CHAPITRE IV
Cambridge ne tint pas Wordsworth pendant trois ans de suite exilé de la nature, sans communication avec elle. L'action de la vie universitaire, à tout prendre artificielle et contraire aux instincts de son génie, fut combattue et corrigée par celle des vacances.
Les vacances de l’été de 1788 le ramenèrent à Hawkshead, irrésistiblement attiré par ce village où s’était écoulé le meilleur temps de son enfance. D'ailleurs, sans foyer, sans parents, ses frères et sa sœur dispersés, il ne pouvait trouver que là une sorte de vie de famille, sous le toit de la vieille et maternelle Anne Tyson. Si pénétrantes et si vives furent les impressions de ce séjour, que les plus menues circonstances en restèrent fidèlement gravées dans sa mémoire. Après s'être écarté de Hawkshead pendant un an, il lui sembla le voir mieux ou le voir avec d’autres yeux qu'il ne l'avait vu jusque-là. Les objets familiers prirent pour lui un sens nouveau et lui apparurent
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avec presque la fraicheur d’un premier aspect, à laquelle s’ajoutaient les charmes du souvenir.
Par un radieux soleil de midi, il atteignit le rebord d’un plateau dénudé d’où il revit à ses pieds les eaux du Windermere, ses iles, ses promontoires et ses baies étincelantes. « Avec la soudaineté d’une explosion, ce petit univers des plus belles formes de la nature se révéla à ses regards, magnifique et joyeux (1). » Il descendit la colline en bondissant et en appelant de toutes ses forces le vieux passeur dont la barque bien connue lui fit traverser le lac. Après une heure de marche rapide, il apercut enfin l’église de Hawkshead, toute blanche sur son coteau, « pareille à une Dame sur son trône qui d’un regard gracieux embrasse son domaine (2) ». À peine eut-il franchi le seuil de la chaumière que sa vieille hôtesse le reçut avec une joie attendrie et l’examina des pieds à la tête avec l’orgueil d’une mère. Lui-même fut heureux de revoir cette vieille femme qui, privée d'enfants de son sang, avait su inspirer aux écoliers élevés par elle une affection quasi filiale, et dont l’humble vie innocemment agitée par mille soucis bornés avait en revanche sa petite moisson quotidienne de calmes plaisirs. Elle l’accompagna fièrement, voulut même (soin superflu) le guider, lorsqu'il manifesta le désir de revisiter la maison, les chambres, la cour et le jardin. Il la laissa faire volontiers, heureux d’être conduit par elle. Il revit « le fameux ruisseau, turbulent enfant né dans la montagne, qui dès son arrivée dans le jardin se trouvait subitement, comme par un perfide sortilège, privé de sa voix raurmurante et contraint de couler — sans effort et sans volonté — le long d’une rigole pavée par la main officieuse de l’homme ; » douce servitude momentanée où Wordsworth eût pu voir une image de sa propre vie à Cam-
(1) Prélude, IV, 9-11.
(2) Ibid., 21-3.
bridge, au cours uniforme et tracé d'avance (1). Il sortit ensuite avec la bonne femme, saluant les voisins qu’il rencontra sur la route et échangeant de loin des signes de reconnaissance avec les paysans qui travaillaient aux champs. Il retrouva ses camarades de collège, mais auprès d’eux il se sentit d’abord mal à l'aise, car ses vêtements à la mode lui donnaient une certaine fierté mêlée de gêne. Il n’en fut pas moins ravi de s’asseoir à table avec eux comme jadis. Mais sa plus vive joie fut de se coucher dans le modeste lit « d’où il avait entendu le vent rugir et la pluie battre les vitres, où si souvent pendant les nuits d’été il était resté sans dormir à contempler la lune reposant parmi les feuilles d’un grand frêne voisin de la chaumière; à la contempler fixement, tandis que sur la sombre cime de l’arbre agité elle se balançait à tous les souffles de la brise (2) ».
Le souvenir de ses excursions délicieuses aux environs de Hawkshead «lui revint dans toute sa fraicheur comme un printemps qui renaît (3) ». Avec un chien terrier qui avait bien des fois accompagné ses promenades solitaires d’écolier poète, il ne tarda pas à vouloir refaire le tour du petit lac d’Esthwaite. Il partit au coucher du soleil, par un soir froid, humide et venteux. Mais la tristesse du temps ne put rien contre le bonheur vaste et calme dont son cœur débordait. Le paysage y gagna peut-être même en charme, «comme un visage aimé a pour nous une douceur. plus profonde quand le chagrin la mouillé de larmes, ou plutôt quand notre propre cœur est plein (4) ». Doucement, son àme écarta ses voiles et d'elle-même se mit à nu, comme en présence deson Dieu. Tout en marchant, il lui sembla qu'une consolation lui venait, sans qu’il se fût senti malheureux, une force sans qu’il eût conscience d’avoir été faible, une guéri-
1) Prélude, IV, 50-64.
2) Ibid., 85-92.
3) Ibid., 136-7.
4) Ibid,, 146-9,
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son alors qu’il ne s’était pas connu malade. Il saisit la balance et pesa son âme d’une main ferme. Dans cette abstraction il voyait à peine le paysage environnant, mais ilsentait au dedans de lui des gonflements d'espoir ; il avait l’obscur sentiment de la persistance et de la force de l’âme, capable de créer, de se répandre au dehors et de faire fondre par sa chaleur la glace que dépose sur elle un long sommeil. Il eut aussi de plus douces pensées, pensées d'affection, d’innocence, de loisir, de repos champêtre, avec la vision d’une fin paisible ou glorieuse, gagnée par son endurance. En rêvant de la sorte, il s’assit dans un bois, seul, et continuant sa rêverie. « Cependant les pentes et les cimes des monts se couvrirent lentement de ténébres et, au souffle de la brise qui le ridait, le lac sembla allonger sa longue ligne d'argent. Et dans le taillis où je m'étais abrité, il venait jusqu'à moi de parmi les feuilles de coudriers que le vent secouait par saccades, tantôt d’ici tantôt de la, un son pareil à un souffle, précipité comme le halètement du chien fidèle, compagnon intermittent de ma promenade ; et parfois croyant que c'était lui en effet, je me retournais pour voir sil était là, puis Je retombais encore daus ma solennelle rêverie (1). »
Les jours suivants il se sentit pris d’un intérêt nouveau pour la vie des paysans. Le paisible village lui parut à sa vive surprise « aussi changé qu’un jardin qu’on à quitté toute une semaine dans la chaleur du printemps (2) ». Dans cette étroite vallée où chacun était connu de tous, il lui fut impossible de voir avec indifférence le berceau de feuillage et le recoin ensoleillé où un vieillard avait coutume de s’asseoir seul, à pré-
sent désert ; des petits enfants aux joues pâles que leur mere
portait dans ses bras, aujourd’hui babillards rosés qui couraient
(4) Prélude, IV, 178-190.
