‹ La Jeunesse de William WordsworthChapitre 12 sur 57 · DER · texte numérisé non relu

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un véritable esprit de révolte contre les études et les examens, Thomas Gray, dont la vie presque entière s’écoula à Cambridge, ne lui pardonna jamais les tourments auxquels il y avait été soumis pour apprendre les mathématiques et le grand mépris où il voyait tombées les belles-lettres qui le passionnaient. « Assurément, c'est de ce lieu, aujourd'hui Cambridge, mais jadis connu sous le nom de Babylone, que le prophète a parlé en ces termes : Les bêtes fauves du désert habiteront la, et leurs demeures seront pleines de lamentables créatures, et les hiboux

y feront leurs nids, et les satyres y meneront leurs danses. Leurs

forts et leurs tours seront à jamais des tanières où s’éjouiront les ânes sauvages (1). » Quand Gray, devenu homme, se fixa à Cambridge comme peusionnaire libre, 1l ne modifia pas l’opi-nion qu'il en avait eue comme étudiant. En 1742, il écrivit en son honneur un /Zymne à l’Ignorance, « douce et salutaire divinité dont l'influence doublait en ce lieu les ténèbres natives du ciel ». Toute sa vie passée dans un des collèges de Cambridge et la correspondance qu’il entretint depuis 1742 jusqu’à sa mort, en 1771, nous révélent un milieu de rivalités mesquines, habité par des excentriques dénués d'originalité vraie, par des érudits sans science féconde et surtout par de bons vivants qui jouissaient en paix de leur situation privilégiée (2).

Si le mélancolique poète Thomas Gray parait suspect de doléances exagérées, où n’en saurait dire autant d’un autre étudiant qui, près d’un siècle plus tard, faisait écho à ses récriminations. Certes, s’il y a dans tout le domaine de la littérature anglaise un esprit qui paraisse avoir été doué supérieurement pour briller dans les concours universitaires, c’est celui de

(4) Lettre à Richard West, décembre 1736.

(2) On peut suivre dans le Gentleman's Magazine d’avrilet de mai1714, de décembre 1792, de janvier, février et juillet 1793, une controverse animée entre anciens étudiants de Cambridge, dont les uns protestent contre l'excès des mathématiques, tandis que les autres défendent la méthode en honneur.

ë LA JEUNESSE DE WORDSWORTH

Macaulay. Or Macaulay, impuissant à triompher de sa répugnance pour les mathématiques, traité avec mépris de liseur de romans parce qu'il s’adonnait à la lecture des poètes et des historiens, se voyait fermer les premiers rangs dans les examens les plus honorés et s’affligeait de ne pouvoir quitter le Cam pour l’Isis, Cambridge scientifique pour Oxford plus Httéraire (1). Wordsworth eut à subir la même rigoureuse discipline intellectuelle et y fut non moins rebelle que Gray l'avait été et que le devait être Macaulay.

Mais il faudrait se garder de croire que les études quelles qu’elles fussent tinssent la première place dans la vie des étudiants. Il n’y avait pas à l’Université communion de vie intellectuelle pour ceux qui en faisaient partie. Il n’existait pas de conférences intercollégiales obligatoires, mais de simples conférences pratiques dans les collèges séparés. Désunis pour le travail, les étudiants n'étaient réunis que pour le plaisir. Sans doute, un certain nombre d’entre eux travaillaient assidûment pour obtenir aux examens les places d'honneur qui leur assuraient de beaux emplois dans le clergé ou dans le professorat. Mais la plupart, riches déjà ou sans ambition, donnaient tout leur temps aux distractions traditionnelles. Les /ellows les y encourageaient parfois. C’est ainsi qu'à Wilberforce les fellows de Saint-Jean conseillaient la paresse « parce que, parbleu ! il avait du talent et de la fortune, et n’avait pas besoin de gagner son pain (2) ». Comme les jeux réguliers de force ou d'adresse existaient encore à peine, les étudiants privés de ce dérivatif menaient une vie fort relâchée. Gray, paisible et

