CHAPITRE V
Avant que cet amour le prenne, qui par des alternatives d'enthousiasme et de désespoir va le transformer tête et cœur, et déposer en lui les germes de la révolution poétique qu’il est destiné à accomplir, il convient d'arrêter le regard sur divers poèmes antérieurs à cette métamorphose. Bien qu'aucun ne puisse prendre rang parmi ses chefs-d’œuvre, ils sont intéressants à plusieurs titres. Ils, font connaître les modèles sur lesquels le jeune homme ajustait ses premiers vers. Par leurs défauts mêmes, ils permettent de mesurer l'effort qu’il dut faire pour devenir le poète qu'il fut par la suite. La mélancolie d’emprunt qui s’y reflète contredit, au moins en apparence, les joyeuses effusions du Prélude. Ils marquent enfin d’un trait précis la limite de ses facultés d'imagination et d'intelligence avant la crise décisive, — indiquant nettement ce qu'il avait acquis déjà et ce qui lui manquait encore.
Si l’on excepte deux sonnets et une centaine de vers écrits sur commande à Hawkshead, la Promenade du Soir et les
ÆEsquisses descriptives sont les seuls poèmes de jeunesse dont nous ayons le premier texte (1). Tous les autres vers qu’il a attribués à cette époque de sa vie ont été retouchés avant de paraître, — remaniments si considérables qu’ils les ont rendus méconnaissables, comme il est aisé de s’en convaincre en les comparant aux vers de jeunesse authentiques (2). Or la Promenade et les Æsquisses, bien que publiées seulement au début de 1793, appartiennent toutes les deux pour l'esprit et le sujet, et l’une au moins pour la composition à la période de Cambridge. Seuls ces poèmes nous renseignent sur la forme originale de la poésie de Wordsworth.
Il se pourrait que le goût de la simplicité et du naturel soit de tous le moins spontané, celui qui implique le plus de réflexion et de raffinement. À coup sûr, ce goût est aussi rare chez l’enfant que chez le sauvage. L’un et l’autre vont d’instinct vers ce qui miroite et scintille. Or, nul adolescent n'eut moins de penchant pour la vérité sans fard que le jeune Wordsworth. Nul ne fut plus fasciné que lui d’abord par la bizarrerie et le mensonge poétiques. Il a dit qu’étant écolier il s’enthousiasmait pour les Métamorphoses d’Ovide au point de se mettre en colère quand il trouvait dans les livres de critique son poète latin préféré placé au-dessous de Virgile (3). En vertu du même penchant, lorsqu'il balbutia ses premiers vers il fut subjugué par une fantaisie capricieuse qui se plaisait à lui travestir la réalité. Le faux pathétique que devait railler Ruskin eut d’abord ses
(1) Ce texte a été réimprimé dans l'édition Dowden au volume VII. C’est de ce premier texte qu’il est fait usage dans ce chapitre. (2) On pourrait faire une exception pour le récit de la « Vagabonde » (The
Female Vagrant) qui, bien que publié seulement en 1798 dans les Ballades
lyri iques, fut écrit en partie vers le même temps que la Promenade du Soir, et qui garde des traces nombreuses du style juvénile de Wordsworth. Au contraire, les vers d'adieu au collège de Hawkshead (Dear native regions), le sonnet (Calm is all nature) et es vers écrits près de Richmond (How richly glows,..) ne sont que pour le fond des poèmes de jeunesse,
(3) Ode to Lycoris, note-préface.