(2) 1bid., 195-6.
en chancelant aux pieds d’une aïeule heureuse; et de grandes jeunes filles dont la beauté ravie avec toutes ses promesses était allée orner les joues d’une compagne de jeux dédaignée.
L'absence avait en outre Ôté de ses yeux le bandeau dont l'habitude les avait enveloppés. 11 n’avait pas encore songé à étudier les pensées et les actes des gens simples près desquels il avait grandi, tout ce qu'il voyait lui paraissant universel et nécessaire. Mais il revenait de Cambridge capable de comparer et de juger, prêt à sourire des coutumes locales. Il vit d’un autre œil le bûcheron dans les bois et le berger sur la montagne. Il vit pour la première fois, — il l'avait vu cent autres fois sans le voir — la vieille Anne Tyson « s’équiper de facon monumentale pour se rendre à l’église, avec son bonnet de velours et sa cape de même étoffe, pareille à celle que portaient les cavaliers espagnols de jadis (1) ». Sa vie domestique si unie, affectueuse sans inquiétude, son bavardage, ses occupations lui plurent et non moins son petit filet de piété clair et peu profond qui se ravivait tous les dimanches ; avec des sentiments qu'il n'avait pas encore éprouvés il ia regarda lire sa Bible par les chauds après-midi du dimanche et il aima le livre en la voyant s’endormir au cours de sa lecture et en faire un oreiller pour sa tête.
C’est pendant ces mêmes vacances qu’il commença à éprouver une tendresse, analogue à celle qu’inspirent les êtres humains, pour les objets de la nature, les arbres, les ruisseaux, les monts, les étoiles. Jusqu’alors il les avait considérés comme la richesse propre, l’absolue possession de son être. Il les avait aimés « comme un ange, s’il venait habiter ici-bas, pourrait aimer dans son bonheur solitaire (2) ». À présent il se mêlait à son amour le sentiment pensifdes vicissitudes heureuses et malheureuses des choses. Les signes obscurs de mortalité et de
(1) Prélude, IV, 218-222.
(2) Ibid., 236-8,
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dépérissement qu'il avait naguère entrevus en présence de ces objets avaient en général quelque chose de sombre et de sévère ; ils avaient gardé quelques restes des terreurs vagues de sa première enfance. Maintenant ils étaient tempérés et comme amoilis par la pensée de l’universel changement.
Toutefois si son éloignement et son séjour à Cambridge avaient développé chez Wordsworth certains côtés de l’intelligence et du cœur, ils lui avaient mis en tête cent idées frivoles, le goût de la parure, des fêtes, des danses, des réjouissances publiques. Aimés pour eux-mêmes, aimés plus encore comme étant les insignes nouveaux de sa virilité et de son indépendance, ces plaisirs conspiraient tous à le détourner de la nature et à déprimer son enthousiasme d’autrefois, alors qu’il était un garçon sauvage, exempt de pensées mondaines. Les vêtements élégants qu’il portait étaient comme une tunique de Nessus qui emprisonnait ses membres et minait ses forces vives. Les distractions banales qui le séduisaient pouvaient bien lui donner une certaine connaissance des caractères et de la vie, mais c'était en somme, à cet âge précoce, un pauvre avantage auprès des bienfaits qu’il aurait pu recevoir de la lecture ou des livres. Mieux eût valu exalter son esprit par la lecture solitaire, et nourrir ses désirs ardents dans la paix méditative. IL regretterait plus vivement les vanités de cette époque de sa vie, si le souvenir d’une heure particulière ne protestait pas contre un tel regret. Il avait passé une nuit à s’amuser et à danser dans une ferme de la montagne, se donnant sans réserve à la joie de la danse et éprouvant de temps à autre, « auprès des jeunes filles au cœur franc du Cumberland, les légères secousses d'une émotion juvénile qui ressemblait à l’amour, dont l’ivresse passagère lui montait à la tête et faisait tressaillir les fibres de son corps (1) ». Lorsqu'il partit le coq avait déjà chanté, et le ciel
(4) Prélude, IV, 347-9.
s’éclairait à l’orient, aperçu par lui du sentier qui serpentait le long des taillis bas ou des champs découverts. « Le matin se leva magnifique, avec une pompe mémorable, plus glorieux que je ne l'avais jamais vu. Devant moi la mer souriait dans le lointain ; près de moi, les montagnes solides resplendissaient, aussi éclatantes que les nuages, empourprées, noyées dans une lumière d’empyrée ; et dans les prairies régnaient tous les charmes coutumiers de l’aurore : la rosée, les vapeurs, et la mélodie des oiseaux et les ouvriers des champs s’en allant à leur travail (1). » Son cœur était plein jusqu’au bord ; il ne fit pas de vœux, mais des vœux furent alors faits pour lui; lengagement fut pris pour lui à son insu qu'il serait, à moins de pécher grandement, un esprit consacré. Il reprit sa marche plein d’une félicité reconnaissante qui devait survivre à cette heure pendant bien des années.
Ce ne fut pas le seul avertissement qu’il crut alors recevoir d'en haut pour le faire réfléchir sur la vanité de sa vie présente. Son esprit n’était pas à ce point transformé que la frivolité en eût banni la réflexion. Il était plutôt le rendez-vous de pensées graves et folles, superficielles et profondes, qui habitaient sans conflit la même demeure. Aussi était-il toujours apte, lorsque les stimulants de ses vains plaisirs cessaient d'agir un moment, à recouvrer sa force native, à reprendre conscience de son but véritable et élevé. La solitude, « puissance gracieuse et bonne », est particulièrement favorable à la réflexion quand le monde nous à tenus longtemps séparés du meilleur de nous-mêmes. «C'est alors que son empire est le plus fort sur nous, surtout quand elle s’impose à l'esprit avec un homme au centre, soit un ermite enfoui au sein du désert, soit un fidèle agenouillé qui prie seul dans la vaste cathédrale silencieuse, soit le gardien solitaire posté dans la lanterne d’un phare battu par les eaux de l’Atlan-
(1) Prélude, IV, 323-332.
