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Wordsworth, le D' Gookson, ancien étudiant de Cambridge, fut fâché d'apprendre qu'aucun de ces vers n’était de la plume de son poétique neveu, et que celui-ci avait perdu une bonne occasion de se mettre en lumière. Mais Wordsworth, qui connaissait à peine le directeur défunt et qui n’éprouvait aucun regret de sa perte, n’était déja plus disposé à versifier sur commande (1). Il avait déjà une idée trop haute et un trop profond sentiment de la poésie pour en faire un simple exercice d'école.
Il eût fallu, pour réduire ce rebelle à la soumission, que quelqu'un de ses professeurs lui en imposât par son talent ou par son caractère. Tel ne fut pas le cas. Les maîtres chargés de l’enseignement ou de la discipline, les Dons ou dignitaires de l’Université lui paraissaient bien inférieurs aux vieux bergers qu'il avait vus dans ses montagnes. C’est le seul point peutêtre sur lequel il s’accorde dans l’irrévérence avec Byron, qui retrouvant les mêmes originaux ou leurs successeurs, vingt ans plus tard, les déclarait « vains comme leurs honneurs, lourds comme leur bière, tristes comme leur esprit et ennuyeux comme leur parole (2) ». Chez Wordsworth, ils ne servirent qu’à aiguiser le sens du ridicule par leurs bizarreries et même en cela il faut avouer qu'ils lui servirent peu. Son esprit ne devait conserver que le souvenir de leurs façons excentriques. Dans son âge mûr, ils lui revenaient parfois à la pensée, sortes de fantoches tenant à la fois de l’homme et du livre (3).
Il ne les a pas rendus seuls responsables de son oisiveté relative, mais tout en répétant qu’il s’en accuse surtout lui-même,
tout en se reprochant sa désobéissance à sa famille, sa rébellion
orgueilleuse et égoïste, son indépendance « qui était une fausse vertu ou plutôt une véritable lâcheté », Wordsworth s’est plu à
(1) Autobiographical Memoranda, Prose Works, II, p. 221. (2) Thoughts suggested by a College Examination, Hours of Idleness. (3) Prélude, HI, 534-579.
imaginer une Université « dont le studieux aspect » eût vaincu sur-le-champ toutes ses résistances et lui eût fait rendre un hommage immédiat aux sciences, aux belles-lettres et à l’érudition, semblable à celui qu’il avait rendu à la Nature. La description qu'il fait de cette Université idéale est la satire de Cambridge au xvire siècle, de Cambridge « où ses veux étaient traversés par des papillons, ses oreilles fatiguées par des perroquets bavards ; dont le cœur intime semblait banal et dont l'aspect extérieur était celui d’un lieu surchargé de décors (1) ». L'Université qu’il imagine — celle qu’il croyait trouver au sortir de Hawkshead — ne serait sans doute pas le séjour de la tristesse. L’ombrage de ses arbres antiques retentirait souvent du bruit joyeux des chansons. Mais dans l’ensemble ce serait une demeure grave et recueillie, un domaine où se proméneraient paisiblement des jeunes gens pensifs. Il y régnerait « une saine et robuste simplicité, une nudité décente, qu’on l’appelle du nom qu'on voudra, républicaine ou pieuse (2) ». Les bosquets et les édifices majestueux y trouveraient une dignité correspondante dans les esprits. Une haute et forte impulsion morale y serait donnée aux jeunes gens. Au lieu de laisser se gaspiller en plaisirs frivoles l’humeur sociable qui est propre à la jeunesse, on lui apprendrait à se mettre au service d'œuvres belles et grandes que son enthousiasme accomplirait avec amour. On y imprimerait dans le cœur des étudiants la solennelle et religieuse conviction de la puissance que donne la science recherchée avec sincéritéet prisée pour elle-même (3). Le culte de la vérité y remplacerait les vaines et hypocrites cérémonies. Wordsworth proteste avec indignation contre les mesures rigoureuses alors en vigueur pour forcer à entendre matin et soir les prières dites dans la chapelle de chaque
(1) Prélude, IL, 441-446.
(2) Ibid., 395-398.