(1) Lettre à sa mère en 1818, Life and letters of Lord Macaulay, by Trevelyan, ch. 11. De Quincey disait de son côté que ce qu'il fallait pour réussir à Cambridge c'était une base suffisante de mathématiques et une intelligence robuste et vulgaire, op. cit., vol. II, p. 194. |

(2) Social Life at the English Universities in the Eighteenth Century, compiled by Christopher Wordsworth, 1874, p, 99.

timide, qui fut un jour lui-même victime de leurs farces grossières, les voyait avec un secret effroi « mettre sur leur tête, en plein midi, les femmes qui passaient dans la rue, forcer la porte des magasins, jouer pour de. l'argent dans les cafés le dimanche (1) ». L'exemple venait d’en haut: « La Taverne du Tonneau {T'uns T'avern) était un lieu d’orgies nocturnes où les professeurs et les fellows donnaient l'exemple du tapage à la jeunesse de l’Université. De grosses dettes étaient contractées dans les hôtels et dans les cafés, puis niées effrontément. Les bris de vitres et les désordres dans les parties publiques de la ville prirent de telles proportions vers le milieu du xvrrrt siècle que Cambridge devint presque inhabitable (2) ». En 1748, quand le duc de Newcastle fut nommé chancelier, chacun fut gris le soir de la fête, « je n’excepte personne, dit Gray, depuis le chancelier jusqu’à l’habit bleu », c’est-a-dire jusqu’au domestique du chancelier (3).

Il est vrai que le même duc de Newcastle, aidé des évêques anglicans, s’efforça ensuite de rétablir l’ordre et fit adopter par le Sénat de l’Université un code disciplinaire nouveau en 1750. Mais la débauche, quoique un peu refrénée, ne cessa pas. Wordsworth devait, deson propre aveu, y trouver « les mœurs des jeunes gens frénétiques et dissolues (4) ». Ces mœurs r’étaient d’ailleurs pas particulières à Cambridge, et Oxford nele cédait en rien à sa rivale. Le pieux Cowper attribuait encore en 1785 le déclin de son pays au déclin de la discipline dans les Universités. Il ne voyait là que « joueurs, jockeÿs. habitués de mauvais lieux, dissipateurs, chasseurs bottés(5) ».

(1) Lettre à Thomas Warton, 1747. |

(2) E. W. Gosse, Gray (English Men of Letters), p. 90.

(3) Lettre à Thomas Warton, 8 août 1749. :

(4) Lettre à de Quincey,29 juillet 180%. — De Quincey Memorials, edited by Alexander Japp, 1891, vol. I, p. 124.

(5) T'he Task, Time-Piece, 751-752.

IL estimait que le monde n’avait plus de vices à apprendre aux jeunes gens qui avaient passé par ces lieux de perdition. Il trouvait merveilleux et digne de tous les éloges que son frère ne se fût pas corrompu à Oxford et qu’il en fût sorti pur. Coleridge qui devait entrer à Cambridge au moment où Wordsworth le quittait dira de même en 1817 que « ceux qui se rappellent l’état des collèges et des Universités il y a quelque vingt ans ne verront pas une louange banale dans l’affirmation qu'un homme a pu y passer de l’innocence à la vertu, non seulement sans contracter une seule habitude vicieuse, mais sans avoir terni sa conduite par un seul acte d’intempérance ou par ces dégradations qui ont dans l’intempérance leur origine (1) ». Citons enfin cette funebre prophétie d’un correspondant du Gentleman’s Magazine en janvier 1798 : « Quand je me rappelle l'estime méritée dont nos Universités jouissaient jadis, et quand J'observe leur avilissement actuel ; surtout quand je prévois l’effrayant etat d’insanité licencieuse vers lequel elles vont si manifestement et si vite, — mon sang se fige dans mes veines, et toute mon âme frémit d’appréhension. »

Tel était le séjour à la fois morne et bruyant où se trouvait soudain transplanté l’écolier de Hawkshead, ensauvagé par. son enfance de montagnard, ignorant de tous les plaisirs autres que les courses au grand air, incapable de se passionner pour des travaux qui lui paraîtraient sans élévation et sans poésie, et de se laisser dominer par des maitres chez lesquels il ne découvrirait pas de grandeur intellectuelle et morale.