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tique. » Il arrive de même parfois que l’âme de la solitude prend corps pour nos yeux sur la route ‘publique, à l'heure où la nuit rend cette route déserte et répand sur elle une paix plus profonde que celle des landes sans chemin frayé (1). Wordsworth eut vers la fin des vacances une de ces rencontres à la fois troublantes et régénératrices avec l’âme de la solitude. L'automne était venu, ramenant les courses à la rame et à la voile sur le spacieux Windermere, courses suivies de banquets et de fêtes. Wordsworth revenait d'une de ces réunions à une heure avancée de la nuit, harassé par une journée entière de frivoles et fatigants plaisirs. La route blanche qu’il suivait, et qui gravissait un coteau, étiucelait pareille à une rivière sous la lumière de la lune. Tout reposait ; pas un être vivant n'était visible sur la terre ou dans l'air. La paisible voix d’une eau courante était le seul bruit perçu dans la nuit. Tout à coup une forme étrange apparut, à un brusque détour de la route, si près de lui qu’il se glissa dans l'ombre d’une épaisse aubépine pour l’examiner sans être vu. C'était un homme de grande taille, raide et maigre, aux bras longs, aux mains blèmes. A la clarté de la lune sa bouche semblait celle d’un spectre: debout, il appuyait son dos contre une haute borne milliaire ; il avait pour vêtements un uniforme fané de soldat. Il était la, sans compagnon, sans chien, sans bâton sur lequel il s’appuyât. IL sortit bientôt de ses lèvres des sons murmurés tout bas, qui semblaient Pexpression de la souffrance ou de l'inquiétude. Mais sa forme gardait toujours la même rigidité imposante. Son ombre s’étendait à ses pieds, et ne bougeait pas. Wordsworth l’observait de son abri, non sans se reprocher sa peur. Enfin il se décida et s’avança vers l’étranger pour le saluer. Celui-ci se détacha lentement de la borne où il s’appuyait et levant son bras maigre jusqu'à sa tête rendit à
(1) Prélude, IV, 354-370.
Wordsworth son salut, puis il reprit sa première attitude. Quand le jeune homme lui demanda son histoire, le vétéran répondit sans lenteur comme sans hâte. Impassible, parlant d’une voix calme et sans accent plaintif, d’un air digne de douce indifférence, il raconta en quelques mots simples une histoire de soldat : comment il avait servi dans les îles des tropiques d’où il était à peine revenu depuis trois semaines ; comment il avait été licencié en débarquant et s’en retournait à pied vers sa demeure natale. Wordsworth ému lui dit de venir avec lui. L’homme se baissa pour ramasser un bâton de chêne tombé dans l’herbe et le suivit d’un pas faible et circonspect bien qu’il parût cheminer sans souffrance. L'étudiant cachait mal l’étonnement qu'il éprouvait à voir cette forme de spectre se mouvoir à ses côtés. Il ne put davantage se retenir de questionner le soldat sur les guerres et les batailles auxquelles il avait pris part, cherchant à savoir quelle impression elles avaient faite sur lui. Le soldat répondait avec calme et concision. Il aurait pu paraître solennel et sublime sans un air distrait qui dénotait un homme sachant trop bien l’importance des choses qu’il raconte, mais ne la sentant plus. Aussi la con versation prit-elle bientôt fin et les deux compagnons de route traversèrent sans parler un bois obscur et silencieux. Wordsworth frappa ensuite à la porte d’une ferme et confia le soldat à la charité des paysans, comme un pauvre voyageur attardé et malade. Il le supplia de ne plus rester à la belle étoile sur la route et de demander dans les fermes l’abri et les secours que réclamat sun état. Le soldat lui répondit, avec la même douceur spectrale dans ses y2ux : « Ma confiance est dans le Dieu du ciel, et dans le regard de Celui qui est plus que moi. » La porte de la ferme s’ouvrit; de nouveau le soldat leva la main pour saluer son guide, et d’une voix émue qui trahissait un intérêt renaissant pour les choses de la vie, le remercia. Wordsworth resta près de la porte jusqu’à ce qu’il l’eût
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vu disparaître et regagna ensuite son logis éloigné, le cœur paisible (1).
Cette soudaine rencontre, rendue saisaissante par l’heure et le lieu, avec un homme détaché des soins de l'existence et tourné vers la mort, pour qui les mots de guerre et de gloire sonnaient déjà creux, cetterrencontre était en effet de nature à ramener vers les choses hautes et durables l'esprit de Wordsworth alors tourné vers les frivolités. Dans de pareils moments « la Folie reculait en tremblant devant les regards courroucés du Temps rapide (2) ». Il retrouvait le fond solide de son être. Sans le transformer, ses vacances le modifiérent, Il était revenu à la poésie et avait ébauché sa Promenade du soir. Quandil quitta Hawkshead pour retourner à Cambridge, il n’éprouva pas de regret ni de tristesse, mais ilemporta quelques pensées sérieuses qui le rendirent pendant sa seconde année d’Université moins passionné pour les plaisirs bruyants, plus épris de travail et de rêverie solitaire.
A un an d'intervalle, pendant les vacances de 1789, il reprit le chemin des lacs, s’arrêtant en route pour visiter les monuments et les paysages renommés des comtés de Derby et d’York. Il explora les bords de ce pittoresque affluent du Trent, la Dove « dont les eaux bleues se fraient un passage à travers des rocs aigus comme des clochers (3) » et fouilla d’un œil curieux les recoins secrets de son pays natal. Mais cette fois Hawkshead n’était plus le but de son voyage, c'était Penrith où l’attendait
(1) Prélude, IV, 370-469.
(21 1bid., 348-9.
