XI
PRÉFACE
les journées successives d'une même vie , non pas comme le répertoire complet d’une activité , mais comme un ensemble de problèmes nés d’une même ignorance et d’une même curiosité. Ils ont poussé sur le même tronc et la sève leur vient des mêmes racines. Nulle tentative sournoise ou avouée n’a été faite pour tailler cette plante en cylindre ou en cube.
Ainsi cette enquête porte-t-elle à peu près exclusivement sur des peintures. Les témoignages écrits ne nous apprennent guère ; le plus important d'entre eux , — la lettre de Titien relative à son âge — ne nous a retenus un peu longtemps que parce quelle mentait. Mais les documents peints ont aussi besoin d’être critiqués. Le premier interrogatoire à infliger à un tableau est pour lui demander son origine. Il a donc fallu d’abord rassembler la famille de Titien parmi tant d’enfants perdus de la jeune école vénitienne. Et c’est ici que commence vraiment pour l’historien de l’art la difficulté et l’attrait. Il nest pas d’autre méthode possible dans cette recherche que de noter les identités, ou tout au moins les ressemblances entre les œuvres douteuses et les œuvres certifiées. Or ces dernières n’apparaissent en nombre qu’assez tard ; ce sont donc bien souvent les peintures de la quarantaine ou même de la soixantaine qui doivent garantir les tableaux peints à vingt ans.
Ces rapprochements sont rarement à l’abri de la contestation. En ces matières se fait gravement sentir l’infirmité de l’intelligence et de la langue à trouver et à formuler les raisons qui déterminent nos convictions. Cette conviction échappe au raisonnement ; elle jaillit de l’intuition. Pourquoi reconnaissons-nous au passage un visage familier ? Comment l’expliquer à qui n’a pas senti le choc ? S’il faut dire nos raisons, on ne peut que détailler les traits de ressemblance que nous avions saisis d’un coup d’œil. Notre analgse, postérieure au jugement qu’elle doit justifier, n’est en réalité pour rien dans la formation de ce jugement ; et c’est pourtant sur elle seule qu’on peut compter pour faire partager notre propre sentiment. C’est un des tourments du critique d’art qu’il soit obligé de découvrir des raisons qui ne sont pas celles qui ont déterminé sa propre croyance; se résigner à des affirmations non motivées est