IX
PRÉFACE
en reprenant la discussion commencée depuis un demi-siècle , il serait aisé de montrer que Crowe et Cavalcaselle , Morelli , H. Cook , L. Justi , Berenson et les deux Venturi se confirment ou se réfutent sans jamais nous amener à cette conviction raisonnée qui est la certitude de l'historien. Il serait même amusant de faire voir combien le sentiment sait asservir la logique et qu'en matière de critique artistique la raison a de grandes complaisances; mais ce serait un jeu dangereux et impie. L’étude des tableaux est la ressource suprême des historiens de la peinture. Si une expérience trop longtemps malheureuse prouvait que les œuvres d'art ne livrent pas leur secret même à qui les interroge avec le plus de conscience , alors il ne resterait aux historiens qu'à se nourrir d’archives , ce qui est un régime bien sévère. Avant de souscrire à une telle banqueroute , ne pourrait-on expliquer l'insuccès de la critique dans le problème de Giorgione par des raisons qui ne la condamnent pas ?
L'erreur est de partir de l’inconnu. Cette personnalité de Giorgione que l'on veut déterminer , il n’est pas un historien qui ne la définisse avant de la chercher. C'est en se reportant constamment à cette image préconçue qu'il admet les attributions ou les rejette , si bien que la conclusion sert à appuger les prémisses , lesquelles servent à démontrer la conclusion ; cette perpétuelle pétition de principe nous fait tourner dans une indécision sans issue et après quelques circuits chacun se retrouve à son point de départ.
L'œuvre de Giorgione est tout entier enveloppé dans l'aube trouble du siècle. Mais d'autres , comme Sebastiano Luciani et surtout Titien vivaient encore et vécurent longtemps après que le jour eut dissipé la brume. Durant sa jeunesse. Titien , comme ses contemporains , nous est indiscernable ; mais bientôt son œuvre se détache et s'épanouit en pleine clarté. Avant 1515 nous ne savons rien de lui ; après 1 520 nous pouvons le suivre pas à pas jusqu'à sa mort. Guidés par le rayonnement de ses années glorieuses, pénétrons dans le demi-jour de sa jeunesse. Nous pourrons reconnaître celles de ses œuvres que viendront toucher les reflets de sa période lumineuse. En bonne méthode , le problème de la jeunesse de Titien , comme celui de la jeunesse de Sebastiano, doit être résolu avant
PRÉFACE
celui de Giorgione. Ainsi se ménagera-t-on quelques fermes points de repère.
Si donc le plan de ce livre suivait le mouvement général des recherches d'où il est sorti , il devrait renoncer à la chronologie descendante et remonter le cours de la vie de Titien. Mais ce mode d’exposition heurterait trop violemment nos habitudes. Un exposé qui contrarie l'écoulement du temps risque de paraître un jeu paradoxal. Et il g avait bien d’autres raisons pour ne pas donner à cette étude l’allure d’une biographie. Que d’ arbitraire dans ces récits qui conduisent un homme de la naissance à la mort! Que de remplissages dans cette continuité ! Que de trompe-l’œil et de fausses fenêtres dans cette régularité! Nos connaissances vraiment certifiées sur la jeunesse de Titien tiennent en quelques mots; le reste n’est que conjecture et vraisemblance. On aurait pu , il est vrai , suivant les habitudes courantes, baigner les faits certains dans de l’histoire générale et des paysages. Mais cette méthode a été employée trop souvent et avec trop de succès pour qu'il ait semblé utile d'en renouveler la tentative. Même pour la période de maturité , même pour le Titien que nous connaissons bien , une biographie continue risque de fausser l’opinion que nous devons nous faire de son activité. Elle cloisonne dans les cases de la chronologie des œuvres qui ont mûri en même temps et pour lesquelles des circonstances fortuites ont fixé le moment où elles ont quitté l’atelier ; ces dates ne les mettent pas toujours à leur vraie place dans l’histoire de son génie. La production de Titien ne se développe point suivant le rythme régulier des semailles et des récoltes; il ne faut pas y chercher non plus cette cadence saisonnière dont les salons annuels scandent l’activité des artistes modernes , ni même cet ordre dans la succession qu’imposent les nécessités de la peinture à fresque. Toute sa vie Titien a pris , délaissé et repris ses panneaux suivant les circonstances ou le caprice de son inspiration. Ne pouvant donc ni contrarier systématiquement la chronologie, ni romancer une « jeunesse de Titien », je me suis résigné à un exposé d’allure brisée et fragmentaire. Les chapitres qui suivent se présentent pour ce qu’ils sont réellement , non pas comme