(3) Ibid., VI, 192-193
«une joie au-dessus de toutes les joies », la présence de sa sœur unique, rendue à lui après une si longue séparation «que la retrouver lui parut recevoir un présent fait pour la première fois (1) ». Les rives variées de l’Emont qui coule près de Penrith, et, sur ses bords, les grands arbres qui entourent «le chàteau monastique » de Brougham les virent tous les deux côte à côte. Ensemble ils gravirent à plus d’une reprise les obscurs détours de l’escalier ruiné du manoir et après avoir rampé le long d’un mur à demi écroulé, non sans frémir, contemplérent par l'ouverture d’une fenêtre gothique un vaste paysage embelli par la lumière du matin ou celle du soir pourpré; ensemble ils s'étendirent charmés sur le sommet d’une tourelle, saisissant le plus léger murmure que la brise en passant éveillait parmi les touffes d’herbe et les campanules en fleur, pendant que la lourde chaleur de midi pesait sur la plaine (2).
À sa sœur, se joignait souvent une amie de sa sœur, une jeune fille que Wordsworth avait connue lorsqu'il était tout enfant, avec laquelle il avait appris à épeler dans une petite école de Penrith. Cette jeune fille, du même âge que lui, c'était Marie Hutchinson qu’il devait épouser treize ans plus tard. Son amour pour elle date de leur rencontre pendant ces vacances. Elle lui devint chère dès lors par son air de triomphante jeunesse sous lequel apparaissait cependant la sérénité de son âme (8). Une splendeur nouvelle illumina pour lui les environs de Penrith, les étroits sentiers bordés d’églantines, les bois ombreux et les rochers qu’il avait fréquentés dans sa petite enfance. Les sentiments anciens vinrent, de leur côté, en aide aux sentiments nouveaux. Les lieux, jadis transfigurés par ses premieres joies et ses premières peurs, étaient un cadre favorable à ses promenades amoureuses, car les impressions, si diverses qu’elles
(1) Prélude, VI, 195-203.
(2) Ibid, 203-224.
(3) Ibid., 224-7.
soient, se prêtent une force mutuelle et l’âme du jeune homme vibre mieux d’amour aux lieux où elle vibra autrefois d’allégresse ou de craintes naïves.
Parmi les monts qui entourent Penrith, il en était un auquel se rattachait un de ses plus vivaces souvenirs, celui d’une terreur enfantine. Alors que sa main novice savait à peine tenir une bride, il était un jour monté à cheval, ayant pour guide un vieux domestique de son père. Un hasard l’avait bientôt séparé de son compagnon. Effrayé de son isolement, il était descendu de cheval et, conduisant sa monture vers le bas d’une lande rude et pierreuse, était arrivé dans un creux, à un endroit où jadis un meurtrier avait été pendu par des chaînes de fer. Le mât du gibet était tombé en pourriture ; il ne restait plus trace des fers ni des os du supplicié. Mais tout auprès de là, une main inconnue avait, à l’époque de l’exécution, gravé le nom du meurtrier. Depuis, les lettres de ce nom étaient demeurées fraîches et visibles, car la superstition locale venait arracher tous les ans l’herbe qui menaçait de les recouvrir. L'enfant apercut ces lettres d’un regard furtif. Il eut peur, il s’enfuit (1). Il remonta sur la lande déserte, d’où il vit un étang nu au pied des collines, un fanal sur un des sommets ét, plus près de lui, une fille qui portait une cruche sur sa tête et qui marchait péniblement à l'encontre du vent. « C’était, dit-il, un spectacle ordinaire, mais il faudrait des couleurs et des mots inconnus à l’homme pour peindre l'horreur visionnaire qui, pendant que je cherchais des yeux mon guide perdu, enveloppait pour moi la lande désolée et l’étang nu, le fanal couronnant l’éminence solitaire, la femme et ses vêtements tordus par le vent fort. » Or, le hasard le ramenait maintenant journellement en présence de ce site qui lui avait paru si lugubre. La bien -aimée auprès de lui, il y voyait descendre le rayon doré
(1) Hugo n’avait-il pas ces’vers à la pensée quand il décrivait l'épouvante de Gwymplaine enfant devant la potence? (L'homme qui rit).
de la jeunesse, l’esprit du plaisir; le lieu lui était rendu plus cher encore par le souvenir de son ancienne épouvante (1).
Ainsi cette seconde vacance eut, comme la première, pour effet de resserrer fortement les liens entre‘le passé et le présent. En mème temps qu’elle déposa en lui les premiers germes de l'amour, elle développa ceux de l'affection fraternelle et de l’attachement au district natal. C’est alors qu’il acheva sa Promenade du soir qu'il dédia à sa sœur Dorothée. Mais ces sentiments, qui étaient en lui dès lors vigoureux et capables de croissance, w’étaient heureusement pas encore assez absorbants pour re fréner la passion des lointains voyages, le désir de visiter d’autres lieux dont le nom seul éveillait en lui l’enthousiasme. Aussi sa dernière vacance de Cambridge s’écoulera-t-elle loin du pays des lacs, en présence de sites plus fameux et plus grandioses.
Wordsworth prit en 1790 une résolution qui parut un affront sans précédent aux études et aux traditions de l’Université. Au lieu de consacrer ce dernier congé à la préparation des examens et des concours imminents, il résolut d’aller voir les Alpes. Ce n’était pas sans remords et sans crainte d’être blâmé par ses proches qu’il avait nourri ce projet de voyage, « mais la nature régnait alors en souveraine sur son esprit, etsesformes sublimes, saisissant sa jeune imagination, avaient donné une charte à ses désirs irréguliers (2) ». L'époque eût-elle été calme et stagnante,
(1) Prélude, XII, 208-269, et VI, 230-236.