(1) Coleridge, Piographia literaria, ch. ur.

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Wordsworth s'était naturellement fait, du fond de sa province reculée, une très haute idée et une très magnifique image de l’Université de Cambridge. Aussi, malgré la tristesse d’une matinée d'automne où les nuages lourds semblaient peser sur un vaste pays plat, fut-il saisi d’allégresse lorsque de la diligence qui l’amenait il aperçut les tours de la chapelle du collège du Roi(King's College) se dressant au-dessus d’un sombre massif d'arbres. Ses yeux furent fascinés par le premier étudiant qu’ils découvrirent, vêtu de la robe traditionnelle et coiffé du mortier à gland, marchant seul d'un pas rapide sur la route, comme pressé par le temps ou en quête d’air et d'exercice. Il ne put les détacher de lui que lorsque la voiture l’eut laissé à un jet de flèche en arrière. Puis à mesure qu’on approchait de la ville, il sembla à Wordsworth qu’elle l’aspirait à elle avec la force d’un tourbillon. La diligence passa sous le château, traversa le pont de la Madeleine d’où il entrevit rapidement le Cam et s’arrêta devant le fameux hôtel du Cerceau { The Hoop Inn) (1).

A peine descendu de voiture, il se trouva entouré de visages familiers. (Cétaient ceux d'anciens élèves de Hawkshead, naguère simples connaissances, qui en ce lieu étranger lui semblaient des amis ; naguère modestes écoliers, aujourd'hui

pleins d’importance. Chemin faisant il fut assailli de questions,

de renseignements, d’avertissements et de conseils. En ce pre-

mier jour d’orgueil et de plaisir, il se fit l’effet d’être un homme d’affaires et de dépense. Il allait de boutique en boutique pour

(1) Prélude, NI, 1-17.

Univ. DE Lyon. — LEcouis 6

son propre compte. Dans la foule bigarrée des citadins et des universitaires, des étudiants et des docteurs, des robes tantôt sévères et tantôt somptueuses; par les rues et les cloîtres, les cours des collèges et les nefs des églises, il errait dans l’éblouissement. Il était le Rêveur, et tout ce qui l’environnait, hommes ou choses, était le Rêve. Sa visite faite à celui qui allait être son directeur d’études, il courut chez un tailleur, et bientôt il en sortit, comme au toucher d’une baguette magique, splendidement vêtu. Il avait des bas de soie, une perruque poudrée pareille à un arbre blanchi par le givre (1) ; il s’était acheté une majestueuse robe de chambre et autres insignes de virilité destinés à suppléer au manque de barbe (2). Ses emplettes terminées, il rentra dans son collège. Saint-Jean n’était point parmi les plus beaux de Cambridge. Son meilleur titre à l'admiration était sa vaste bibliothèque qui semblait plutôt celle d’une Université que d’un simple collège, et qu’un des anciens étudiants, le poète Matthew Prior, avait eurichie de livres français, principalement d'ouvrages historiques. Mais, à défaut de la beauté monumentale, Saint-Jean jouissait de belles avenues bordées de grands ormes, le long de la rivière, et entourées de vertes prairies (3). Wordsworth s'installa dans la chambre qui lui fut assignée et qui donnait sur la première des trois cours gothiques de son collège. C’était un recoin obscur ; juste au-dessous de lui, la cuisine faisait un bourdonnement incessant, moins harmonieux, mais à peine moins actif que celui des abeilles. Il entendait monter jusqu’à lui les ordres aigus et les aigres criailleries de l'office. Pres de lui était l’orgue sonore du collège de la Trinité et sa loquace horloge qui ne cessait pas nuit et jour de proclamer

(1) L'habitude de se poudrer ne devait cesser que vers 1795. Ce fut une des conséquences de la Révolution.

