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C'était seulement après avoir travaillé double pendant une heure qu’elle pouvait dérober, sans qu’on s’en aperçût, le temps d’étudier le français ou de lire l’Iliade qui lui plaisait fort. Sa seule joie était dans l’affection de ses quatre frères; ses seuls jours heureux étaient ceux où ils étaient réunis sous le même toit qu’elle. Mais eux aussi avaient à souffrir de la sécheresse et de l'hostilité de leur famille. Sans cesse traités de menteurs, en butte aux plus mortifiantes insultes, celles des domestiques, ils se groupalenti autour de leur sœur, sauf l'aîné qui semble avoir été d'une nature plus molle et plus facile, et versaient ensemble de grosses larmes sur leur sort devenu si sombre depuis la mort de leurs parents (1).
Cependant la-perte de leur fortune, en même temps qu’elle rendait plus malaisés leurs débuts dans la vie, les obligeait de s'assurer au plus vite une position. Pour partir sous d’aussi défavorables auspices, ces orphelins si arbitrairement spoliés n’en devaient pas moins atteindre tous à une situation honorable ou glorieuse. L’ainé suivit la profession paternelle et, bien que médiocrement doué, devint à Londres un avoué prospère. Le troisième fils, John Wordsworth, se fit marin et s'embarqua sur un des grands navires marchands qui faisaient le service des mers orientales ; il en devait être un jour nommé capitaine. Le quatrième fils, Christopher, était encore au collège de Hawkshead, mais déjà il manifestait une intelligence docile et persévérante qui faisait bien augurer de ses succès à venir. Brillant étudiant de Cambridge, il s’élévera dans le professorat jusqu’au poste éminent de Directeur du collège de la Trinité, l’un des plus importants de son Université.
Le seul fils qui causât de l'inquiétude et de l'embarras à ses tuteurs, ce fut William. Sans doute, si son génie était encore
(1) W. Kaight, Life of Wordsworth. Voir les lettres de Dorothée citécs aux pages 35-36 et 47-49, vol, I.
un secret pour tous et pour lui-même, il annonçait de remarquables qualités d'esprit. Mais il était rétif aux conseils, confiant en soi, sans ardeur pour toute besogne prescrite. Il ne se sentait pas ce qu’on appelle une vocation. Il songeait à faire son droit, sans doute pour suivre l'exemple de son père et de son frère aîné. Mais, sujet à de violents maux de tête, il craignait pour sa santé une profession toute sédentaire (1). Ses oncles déciderent enfin de l’envoyer à l’Université qui lui ouvrirait le barreau, le professorat ou les ordres sacrés. Il partit donc pour se faire inscrire comme étudiant au collège de Saint-Jean (S° John's College), à Cambridge, au mois d'octobre 1787. Il avait dix-sept ans et demi.
Le nouvel étudiant arrivait à Cambridge à l’une des époques les moins glorieuses de la vieille Université. Il la trouvait au plus bas degré de langueur intellectuelle. Dans les dernières années qui précédèrent la violente émotion causée par la Révolution française, l’atmosphère y était lourde et somnolente comme aux approches d’un orage. Depuis la mort du savant Richard Bentley, en 1742, l’érudition classique n’y avait pas eu un seul représentant de marque, et l’helléniste Richard Porson, qui la relèvera de sa décadence, ne devait être nommé professeur de grec qu’en 1793. Mais l’érudition était en médiocre honneur à Cambridge, qui était avant tout la citadelle de l’anglicanisme, la pépinière des pasteurs anglicans (2). Or, tout l'effort
(1) Lettre de Dorothée de 1787 (W. Knight, Life of Wordsworth, I, p. 48).