M. Knight qui ne rapproche pas les deux passages place la scène aux environs de Cockermouth.
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LES VACANCES DE L'UNIVERSITE {ul
il aurait sans doute conçu le même dessein, mais en l’année 1790 un attrait puissant s’ajoutait à celui des Alpes : «L'Europe était alors tressaillante de joie, la France au plus haut des heures dorées et la nature humaine semblait naître à nouveau (1).» Il y avait un an déjà que, « à l’étonnement de l'univers, avait soudain resplendi la glorieuse aurore inespérée qui promettait à la France un bonheur éternel (2) ». «La Bastille redoutée, avec tous les cachots de seshorribles tours, était abattue, renversée par la violence de l’indignation et au milieu de clameurs qui noyerent le fracas de sa chute. Sur ses débris un palais d’or s'élevait ou semblait s'élever, siège désigné de la loi équitable et de la douce autorité paternelle (3). » Wordsworth s’en allait rejoindre sa sœur à Penrith alors que tombait la Bastille, et s’intéressait peu sans doute, du fond de la province, à un événement dont ilne pouvait concevoir la portée. Mais, de retour à Cambridge, ilavait trouvé l’Université émue par le premier acte de la Révolution française. Les mémoires de Linguet avaient habitué l’Angleterre à voir, dans les tours de la Bastille, le symbole même du despotisme continental. D’où la célèbre apostrophe que leur adressait Cowper dès 1785: «Il n’est pas un cœur anglais qui ne bondirait de joie en apprenant que vous êtes tombées (4). » Entre beaucoup, les personnages ofticiels de Cambridge s’étaient montrés sympathiques à la nouvelle de la chutede la Bastille. Le vice-chancelier avait déclaré que c'était là «un sujet de triomphe et d’allégresse ». Wordsworth s'était facilement laissé gagner à ces sentiments, et voir le pays qui, d’un élan si impétueux, avait atteint la liberté doublait pour le jeune homme la joie du voyage.
Un autre étudiant se joignit à lui. C'était comme lui-même un montagnard : Robert Jones avait puisé dans le pays de
(1) Prélude, NT, 339-341.
(2) Excursion, 1i, 210-3.
(3) Zbid., II, 709-716.
(4) The Task, livre V, 389-390.
ue LA JEUNESSE DE WORDSWORTH
Galles, où il était né, la même passion pour la nature que Wordsworth avait conçue dans le pays des lacs. Aimable mélange d’insouciance et de gravité, de gaîté et de mélancolie (1), il devait être pour son ami un précieux compagnon de route, sachant rire et sachant se taire à propos. Rien ne ressemblait moins aux fastueux touristes d'alors que les deux jeunes gens qui partaient, un bâton à la main, portant leurs rares effets dans un mouchoir de poche, éveillant par leur accoutrement le sourire des villageois, et ayant environ cinq cents francs chacun, pour traverser à pied une partie de l’Europe. |
Is débarquerent à Calais la veille mème de la Fédération et virent dans cette petite ville « combien les figures s’illuminent quand la joie de chacun est la joie de dizaines de millions d'hommes (2} ». « Il y avait dans l’air une rumeur vagabonde d'allégresse. D’heure en heure la Terre vieillie battait comme le cœur de l'Homme; ce n’étaient que chansons, guirlandes, bannières et faces heureuses (3).» « La déraison de la joie était alors sublime (4) ». Par Ardres où ils passèrent le 14 juillet, et Arras où ils firent leur entrée le soir « sous des fenêtres enguirlandées de fleurs et de radieux visages, et sous un arcen-ciel triomphal qui jetait sa courbe sur la rue en l’honneur de la liberté confirmée (5) », par Péronne et Soissons, ils s’enfoncèrent vers le sud, voyant en tous lieux les reliques de la fête qui achevaient de se faner sur place. Tantôt suivant la grande route, tantôt prenant des sentiers pour abréger leur long voyage, ils trouvèrent jusque dans les villages les plus reculés « la bienveillance et le bonheur partout répandus comme les parfums du printemps qui ne négligent pas d’imprégner un
(1) À character.
(2) Prélude, VI, 347-9.
(3) Sonnet « Jones! as from Calais... »
Sonnet « Festivals have 1 seen... »
Prélude, X, 493.
seul coin du sol ». Longtemps cette allégresse leur tint compagnie, tandis qu'ils longeaient pendant des lieues les ormes alignés bordant les routes du royaume et que le poète berçait sa mélancolie d'imagination au bruissement de leurs feuilles. « Plus d’une fois, en plein air, sous l'étoile du soir, ils virent les danses de la liberté infatigablement prolongées jusqu'aux heures tardives de la nuit, malgré les vieillards qui épuisaient leur souffle en vaines remontrances. » Lestes marcheurs, laissant derrière eux Château-Thierry et Sézanne, remontant à pied les bords de la Seine jusque vers sa source, ils s’embarquerent à Châlon sur la Saône « qui glisse doucement entre les coteaux tapissés de vignes de la Bourgogne ». À Lyon, ce fut « le Rhône rapide qui leur prêta ses ailes pour franchir avec une majestueuse aisance les hauts rochers de ses bords ». C’est à Lyon que monta avec eux le 31 juillet « une foule joyeuse de nouveaux émancipés, une allègre légion de voyageurs, qui pour la plupart étaient des délégués revenant des grandes épousailles récemment célébrées dans la capitale, sous le regard des cieux. On eût dit un essaim d’abeilles brillantes et folâtres. Quelques-uns s’évaporaient dans le déreglement de leur joie et faisaient le moulinet avec leur épée comme pour combattre l'air impertinent ». Les deux étrangers débarquèrent à Condrieu en leur compagnie; ils prirent avec eux le repas du soir « hôtes presque aussi bienvenus que les anges envoyés jadis à Abraham ». « Le souper fini(1), enflammés par le vin et les pensées heureuses, nous nous levâmes à un signal donné, et faisant une ronde, la main dans la main, nous nous mimes à danser autour de la table, Tous les cœurs étaient ouverts, toutes les bouches pleines de paroles d’amitié et d’allégresse. Nous portions un nom honoré en France, le nom d’Anglais, et ils nous saluèrent hospitalièrement comme leurs précurseurs dans la
Univ, pe Lyon, — LeGouis 8
glorieuse carrière ; et alors les rondes recommencérent autour de la table. » Au point du jour, Wordsworth s’embarqua de nouveau avec la troupe enthousiaste où sans qu’il les nomme il est facile de reconnaître les Marseillais délégués à la Fédération. « Les cloches des monastères tintaient doucement à nos oreilles; le fleuve rapide coulait sans bruit, et tous les clochers qui apparaissaient et disparaissaient tour à tour parlaient de paix et par intervalles touchaient nos cœurs au milieu de la foule bruyante qui nous entourait (1). » A Saint-Vallier, les deux étrangers descendirent et, disant adieu à leurs amis d’un jour, reprirent leur course à pied vers les monts.