(2) Prélude, III, 18-42,

(3) À concise and accurate description ofthe University, Town and County of Cambridge (Cambridge, 1790 ?).

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les quarts d’heure et qui comptait les heures deux fois, d’une voix mâle et d’une voix femelle. De son oreiller, à la clarté de la lune ou des étoiles, il pouvait contempler le porche de lachapelle de la Trinité où se dressait la statue de Newton. avec son prisme et sa face silencieuse, emblème marmoréen d’un esprit qui voguait éternellement sur d’étranges ‘océans de pensée, seul (1).

Pareilles au jour de son arrivée, les semaines qui suivirent s’écoulèrent en invitations, en soupers délicats où ne manquaient ni les fruits ni les vins; elles furent consacrées à acquérir le ton et les manières de l'endroit. Mais, dès le début, et malgré l’attrait de ces joyeuses nouveautés, il eut le vague sentiment qu'il était et qu’il resterait étranger à Cambridge. Il sentit « qu’il n’était pas fait pour cette heure ni pour ce lieu », qu’il n'y trouverait pas l'emploi des « facultés saintes » avec lesquelles il était venu. Aussi, quand l’éblouissement des premiers jours se fut dissipé, lui arriva-t-1l souvent de quitter ses camarades et, s’éloignant de la ville, de parcourir seul les plaines voisines. Il n’y retrouvait ni les aspects ni les bruits sublimes de ses montagnes. Mais la nudité même de son nouveau séjour lui faisait découvrir la beauté universelle, celle que la nature laisse en dédommagement aux lieux les plus déshérités, celle qu'offre l’ordinaire apparence de la terre et du firmament, « de la terre qui nulle part n’est sans quelque trace

(1) Prélude, WI, 46-64. Les beaux vers de Wordsworth sur Newton :

With his prism and silent face, The marble index of a mind for ever Voyaging through strange seas of Thought, alone.

semblent inspirés des vers non moins beaux de Thomson :

The noiïseless tide of time, all bearing down To vast Eternity’s unbounded sea, Where the green islands of the happy shine,

He stemmed alone.

(Death of Isaac Newton.)

radieuse du Paradis dont l’homme fut chassé ; du firmament dont la beauté et la bonté sont exprimées par le nom fier qu'il porte, le nom de Ciel. » Aussi retrouva-t-il à Cambridge ses intuitions de Hawkshead, prêtant de nouveau la vie et le sentiment « à toutes les formes naturelles, aux pierres, aux fruits et aux fleurs, même aux cailloux détachés dont on avait chargé la grande route. À tous les aspects de terreur, d’amour ou de beauté qu’une passion fugitive met sur la face de la nature, 1l restait aussi sensible que les eaux à l’influence du ciel... Inconnu, négligé, il était cependant très riche ; il avait autour de lui un monde, créé par lui-même, qui n'existait que pour lui (1). » Mais si ses gestes ou ses regards trahissaient les visions dont il était hanté, elles étaient taxées de folie. Ne trouvant personne à qui les communiquer, il dut donc les renfermer en lui-même. Il eut dans son esprit « des cavernes où le soleil ne pénétrait jamais ». Mais il n’y manqua pas « de verts bosquets où la lumière se jouait librement (2) ». Si grandes que fussent ses jouissances dans la solitude, il était d’humeur trop sociable pour fuir les autres étudiants. Qu’une bande de jeunes gens approchôt, il inclinait naturellement vers elle, car son cœur aimait la compagnie, le loisir et la joie. Comment eût-il pu voir d’un cœur insensible « tant d'adolescents heureux, toutes ces fleurs naissantes, si nombreuses et si belles, fleurs de santé et d'espoir; tant d'échantillons divers du printemps de la vie réunis en un même lieu, cette guirlande de fleurs sauvages variées qui ornait les tempes de la vieille et fameuse Université (3) ». Aussi camarades, amis, simples compagnons d’un jour étaient-ils tous les bienvenus, du moins tous ceux qui s’adonnaient plus volontiers au plaisir qu’à l'étude, Wordsworth avait à choisir entre les laborieux et les oisifs. Il préféra les seconds.