(2) La chaire de théologie (Royal chair of Divinity) rapportait 25.000 francs au D' Watson, evêque de Llandaff, qui d’ailleurs ne l'occupait que de nom. Celle de grec rapportait 1000 francs à Porson.
des théologiens qui y avaient enseigné ou écrit au xvin siècle
avait naturellement eu pour objet de protéger les futurs pasteurs contre les souffles dangereux venus de tous les coins de l’Europe, dans une époque de libre et audacieuse pensée. Toute la vigueur intellectuelle des Conyers Middleton, puis des Paley, des John Hey, des Richard Watson (1) se consumait à préparer l’antidote du poison versé par les déistes Toland et Collins, ou par ces ennemis plus redoutables encore : les encyclopédistes français et l’Écossais David Hume. La foi avait parfois à souffrir du zèle de ses défenseurs qui, logiciens convaincus et bons disciples de Locke (2), prétendaient démontrer l’authenticité des livres saints, la possibilité des miracles ou la vérité des mystères, de la même façon qu’on démontre un théorème de géométrie. Leur argumentation soulevait à l’occasion des problèmes si dangereux que tel d’entre eux, Middleton, a pu être soupçonné de n'être qu'un adversaire de la religion déguisé en ami. Solides raisonneurs bornés qui ne pouvaient ni ne voulaient aller jusqu'aux termes extrêmes et nécessaires de leurs raisonnements, logiciens qui ne connaissaient que le chemin de l'intelligence, ignorant celui du cœur, pour mener à la foi, les philosophes de Cambridge n’exerçaient qu’une lointaine et faible influence sur lesétudiants auxquels leurs idées parvenaient par l'intermédiaire des maitres spéciaux {{utors) de chaque collège en formules
(1) Conyers Middleton (1683-1750), bibliothécaire en chef de l’Université, n’enseigna pas, mais data de Cambridge de nombreux traités de controverse. Paley, auteur des Preuves du Christianisme (1794), livre resté classique à Cambridge, fit de 1767 à 1775 des conférences de philosophie. John Hey occupa la chaire Norrisienne de théologie de 1780 à 1794. Pour Watson, voir note précédente et le livre Il, ch. 111 du présent ouvrage,
Sur tous ces théologiens consulter l'excellent livre de M. Leslie Stephen: English Thoughtinthe Eighteenth century (2 vol., Londres, 1881). |
(2) Locke semble avoir été particulièrement en honneur au Collège de Saint John où entrait Wordsworth. Un des correspondants du Gentleman's Magazine (janvier 1793), tout en admettant l'abus des mathématiques à Cambridge, fait exception pour il John « où l’on rend aussi hommage au sagace ie et au profond Butler ».
routinières répétées aux examens. La religion était done stagnante et sans chaleur. La morale était celle de l’intérêt présentée avec une rare crudité de langage. Le code était emprunté à Paley, qui donnait pour raison de faire le bien que Dieu est plus fort que nous et qu’il peut nous damner si nous faisons le mal (1). Si des germes de renouveau commençaient à poindre, si l'unitaire Priestley essayait par des brochures multipliées de convertir à ses propres doctrines les membres de l’Université anglicane, s’il réussissait, des 1787, auprès d'un des ellows ou agrégés, William Frend, l'esprit de libre examen ne devait s’éveiller parmi les étudiants eux-mêmes que vers 1792, quand la Révolution française eut ébranlé profondément le sol jusquelà paisible de la vieille Université et quand Wordsworth eut cessé d’en faire partie (2).
Le but suprème de l’Université était de former des pasteurs capables d’opposer des arguments serrés aux adversaires de l'Eglise anglicane ; la méthode habiement employée pour obtenir ce résultat était la culture dominante, presque exclusive, des sciences exactes. Alors que les belles-lettres et les sciences his toriques étaient négligées, les mathématiques étaient en grand honneur. Fondé en 1747, le concours suprème ou #1p0s mathématique ne devait avoir pour pendant le #ripos classique qu’en 1824. Newton était le véritable dieu de Cambridge et ses Principia en étaient la Bible. Sa statue que Roubillac avait sculptée pour la chapelle de la Trinité était celle de la divinité locale. L'Université vivait prosternée devant son image. De là provenait chez les étudiants qui avaient des goûts littéraires prononcés, mais peu de goût pour la géométrie ou l'algèbre,
(1) Article de J.-S, Mill sur Coleridge, Westminster Review, 1840, p. 283.
(2) Frend devenu unitaire en 1787 lança l'année suivante « une invitation aux habitants de Cambridge et du voisinage à renoncer au culte faux des Trois Personnes pour celui du Seul Vrai Dieu ». Il perdit en 1788 sa place de tutor. Mis en jugement en 1793 pour un nouveau livre révolutionnaire Paix et Union, il eut pour lui un grand nombre d' étur liants, entre autres Coleridye.