Le 3 août, ils arrivèrent au couvent de la Grande-Chartreuse où cinquante ans plus tôt leur compatriote Thomas Gray avait laissé échapper en présence des montagnes les premiers cris d'enthousiasme alpestre qui aient retenti dans la littérature anglaise (2). Admirant le génie de saint Bruno qui avait choïsi pour sa retraite celieu sublime, Gray déclarait qu’il eût peut-être été un de ses disciples s’il était né de son temps. Mais la retraite des disciples de saint Bruno avait cessé d’être inviolée quand Wordsworth l’atteignit. En approchant du couvent il aperçut une troupe forcenée d'hommes en armes qui se dirigeaient du même côté avec des intentions hostiles. Ils ne venaient pas, comme le crut le jeune Anglais qui ne parlait pas notre langue, « pour expulser ses hôtes irréprochables et détruire ce corps social qui depuis si longtemps personnifiait la spiritualité des choses par son silence visible et son calme perpétuel (3). » Ce n’était encore qu'une visite domiciliaire, peut-être suivie de confiscation (4). » Mais c’en était assez pour rompre le
(1) Prélude, VI, 407-H14. site (2) Lettre à Richard West, 16 novembre 1739.
(4) « En 1790, on fit trois fois l'inventaire de notre mobilier, et la troisième
charme de cette quiétude infinie. Wordsworth crut entendre la Nature protester du haut de son trône alpestre et crier aux profanateurs d'arrêter leurs mains sacrilèges. Tout en rendant hommage à la liberté nouvelle et aux « grands desseins de l’époque », il adressa une muette supplique à l’esprit révolutionnaire, le conjurant « d’épargner ces cloîtres mystérieux où l’homme échange les vanités perfides de la vie contre les larmes du repentir et les espoirs tremblants ». 11 demanda grâce pour le monastère «au nom de la sublimité inspiratrice du lieu, de ses torrents, de ses rochers, de ses forêts inaccessibles à la mort, qui dureront aussi longtemps que l’homme est destiné à espérer et à craindre (1) ». Le lendemain, quand le couvent fut vide de ses persécuteurs, il parcourut les sombres cloîtres qui depuis leur fondation jusqu’à cette heure n’avaient pas subi la présence des profanes. Puis sortant du monastère, il entra dans les ténèbres du bois de Vallombre, et, levant les yeux, aperçut aux différents coins du ciel les croix qui semblaient avoir été posées sur les cimes par la main des anges, croix que mille tempêtes avaient respectées mais qui maintenant étaient menacées par l’aveugle tourbillon du contrefanatisme (2).
De la Grande-Chartreuse, Wordsworth et Jones gagnerent la Savoie et pendant six semaines explorèrent les Alpes et les lacs d'Italie et de Suisse. Les deux jeunes gens vigoureux « firent plus d’une fois des étapeg de treize lieues dans les régions les
fois avec la dernière rigueur. Tout fut noté et l’argenterie d'église fut emportee, » (La Grande Chartreuse par un Chartreux, Grenoble, 1881.) l'occupation armée n'eut lieu que le 20 mai 1792. C'est à cette occupation que fait allusion Wordsworth dans ses Æsquisses descriptives, écrites la même année. Aussi Wordsworth se montre-t-il beaucoup plus violent contre les profanateurs dans ce poème composé en pleine fièvre révolutionnaire que dans le Prélude composé longtemps après. « Le Blasphème alarme le temple frémissant.. Des démons insultent la Croix de leur rire hideux... », écrit-il dans les Esquisses,
(1) Prelude, VI, 441-471.
(2) Tbid., 472-489,
plus accidentées sans éprouver plus de fatigue que s’ils s'étaient promenés une heure dans les bosquets de Cambridge (1) » « Ce voyage fut rapide comme une marche militaire. La terre changea devant eux ses images et ses formes aussi vite que les nuages changent dans le ciel. Pendant bien des jours, levés tôt et couchés tard, ils descendirent de montagne en vallée, orimpèrent de vallée en colline, volerent de province en province..…, ardents comme des oiseaux de proie ou comme un vaisseau dont les voiles sont gonflées par un vent favorable (2).» Leur marche fut trop prompte en vérité pour permettre à Wordsworth une interprétation à la fois neuve et complète des paysages alpestres ou des mœurs de leurs habitants. Lorsqu'il voulut, deux ans après, chanter les merveilles de la Suisse, il trouva ses impressions personnelles trop décousueset fut obligé de recourir aux descriptions d’observateurs moins pressés. Les Alpes avaient vu singulièrement s’accroitre le nombre et l’audace de leurs visiteurs depuis que Horace Walpole et Thomas Gray étaient passés de France en Italie, en 1739, par le col du mont Genis. « J'espère bien ne jamais revoir des rocs aussi bizarres et des habitants aussi disgracieux (3) », s’écriait le premier des deux voyageurs. Gray lui-même, si avide de sites pittoresques, déclarait que « le mont Cenis abuse de la permission qu’ont les mon tagnes d’être effrayantes, et que ses horreurs sont accompagnées de trop de dangers pour laisser le temps de réfléchir à leurs beautés (4). » Trente années après paraissait la Nouvelle Héloïse, avec sa glorification du pays de Vaud et du Valais; et de l’enthousiasme propagé par Rousseau naïssait l’Alpinisme. Rousseau lui-même, selon le mot de Sainte-Beuve, n'avait
1) Lettre de Wordsworth à Dorothée, 6 septembre 1790. @ Lettre de Walpole à West, 11 novembre 1739 ({ Walpole's Works, IV,
etre de Gray à West, 16 novembre 1739.
guère dépassé les collines, Mais après lui on se mit à décrire les hautes vallées, à explorer les glaciers ignorés et à gravir les pics les moins accessibles (1). Entre ces descriptions, les plus exactes et les plus poétiques à la fois furent celles de Ramond de Carbonnières, le futur peintre des Pyrénées (2). En 1777, il avait fait à loisir cette exploration des hautes Alpes que Wordsworth était contraint de faire précipitamment. « J’ai voyagé dans les montagnes, disait-il, ou pour mieux dire, j'ai erré sans tenir de route déterminée, avec un seul compagnon, né dans la région que nous parcourions ; comme lui, j’entendais les différents dialectes en usage dans ces contrées ; tous deux, nous savions sacrifier nos aisances au but de notre voyage, nous cherchions l'hospitalité dans les cabanes les plus reculées, et nous avons vécu en égaux avec les bergers que nous visitions (3). » Wordsworth eut la bonne fortune de connaître le récit de Ramond quand il écrivait ses Æsquisses descriptives. Il dut à ce naturaliste poète un certain nombre de pensées et de sentiments qui des £squisses se répandirent dans les œuvres de sa maturité. C’est par Ramond, enthousiaste de Rousseau, qu’il fut peut-être amené à connaître celui-ci, le plus grand
(1) Saussure atteignit la cime du mont Blanc en 1787.