(1) Prélude, II, 75442.

(2) Ibid., 234-246.

(3) Ibid , 214-225.

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Ses journées se passèrent en distractions frivoles. Le matin était rempli par de vaines causeries, puis venaient les promenades le long des rues et des avenues. Il lisait « paresseusement des livres futiles. 11 faisait avec ses amis de longues courses à cheval par pur amour de l’équitation. Il canotait en bruyante compagnie sur le Cam et laissait les étoiles apparaître, sans avoir une seule pensée paisible (1) ». Pendant des mois entiers il vécut ainsi mollement, ne se livrant pas à des désordres scandaleux, mais dans une vague et lâche indifférence. Il ne cherchait qu’à satisfaire des goûts faciles. L’idée de devoir était bannie de sa pensée et la place laissée vide par elle n’était pas occupée par la nature. Sa mémoire ruminait languissamment. Son cœur dormait du lourd sommeil des midis d'été. Cette vie sans profondeur « pourrait se comparer à une ile flottante, à un instable coin de terre amphibie, de texture spongieuse, et qui cependant présente une agréable surface de plantes aquatiques et de jolies fleurs (2). » Il ne trouvait rien autour de lui qui pût lui faire honte de son indolence et lui inspirer la résolution d’un énergique effort. Au bout d’un an de cette existence, « le vêtement extérieur de sa nature avait changé lentement et insensiblement (3) ». Il fallut le séjour qu’il fit à Hawkshead pendant ses premières grandes vacances pour le faire rentrer en lui-même, lui ôter le goût des passe-temps superficiels et lui rendre celui de la méditation.

Les deux autres années qu’il passa à Cambridge furent donc moins frivoles que la première. Ne trouvant plus le même charme aux bruyants plaisirs qui l’avaient séduit d’abord, il vécut plus solitaire. Il se laissa gagner par les douceurs de la mélancolie, « aimant le ciel pensif, les jours tristes, les vents

(1) Prélude, NII, 246-255.

(2) Lbid., 324-336.

(3) Zbid., 205-206.

plaintifs, le crépuscule mieux que l'aurore, l’automne mieux que le printemps (1) ». Il prit conscience de son génie poétique. Il s’occupa de compléter et de polir certaine description d’une « Promenade du soir » dans le pays des lacs, qu'il avait ébauchée à Hawkshead. Il eut l’audacieuse pensée « de laisser derrière lui un monument que respecteraient les cœurs purs (2) ». L'humilité instinctive que lui avaient jusque-là inspirée le nom même d’auteur et la vue d’un livre imprimé se dissipa peu à peu. La crainte respectueuse dont l’avaient frappé les grands noms des poètes fit place au désir de les imiter, à la douceur de les sentir rapprochés de lui. Tout l’hiver, il s’attarda le dernier dans le jardin du collège, jusqu'a ce que l'inexorable cloche de neuf heures le forçât à regagner sa chambre. « De grands ormes aux ombrages engageants versaient le calme dans ces régions d’ailleurs tumultueuses. Il croissait là aussi un arbre isolé, au tronc sinueux, aux branches curieusement enlacées; c'était un frène que l'hiver décorait avec orgueil pour lui-même, arbre d’une grâce étrange. Depuis le sol presque jusqu’à la cime, le trone et les maîtresses branches étaient verdies de lierre; les ramilles et les brindilles, garnies à la point: d’inombrables graines qui laissaient pendre leurs glands jaunis, et qui au souffle du vent répondaient par un murmure. Souvent je suis resté, comme si mes pieds avaient pris racine dans le sol, à contempler cet arbre charmant à la lumière glacée de la lune... C'est à peine si Spenser lui-même a pu avoir des visions plus reposantes dans sa jeunesse, s’il a pu créer de plus radieuses apparitions de formes humaines douées de pouvoirs surhumains, que celles que mes yeux contemplaient, alors que je fânais par les nuits calmes et claires, seul, sous ce bel arbre, féerique enfant de la Terre (3). »

(3) Zbid., 66-94.