(3) Ibid, 378-392.
collège. La discipline, d’ailleurs si coulante, était sur ce seul point inflexible. Il n’y avait pas beaucoup d'années qu’un supplice particulier, celui du stang, avait cessé d’être infligé aux délinquants, forcés de s'asseoir sur un chevalet triangulaire comme les soldats punis de nos anciennes armées (1). Ce supplice était tombé en désuétude, mais il avait été remplacé par d’autres châtiments sévères.
De là naissait parmi les jeunes gens un esprit de véritable irréligion dissimulé sous les dehors de la piété. « Vit-on jamais, s’écrie Wordsworth, berger stupide pousser de force son troupeau qui n’a pas soif vers un étang qui lui déplait 2... Soyez sages, Présidents et Doyens, et en attendant que l'esprit du passé revive, et que la jeunesse soit élevée pieusement dans sa famille, laissez reposer vos cloches, car jamais son plus creux n’a troublé l'air paisible, et votre zèle ofticieux déshonore les simples clochers de notre Eglise anglaise, qui en sont moins respectés, jusque parmi les arbres des plus lointains villages. La science même, qui tous les jours a devant les yeux cette hypocrisie, en est atteinte comme d’une souillure, en perd sa légitime autorité et tombe sous le coup d’un semblable soupçon (2).»
Pour échapper au présent qui la satisfait mal, la pensée de Wordsworth n’avait pas pour unique ressource de construire le plan d'une Université idéale. Elle pouvait encore se retourner avec complaisance vers le passé dont les monuments de Cambridge conservaient partout l’empreinte. Quel magnifique rôle il avait joué dans la Renaissance anglaise, ce même collège de Saint-Jean dont Nash disait en 1589 : « Le savoir n'eût pas pleinement affermi sa monarchie parmi nous, avant le jour où ce très fameux ei tres fortuné séminaire de toute science, le col-
(1) Social life... op. cit. Le stang ne tomba en désuétude que vers 1770. (2) Prélude, 111, 398-422.
lège de Saint-Jean, qui à lui seul était comme une Université. qui avait plus de chandelles allumées chaque matin d'hiver, avant quatre heures, que l’horloge à quatre heures ne sonne de coups ; avant le jour, dis-je, où... son sein fécond produisit assez de sayants, à la fois pour soutenir sa propre prospérité, et encore pour combler les vides de toutes les autres fondations inférieures... (1) » Aussi Wordsworth évoque-t-il les siècles plus austères du moyen âge et de la Renaissance, où ceux qui vivaient dans les murs de Cambridge menaient dans la sobriété une vie studieuse; où, enfermés et entassés dans de tristes chambres nues, ils dévoraient les livres pesants, « pareils aux chenilles dont la dent se fraie un chemin en silence, ou avec un bruit aigu dont on ne peut suivre la trace ni trouver l’origine ». Il regrette le temps où des princes se levaient en grelottant à matines et se couchaient au couvre-feu, pieusement dressés à aimer un régime frugal, un labeur patient et des habits simples; où le Savoir, comme un étranger venu de loin et qui sonnait de la trompe à travers la chrétienté, réveillait le paysan et le roi ; où de pauvres écoliers quittaient leur village, portant à la main de lourds in-folio, et mendiant le long des routes s’en allaient . à pied vers quelque lointaine Université désirée ; où des hommes illustres, épris de vérité et contraints par la misère, Bucer, Erasme ou Melanchton, lisaient devant la porte ou à la fenêtre de leur cellule à la clarté de la lune, faute de pouvoir s’acheter une chandelle (2).
(1) Lettre de Thomas Nash servant de préface au roman de Menaphon par Robert Greene, p. 11, Arbers's English Scholar's Library. (2) Prélude, IT, 447-478,
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Tout en regrettant ce passé glorieux, Wordsworth n’était pas sans soupçonner ses regrets de reposer sur une illusion de perspective. D'ailleurs, à tout prendre et toute déduction faite, il s’est déclaré heureux d’avoir séjourné dans son Université qui ne lui convenait qu'à demi. D'abord sa nature saine y échappa aux plus dangereux entraînements et il n’y contracta pas les habitudes régnantes de débauche. Il y acquit ainsi la certitude de sa santé morale.