(2) Voir sur Ramond l’article de Sainte-Beuve dans les Causeries du Lundi, >
(3) Lettres de M. William Coxe à M. W. Melmoth sur l'Etat politique. civil et naturel dela Suisse; traduites de l'anglais et augmentées des observations faites dans le même pays, ER le traducteur, Paris, 1788, vol. J, préface, p. vi.
C’est la seconde édition de la traduction, celle dont Wordsworth s’est servi. La première avait paru en 1781. Wondeworth signale lui-même en note quelquesuns de ses emprunts à Ramond; par exemple, les impressions ressenties au sommet de la montagne (Descriptive Sketches, texte original, 375-389, et Ramond, 1, p. 213 et p. 260, et II, p. 134-6) et la tradition de l’âge d'or en Suisse, D, S., 475-491, et Ramond, I, p. 280.
Voici d’autres emprunts : Le chasseur de chamois (D. S., 393-413, et Ramond, 1, p. 301); l’impression faite sur les soldats suisses à l'étranger par le ranz des vaches (D. S.; v. 622-631, et Ramond, IT, p. 55); la sympathie pour les pèlerins d’Einsiedeln (D. S., 654-675,.et Ramond, I, p.118); Ramond avait déjà exprimé ce sentiment en réponse aux attaques du protestant William Coxe:
de ses prédécesseurs. Or, l'influence de Rousseau et de Ramond fut sur lui si forte au moment où il composa ses Zsquisses qu'il en vint à exprimer en vers leurs idées, alors même qu’elles étaient en désaccord avec ses propres impressions. Il écrivaii à sa sœur pendant son voyage que sa partialité pour la Suisse lui faisait souhaiter que les mœurs des habitants fussent aimables, mais que pour sa part n’ayant guère eu de relations qu'avec les aubergistes corrompus par la continuelle fréquentation des étrangers, il avait concu d’eux une opinion défavorable, bien différente de celle qu’il s’était faite des Français ou des Italiens (1). Néanmoins, entrainé par l’enthousiasme de Rousseau et de Ramond (2) pour les montagnards des Alpes, 1l les célébra dans son poème comme les libres et fiers descendants de l’homme primitif qui, « fils de la Nature, dédaignait tout supérieur, hormis Dieu, marchait sans contrainte sur la terre, ne connaissait d'autre loi que celle de sa raison, faisait tout ce qu'il voulait et ne voulait que ce qu’il devait vouloir (3) ».
A la fois moins ambitieux et plus original dans son Prélude, il se contenta de noter parmi ses souvenirs ceux qui s'étaient gravés le plus avant dans son esprit. Il n’essaya pas de hâtive généralisation. Au lieu de prétendre célébrer les sites en renom, il ne fit qu2 retracer ses émotions spontanées. Il n’éternisa que les heures de son voyage qui avaient eu une ineffaçable influence sur le développement de sa propre imagination et qui s’y étaient fixées à l’état de symboles.
Tel fut son désenchantement, lorsque,apercevant pour la première fois du col de Balme le mont Blanc, il « s’affligea d’avoir devant les yeux une image sans âme au lieu du rêve vivace tué
(1) Lettre de Wordsworth à Dorothée, 6 septembre 1790,
(2) Lettres de M. William Coxe, op. cit., vol. II, p. 64-5.
(3) Descriptive Sketches, 520-535, texte primitif. The poetical Works of Willian Wordsworth, edited by Edward Dowden, Lon lon, 1893, vol. VII.
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pour jamais (1) ». Telle aussi sa déception, lorsque sur le col du Simplon, cherchant encore à s’élever vers les nuages, il apprit d'un paysan qu’il n’avait plus à monter, que désormais son chemin n’était plus qu’une descente, en un mot «qu’il avait franchi les Alpes (2) ». La désillusion que lui causa cette nouvelle devint pour lui la preuve que « la destinée et la patrie de notre être sont dans l'infini et là seulement ; qu’elles sont dans l’immortelle espérance, dans l'effort, dans l'attente, dans le désir, dans quelque chose qui est toujours sur le point d'être (3) ». De même, dans le Prélude, rassemblant et resserrant les descriptions des hautes montagnes disséminées dans les Esquaisses, 11 composa de ces traits épars son sublime tableau du défilé par lequel il descendit du Simplon sur l'Italie :
« Le ravin et le sentier étaient compagnons de route dans ce sombre défilé et nous le suivimes plusieurs heures à pas lents. L’incommensurable hauteur des forêts qui sont toujours en train de périr et qui ne périssent jamais; le fracas stationnaire des chutes d’eau, et, à chaque détour, dans l’étroite déchirure, les vents qui luttent contre les vents, désorientés et perdus ; les torrents qui se jettent des hauteurs claires du ciel bleu (4) ; les rocs qui grondent tout près de nos oreilles; les noires parois suintantes qui parlent du bord du chemin comme si une voix était en elles (5) ; la vue angoissante et vertigineuse du torrent
(1) Prélude, VI, 525 8.
(2) Tbid., 562-591.
(4) The torrents shooting from the clear blue sky. Ce vers est pris textuellement des Esquisses descriptives (v. 130) où il sert au décor des bords du lac de Côme.
(5) Black drizzling crags that spake by the wayside As ifa voice were in them.
