‹ La Jeunesse de William WordsworthChapitre 10 sur 57 · CHAPITRE HI · texte numérisé non relu

CHAPITRE HI

Un jour, à la veille des vacances de Noël de 1783, Wordsworth rendu fiévreux par l’attente du départ avait escaladé seul un rocher qui s’élevait à la rencontre de deux routes et les dominait au loin. Là, il s’était mis à faire le guet, épiant avec impatience les chevaux que son père devait envoyer pour le prendre ainsi que ses frères, et qui pouvaient venir par l’un ou l’autre des deux chemins. C'était un jour tempétueux, sombre et froid. L’écolier s'était assis sur l’herbe, mal abrité par un mur nu. À sa droite était couché un mouton solitaire; à sa gauche se dressait une aubépine flétrie. Avec cette seule compagnie, il était resté longtemps, le regard tendu, se fatiguant les yeux à scruter l’espace, lorsque la brume lui laissait apercevoir par intermittences le boïs et la plaine situés au-dessous de lui. Dix jours plus tard, pendant ces mêmes vacances tant désirées, l’enfant «avec ses trois frères orphelins, accompa-

gnait jusqu’à sa tombe, le corps de son père ». Dans sa super stition naïve, il jugeait que sa douleur présente était un châtiment de son impatience ; avec une contrition sincère et profonde si la cause en était puérile, «il s'inclinait devant Dieu qui avait ainsi corrigé ses désirs trop ardents ». L’impression avait été si forte qu’il lui arriva souvent dans la suite d'évoquer la nuit tumultueuse et le paysage sauvage où il avait commis le péché d’impatience, pour «boire à ces souvenirs comme à une fontaine » ; et que le simple bruit du vent dans les feuillages ou autour de son toit suffit désormais à lui communiquer une secrète émotion, capable de calmer ses pensées si elles étaient trop agitées et trop fiévreuses dans leur cours (1).

Ce remords curieux et son chagrin d'enfant lui dérobèrent sans doute d’abord les conséquences funestes que la mort de son père menaçait d’avoir pour ses frères et pour lui. Le père qui était en voie d’atteindre à la réputation et à l’opulence laissait ses enfants dans une situation précaire. Presque toute sa fortune était dans les mains de son patron, sir James Lowther, qui l’avait forcé de déposer chez lui cent vingt-cinq mille francs. Sir James Lowther, futur comte de Lonsdale, dont le caractère aëté décritparde Quincey (2), était un potentat excentrique jusqu’à la folie, fier de son rang, de ses vastes domaines et de son autorité de lord-lieutenant. Véritable chef féodal, il aimait à se démontrer à lui-même et à prouver aux autres sa puissance par de fréquentes violations de la loi et de l’équité. À une certaine époque de sa vie, il refusa de payer tous ses créanciers, les uns parcequ’ils étaient ses voisins et « qu’il savait de source sûre que c’étaient des fripons », les autres parce qu’ils vivaient trop loin et qu’il lui était impossible de savoir au juste ce qu’ils étaient. C’est pour quelque raison de ce genre qu’il refusa obstinément pen-

(1) Prélude, XII, 287-335.

(2) De Quincey, op. cit., vol. 2, pp. 252-255. :

dant tout le reste de sa vie de restituer aux enfants de son régisseur la somme qu’il leur devait. Un procès fut engagé au nom des enfants. Mais quand l’affaire vint devant le tribunal à Carlisle, lord Londsdale avait retenu tous les avocats en tournée et se présenta avec une centaine de témoins. Le juge ren voya l'affaire. C’est seulement après la mort de leur débiteur, près de vingt ans plus tard, que les Wordsworth furent remboursés. Ce qui restait aux orphelins de la fortune paternelle fut presque tout dépensé en inutiles procès contre lord Londsdale(1). C’est à grand’peine que leurs tuteurs réunirent la somme nécessaire à leur éducation et que Wordsworth, qui avait treize ans et demi quand son père mourut, put ainsi que ses frères achever ses études à Hawkshead, où il resta jusqu’en 1787. Mais de mauvais moments, dont il avait pu se faire une idée pendant ses vacances des trois dernières années à Penrith, l’attendaient à sa sortie du collège. Ses grands-parents maternels étaient, nous l’avons dit, rigides et sans chaleur d’affection. Dorothée Wordsworth, qui vivait avec eux et qui était obligée de servir dans leur boutique de mercerie, se plaint sans cesse, en s’épanchant dans ses lettres à une amie, de leur dureté et de. leur étroitesse d'esprit. Sa vive imagination et son cœur ardent sont réprimés par les semonces fréquentes de sa grand’mère qui lui prêche la docilité et le calme. On songe en lisant ses lettres aux souffrances d’Aurora Leigh sous la froide tutelle de sa tante, La fillette « aux yeux sauvages » regrettait passionnément sa vie au grand air, et s’aftligeait si la matinée était belle de ne pouvoir sortir que le dimanche. Elle faisait sans doute assez mauvais visage aux clients des Cookson, toujours dérangée au moment où elle voulait lire les livres que lui prêtait William,

(1)Lettre de Wordsworth à Sir George Beaumont, du 20 février 1803 (W.Kuight, Life of Wordsworth,1, p. 98) et « Report of the Commissioners of Inquiry into Bankruptey and Insoivency » (ibid., Il, pp. 38-39). Voir aussi Lettre de Doro he du 7 décembre 1792 (:bid., I, p. 52).

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