En outre, si son imagination y sommeilla, elle ne s’y endormit pas tout à fait. La majesté des souvenirs qui fait la grandeur anoblissante des Universités anglaises descendit sur lui. C’est à Cambridge que tour à tour ont passé les glorieux poètes, peut-être Chaucer, à coup sûr Spenser et Marlowe, Milton, Dryden et Gray. À Saint-Jean, dans le même collège que Wordsworth, avaient été élevés entre autres Thomas Otway et Matthew Prior. Wordsworth ne pouvait sans émotion imprimer ses pas sur un sol « dont l’herbe s’était courbée sous les pieds de nombreuses générations d’hommes illustres ». Il ne pouvait pas loujours franchir inconsidérément les porches où ils avaient passé, dormir où ils avaient dormi, s’éveiller où ils s'étaient éveillés, parcourir sans réflexion cette antique enceinte, ce jardin où s'étaient épanouies de hautes intelligences. Rapprochés de lui, ces grands hommes lui devinrent plus chers, les anecdotes transmises sur eux par la tradition les rendant plus voisins de l’humanité. Il allait lire les histoires amoureuses de Chaucer à l’ombre des aubépines, près du moulin de Trompington célébré dans l’un des Contes de Canterbury (1).
(1) The Reve's Tale.
« Et le gracieux Barde, choisi par les Muses pour être leur page de cérémonie, le doux Spenser, qui passe à travers son ciel nuageux avec la beauté de la lune et la molle allure de la lune, je l’appelais frère, anglais, ami! Et Milton luimême, notre poète aveugle, qui dans ses derniers jours resta presque seul debout, proférant la vérité odieuse, ayant les tènebres devant lui et la voix du danger par derrière ; âme solennelle comme un temple si jamais il en fut une sur la terre, — il me semblait le voir familièrement, qui dans son costume d’étudiant bondissait devant moi, encore adolescent, à peine plus qu’un enfant, avec ses joues roses angéliques, son œil aigu,son regard courageux, et son pas où s’affirmaient sa pureté et son orgueil. » Un des amis de Wordsworth habitait dans le collège du Christ la chambre même qu'avait habitée Milton. Wordsworth avoue qu'un soir, en joyeuse compagnie, il fit de si copieuses libations à la mémoire du sobre poète que sa tête devint trouble, et que pour la première, pour la seule fois de sa vie, il connut les fumées de l’ivresse. Déjà la cloche de la chapelle de Saint-Jean avait cessé de sonner pour la prière du soir. Il dut se sauver à toutes jambes à travers les rues et, tout en endossant sa robe à la hâte, fendre de l’épaule la foule des simples citadins entassés sous l’orgue, pour arriver sans trop de retard à la cérémonie obligatoire (1). Ë Sils’est félicité de l’influence heureuse que le souvenir des anciens étudiants célèbres de Cambridge exerça sur lui, il s’est également loué d’avoir trouvé dans l’Université un monde distinct, à moitié chemin entre le monde rêvé par l'enfant et le monde que doit habiter l’homme fait, Il y vit une image réduite des vertus et des vices qu'il allait coudoyer bientôt dans la vie. Avant de se lancer dans la mêlée humaine, il assista ainsi à un simulacre de combat, à une sorte de tournoi
(1) Prélude, TI, 256-321.
où les coups étaient parfois rudement portés, mais n’amenaient jamais la mort (1):
En somme, sans manifester pour Cambridge la gratitude enthousiaste que lui avait inspirée Hawkshead, il à reconnu qu'il n’y avait pas séjourné sans quelque avantage pour son intelligence. Il s’y était promené « comme dans un vaste musée où l’on examine un objet curieux pendant une minute, puis un autre, puis un autre encore. Devant cet amoncellement de choses qui sont de leur nature distinctes et éloignées, la tête finit par tourner, et bien que ce qui domine soit la sensation énervante et stérile de couleurs confuses, bien que l’on y éprouve peu de sages désirs et de passions profondes, cependant il finit par se fixer dans la mémoire quelque chose qui pourra être mis à profit dans l'avenir (2). »
(1) Prélude, 579-584, Fielding avait fait dire à Joseph Andrews (livre II], ch. v) : « Les grandes écoles sont de petites sociétés, où un garçon, pour peu qu’il observe, voit en abrégé ce qu’il trouvera ensuite tout au long dans le monde, »
(2) Prélude, II, 616-629.
Univ, DE Lyon, — LEcouis