté élégante à cet athlète qu’alourdit la peinture matérialiste du Vénitien.

Cette imitation du Laocoon — l’œuvre antique la plus admirée et la plus imitée, au milieu du xvie siècle — ne paraît pas tout à fait isolée dans l’œuvre de Titien, s’il est vrai qu’il faut îeconnaître la face tourmentée du prêtre de Neptune dans le Saint Nicolas du musée du Vatican.

Une église de Brescia possède un triptyque de Titien , une Résurrection encadrée d’une Annonciation, d’un Saint Sébastien et de donateurs. Cette peinture est remarquable dans l’œuvre de Titien par la beauté anatomique du Christ et du Saint Sébastien; ce dernier surtout jouit d’une grande célébrité comme figure d’académie. Le Saint Sébastien d’autrefois, l’adolescent tendre et rêveur, a fait place à un athlète; Titien a voulu faire rouler des muscles et non pas seulement montrer de la chair qui respire. Encore attaché à l’arbre du supplice, le martyr pend à ses liens de tout le poids de son corps inerte; mais dans cette force qui s’abandonne, il est facile de reconnaître l’énergie du puissant Laocoon. Sur ce panneau le souvenir de l’illustre figure de Rhodes apparaît deux fois; Titien l’a imitée dans son Christ ressuscité dont la silhouette générale, dont le torse surtout sont inspirés ou copiés du marbre grec vu de face. Observé de côté la même figure, à demi assise, les pieds à des hauteurs différentes, a donné à Titien le thème général de son Saint Sébastien.

A l’époque même où il peignait le tableau de Brescia (1520- 1522), il travaillait également pour le duc de Ferrare qui attendait avec impatience le Baccluis et Ariane. D’être nées en même

XXV. LE CHRIST ET BACCHUS. — Le Christ de Brescia (i) presque copié du Laocoon, a suggéré , à son tour , le Bacchus bondissant de Londres (3). Les deux figures, peintes dans les mêmes années , ont voisiné sur deux chevalets contigus dans l'atelier de Titien vers 1520.

temps les deux œuvres ont conservé des traits de parenté. Il est curieux de voir comment le souvenir du Laocoon continue à vivre dans le tableau du duc de Ferrare mais transformé déjà par une première adaptation. Le faune velu qui brandit un quartier de viande est une réduction du Saint Sébastien, comme le Bacchus bondissant est une édition nouvelle du Christ ressuscité. Le faune aux serpents les écarte du même geste que la statue grecque. Ainsi, à l’origine de ces charmantes figures, aux contours caressés amoureusement, il y a les athlètes musclés de Brescia et le groupe du Laocoon, si admiré depuis sa découverte en 1506. Mais l’imitation s’est faite en deux étapes. A Brescia, ce sont encore des figures de sculpteur; à Ferrare ce sont bien des figures de peintre.

Titien invente peu; les attitudes et les figures nouvelles sont rares dans son œuvre ; quand il en paraît, ce sont bien souvent des emprunts et le peintre manque rarement de les utiliser à plusieurs reprises. Même quand il peint des nymphes endormies, des Vénus couchées, — qu’il préfère aux figures de lutteurs en action — il ne manque pas de reprendre un motif ancien plutôt qu’en utiliser un nouveau. Dans ces nude son guide n'est pas l’antique, mais la nature; pour les figures athlétiques il consulte complaisamment la figure du Laocoon.

Une telle importance de ce groupe fameux dans les prédilections de Titien ne doit pas surprendre si l’on se rappelle que J. Sansovino, le sculpteur ami et compagnon de Titien, a fait une copie du groupe antique 1 et qu’il y avait — au dire de Ticozzi — un moulage de l’illustre groupe dans l’atelier de Biri Grande. La présence continuelle de ce groupe admirable put s’imposer à plusieurs reprises à l’imagination du peintre quand il a voulu exprimer l’effort et la souffrance.

Mais, chose étonnante, Titien paraît avoir voulu tourner en dérision les admirateurs fanatiques du groupe fameux, dans un curieux dessin qui nous est connu par une gravure de Boldrini. Le Laocoon et ses deux fils y apparaissent métamorphosés en singes, dans l’attitude que leur ont donnée les sculpteurs de Rhodes ; ils se débattent contre les enlacements des serpents

i. Elle a été transportée en France au xvi® siècle et se trouve maintenant au Palais-Bourbon.

LA COMMANDE DU DUC DE FERRARE

dans un paysage qui fut incontestablement dessiné par la plume de Titien. Cette étrange caricature a-t-elle une signification quelconque? Alors elle ne peut que traduire de l’ironie à l’adresse des admirateurs dévots du Laocoon. Et peut-être s’adressait-elle en même temps au style de Michel-Ange qui** à cette date, se confondait un peu avec celui du marbre grec.

Or les hommes du xvic siècle opposèrent plus d’une fois au génie du grand Vénitien celui du grand Florentin. Le dialogue de Lodovico Dolce nous rapporte l’écho de ces rivalités et, dans plusieurs de ses développements, il n’est qu’un parallèle entre les deux artistes. Quand Titien, enfin, vint à Rome,

Michel-Ange, après avoir vu sa Danaé (aujourd’hui à Naples), ne manqua pas de remarquer que ce peintre serait parfait, s’il avait davantage étudié la statuaire antique. Bref, Titien a bien pu sentir enfin la pointe de ces critiques et, peut-être, aura-t-il voulu y répondre à sa façon. Il y a répondu de deux manières : d’abord, en peignant des formes athlétiques comme celles du Christ couronné cT épines; il y a répondu aussi par une caricature, en se moquant des artistes qui se font les singes de la statuaire gréco-romaine.

Il faut comparer l’œuvre de Titien à celle d’un Mantegna ou d’un Poussin, pour voir clairement qu’il n’est, à aucun degré, l’élève des anciens. Le peintre archéologue recueille avec un respect religieux les moindres débris de marbre et son imagination complète avec amour les formes mutilées; sa pensée, constamment, habite les siècles passés, reconstitue les monuments détruits, restaure les ruines, rapproche les débris dispersés,

XXVI. LAOCOON, SAINT SÉBASTIEN ET LE SATYRE. — 1 est le Saint Sébastien de Brescia ; 2 et 3 appartiennent au cortège de Bacchus , dans le Bacchus et Ariane de Londres. Or 1 reproduit la silhouette de profil du Laocoon et 3 reproduit celle de 1 ; nouveau rapprochement entre le tableau de Brescia et celui de Londres. Enfin le satyre aux serpents les écarte du même geste que le Laocoon.

ranime la vie éteinte, et quelques débris lui suffisent pour évoquer la radieuse lumière de ces temps disparus. Le véritable amoureux de l’antique, comme Mantegna ou Poussin, réussit, à force de sympathie et de science, ce miracle de ressusciter un monde. L’attitude de Titien est bien différente. Cet amant passionné de la vie, dans la vallée du Piave trouve beaucoup plus à s’érner* veiller que devant la plus belle ruine romaine et c’est pour lui bien peu qu’un marbre grec auprès de quelque splendide nudité. Dans l’œuvre des peintres archéologues, la moindre relique n’apparaît pas sans qu’on respire auprès d’elle cette atmosphère spéciale qui est le parfum même de l’antique. Dans les compositions de Titien, elle ne se présente pas entourée d’une telle dévotion; elle est un accessoire comme les autres dans ces fêtes de couleur et d’harmonie où l’on ressent d’abord la douceur éclatante des soirs d’été et la chaleur de la chair vivante.

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