C'est une reproduction presque littérale des Esquisses Dire, 249- Black drizzling craggs, that beaten by the din, Vibrate, as if a voice complain’d within, vers qui servent à dépeindre la vallée de Skellenen.
frénétique ; la région du ciel où errent librement les nuages; le tumulte et la paix, les ténèbres et la lumière ; toutes ces choses sont comme les opérations d’une pensée unique, comme les traits d'une mème face, les fleurs d’un même arbre. Ce sont les caractères de la grande Apocalypse, les types et les symboles de l'Eternité, de Celui qui fut, qui est et qui sera sans fin (1). » Alors que la descente du Simplon resta pour lui l’image de la sublimité effrayante, le lac de Côme demeura l’image suprême de la beauté. « Dans les hautes régions des Alpes, il n’avait pas eu de pensée pour l’homme ni pour un seul être créé; toute son âme était tournée vers Celui qui avait produit la terrible majesté offerte à ses regards...; pres du lac de Côme, son esprit au contraire passa par mille rêves de bonheur qui lui semblaient pouvoir se réaliser sur ses bords... (2). » Ce fut ce lac qu'il chanta en ses vers les plus amoureux, avec la musique qui s’exhale de ses plus humbles chaumières, « avec ses bois de châtaigniers et ses jardins de maïs cultivés par des jeunes filles aux yeux noirs ; avec ses hauts escarpements, ses sentiers plafonnés de vignes qui serpentent de maison en maison, de village en village, seul trait d’union entre les uns et les autres (3). » Il passa dans ces lieux comme une brise ou comme un rayon de soleil, d’un mouvement ininterrompu, mais ils laissèrent en lui leur beauté, leur sereine harmonie de formes et de couleurs ;… bien que passifs ils exercèrent sur lui un empire aussi doux et aussi gracieux que celui de la bonté ou de la vertu; aussi doux que l'amour, ou le ressouvenir d’un acte généreux, ou les exquises visitations de la pensée pure.….., aussi doux que le bonheur (4). Non moins vivace fut le souvenir d’une nuit que les deux voyageurs passerent sur les bords du même lac, à la belle étoile.
(2) Lettre à Dorothée du 6 septembre 1790.
(3) Prélude, VI, 663-7.
(4) Tbia., 675-687.
Ils avaient couché à Gravedona. Réveillés dans leur premier sommeil par l'horloge de l’église dont la facon inaccoutumée de sonner les heures les trompa, ils se levèrent à la clarté de la lune, croyant le jour près de paraître et se promettant de voir bientôt l’aube illuminer le paysage endormi. Mais ils se perdirent dans des bois immenses et durent s’asseoir sur un roc en attendant le jour. « C'était un lieu découvert, qui dominait de haut l’eau profonde et morne du lac sur lequel se posait une image rouge et triste de la lune, qui changeait souvent de forme, comme un serpent qui s’agite. Pendant des heures nous restâmes assis là, nous demandant si la nuit avait été ensorcelée. Enfin nous étendimes sur le roc nos membres las pour dormir; mais nous ne pûmes pas dormir, tourmentés par les piqûres des insectes qui emplissaient les bois du même murmure qu’en plein midi. Le eri d’oiseaux inconnus ; les montagnes rendues visibles moins par la lumière du ciel que par leur noirceur et leur masse ; le désert inanimé des nuages ; l'horloge qui comptait d’une voix inintelligible les heures, à de longs intervalles ; le fracas des ravins, et parfois des frôlements entendus tout près de nous, qui nous faisaient craindre pour notre sûreté ; et enfin la lune qui se coucha en face de nous, alors qu’elle était encore haut dans le ciel — tels furent les spectacles et les sons dont nous nourrimes notre pensée ; et telle la nuit d'été dont fut suivi ce couple de jours dorés qui avaient répandu, sur le lac de Côme et sur tout ce qui l’environnait, leur plus belle, leur plus douce, leur plus heureuse influence (1). »
Ce furent la les instants vraiment précieux du voyage, ceux qui pétrirent durablement son imagination. Sauf dans les Esquisses, il n’aspira pas à être et ne fut pas le poète des Alpes. Mais de cette vision rapide qu’il en avait eue, il lui resta désormais dans l’esprit une sublimité que les seuls monts et les seuls
lacs de son pays n'auraient pas pu lui inspirer. Désormais il se dressa comme à l'arrière-plan de sa pensée des formes plus grandioses que celles du mont Helvellyn. Son imagination s'élargit pour faire place à des horizons plus vastes et plus enchanteurs que ceux de Hawkshead ou de Grasmere. Enfin, bien qu’il dût sans cesse protester contre l’habitude de comparer entre eux les paysages, la Suisse parcourue lui fit mieux comprendre le charme propre du Cumberland.
Mais l'imagination ne profita pas seule de son voyage sur le continent. Un nouveau sentiment s’éveilla en lui qui devait bientôt transformer sa vie et sa poésie. Il se prit d'affection pour la France et pour la Révolution qu’il était alors difficile de distinguer et d’aimer séparément. Dans une lettre écrite à sa sœur au cours de son excursion, il disait l'impression charmante qu’avaient faite sur lui la courtoisie, la vivacité et la belle humeur des Français. « La politesse répandue jusque dans les plus humbles classes de la société française, écrivait-il, à un air si engageant qu'on ne peut guère l’attribuer qu'a une réelle bonté. Nous avons eu continuellement l’occasion d’observer cet entrain et cette vivacité qui ont toujours distingué les Français. Mais il faut vous rappeler que nous avons traversé le pays au moment où la nation entière élait folle de joie en conséquence de la Révolution. C'est une époque où il était bien intéressant d'être en France ; nous avons vu une foule de spectacles ravissants où tout l'intérêt du tableau tenait à cette seule cause (1). » Hors de France, il avait retrouvé comme un reflet de cet enthousiasme et compris qu'il s'agissait de plus que d'une réforme nationale. «IL avait laissé les Suisses ravis du triomphe de leurs proches voisins (2). » Et lorsqu’au début d'octobre, après avoir descendu le Rhin jusqu’à Cologne, il traversa la Belgique
(1) Lettre à Dorothée du 6 septembre 1790.
(2) Prélude, VI, 761-2.
Lit D et 6 4) dette
pour aller s’embarquer à Calais, « il vit sur son chemin les armées du Brabant impatientes de combattre pour la cause de la liberté (1) ». IL n° se passionna pas encore lui-même, il est vrai, pour cette cause. « En adolescent à peine encore admis dans le ménage de la vie sociale, je regardais ces chos2s comme à distance; j’entendais, je voyais et je sentais ; j'étais touché mais non comme d’un intérêt personnel... Je n’avais pas besoin de cette joie... L'univers éternellement vivant m’ouvrait en tous sens ses gloires, et la libre jeunesse semait à profusion les délices
autour de mes pas, comme le soleil répand sa lumière sur les
prés verts (2) ». Mais si jeune et si frêle qu’elle fût alors, sa sympathie pour la Révolution existait déjà. Avant deux ans elle sera devenue un vigoureux amour.
(1) Prélude, NI, 764-5.
(2) Zbid., 766-778.