C'est ainsi que beaucoup des heures de Wordsworth s’écoulèrent en plaisirs et en rêveries. L'étude ne vint qu’en second lieu. Lui-même nous apprend pourquoi il fut réfractaire aux méthodes de travail qui avaient cours dans son Université,

« Élevé dans le luxe de la nature, dit-il, j'étais un enfant gâté; j'avais été habitué à errer chaque jour libre comme le vent, près des rivières cristallines et des solennelles montagnes, à parcourir à mon gré l’espace, comme un oiseau sauvage; je n'étais pas dressé pour la captivité. J’étais incapable de renoncer à mon plaisir et de me tenir des mois entiers tranquillement posté sur le perchoir de la vie sédentaire (1). » Chose anormale, d’écolier qu’il était en devenant étudiant, en passant de l’adolescence à la jeunesse, il avait passé d’une liberté presque absolue à une contrainte relative. Si libérale et mème si relàchée que füt la discipline de l’Université, elle pesait sur lui plus lourdement que le régime familial de Hawkshead. Les portes de Saint-Jean se verrouillaient à neuf heures tous les soirs, alors que la chaumière d'Anne Tyson n’était fermée que par un loquet aisément soulevé, Plus de ces courses nocturnes ou de ces promenades avant l'aube qu’il aimait tant. D’un autre côté, ses joies rustiques avaient été si intenses qu’elles avaient laissé peu de place dans son cœur pour les charmes paisibles de l'étude. Toute la place qui restait fut vite prise par les seuls livres auxquels il trouvât de l'attrait, ceux de littérature et d'histoire. 11 lut beaucoup et avidement, mais en consultant sa seule inclination, au mépris des prescriptions universitaires. Il

© (1) Prélude, UI, 351-359.

ne négligea pas, il est vrai, les langues mortes, mais il s’intéressa surtout aux langues vivantes, alors peu honorées. Il apprit un peu de français et d'espagnol. Surtout, 1l se passionna pour l'italien, passion durable. Son maître, Agostino Isola, que Thomas Gray avait vingt ans plus tôt choisi comme suppléant, et avec qui il s’était plu à relire les poètes d'Italie, se montra fier des progres de ce nouvel élève (1). Malheureusement l’ardeur de Wordsworth pour ces travaux alors presque irréguliers « le privait, dit sa sœur, du pouvoir de fixer son attention sur d’autres travaux en désaccord avec ses pen-chants (2). » Il ne se plut pas « dans la salle de conférences, toute garnie, autant qu’il y pouvait tenir de chaises, d'élèves studieux fidèles à leurs livres, de demi-paresseux, de hardis réfractaires et d’honnêtes lourdauds ». Il ne se préoccupa guére « des jours importants, des examens où l'homme est pesé comme dans une balance ». Il ne connut pas, ou il ne connut qu'à de rares intervalles « les espérances excessives, Les tremblements, les louables craintes et les petites jalousies » de ceux qui visaient aux distinctions académiques (3). Il lui eût fallu, en effet, pour prendre rang parmi ces derniers, surmonter sa répugnance croissante pour les mathématiques. Arrivé à Cambridge avec une certaine avance sur les étudiants de première année, il prit vite l'habitude de négliger ces sciences qui primaient là toutes les autres et qui étaient l’indispensable condition de tout succès. « Il n’ouvrait jamais un livre de mathématiques (4). » En revanche, il se plaisait à découvrir la poésie de ces sciences « dont il avait à peine franchi le seuil ‘« Il y trouvait « une élévation et une jouissance

(1) Autobiographical Memoranda, Prose Works, IIT, p. 222.

(2) Lettre de Dorothée, 16 février 1793 (W. Knight, Life of Wordsworth, [, p. 79),

(3) Prélude, NI, v. 64-75.

(4) Lettre de Dorothée, 26 juin1791 (W. Knight, Life of Wordsworth, I, p.57).

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