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gination (4) », si elle égarait le jeune poëte en lui déguisant les passions humaines qu’il ne pouvait pas bien comprendre encore, elle était nécessairement limitée dans ses écarts, La nature vraie s’imposait à ses sens avec trop de force pour qu’il pût mentir à son gré. À comparer la campagne réelle avec les tableaux qu’en offraient les poëtes, il devenait même de bonne heure un critique pénétrant de Ja description sincère ou convenue. Trés tôt, il sentit la fausseté des poemes qui se réclamaient du nom d’Ossian, et presque seul parmi les poëtes de sa génération il n’offre pas trace du moindre pastiche de Macpherson. « Ce que je voyais de mes veux, a--il dit, me montrait que l’œuvre de Macpherson était une contrefaçon. Dans la nature tout est distinct et pourtant rien n’est défini jusqu’à avoir une existence parfaitement indé pendante et solitaire. » Or, dans Macpherson, il trouvait l'opposé : « tout ce qui n’était pas volé était défini, disloqué, mort, et cependant rien n’était distinct (2) ».
Incapable de se maintenir pour le fond, l'amour de Wordsworth pour l'artifice se porta tout entier sur la forme. Il aima passionnément les faux brillants du style. C’est tardivement, par l'effet d’une conviction lentement raisonnée et grâce à un acte irmpérieux de la volonté qu’il en viendra à écrire des poèmes sobres d’ornements ou même dénudés à dessein, Et alors le rôle de la volonté ne s’effacera pas toujours assez pour que la simplicité paraisse naturelle. C’est le sort de toute réaction violente contre un péché favori. Vers vingt ans, Wordsworth était peut-être pour le style le plus contourné et le plus pervers des poëtes de sa génération. Lui dont l'imagination est sincère et qui voudrait peindre la nature que ses yeux passionnés ont vue torture étrangement le style et le vers en y versant ses sensations vraies. Et si quelquefois sa gaucherie de débutant
(1) Prélude, NIK, 421-3, (2) Poetry as a study, Prose Works, II, 122.
est cause de ces déformations, le plus souvent elles ont leur oririgine dans l’idée que se fait le jeune homme de ce que doit être la diction poétique. Il est visible que les passages les plus bizarres ne sont pas ceux dont il fut d’abord le moins satisfait.
Que l’état de la littérature et le goût régnant vers 1780 soient en partie responsables du style corrompu de la Promenade et des Æsquisses, cela n’est pas douteux. Wordsworth commença à aimer les vers dans les années les plus déshéritées de la poésie anglaise. Il avait dix ans à peine « quand son esprit commença à s'ouvrir avec un plaisir conscient au charme des mots mis dans un ordre harmonieux, à trouver en eux-mêmes une douceur, une passion, une puissance et à aimer les expressions choisies pour l’agrément ou pour la pompe ». Son père l’y avait préparé en lui faisant apprendre par cœur de longs fragments de Spenser, de Shakespeare et de Milton. Mais l’écolier, pareil en cela à la plupart des écoliers de tous les temps, ne se passionna pas d’abord pour ces maîtres anciens. Coleridge l’a bien dit : « Les grandes œuvres du passé paraissent au jeune homme des choses d’une autre race, en présence desquelles ses facultés demeurent respectueusement passives, comme en présence des montagnes et des étoiles (1). » Pour le stimuler et l’engager à limitation, il lui faut des productions contemporaines.
Ce fut le cas de Wordsworth. Mais les œuvres de ceux qui, à divers titres, passent pour avoir été ses prédécesseurs directs n'avaient pas paru encore que l’écolier de Hawkshead avait déjà formé son premier goût. Il est probable qu’il sortit de son collège, où les nouveautés ne devaient pas pénétrer prompte-ment, avant de connaître le Village de Crabbe et les Æ'squisses poétiques de William Blake (1783), la Tâche de Cowper (1785) et le premier recueil de Burns (1786). Nul de ces poètes ne devait avant longtemps exercer d'influence sensible sur lui, pas
(1) Coleridge, Biographia literaria, ch. 1
même Burns dont il affirme cependant « avoir salué la lumière dés qu’elle brilla » et avoir appris, jeune encore, « comment la Poésie peut bâtir un trône royal sur l’humble vérité (1) ». Assurément 1l ne vint pas à l'esprit de l’écolier, ni ensuite de l’étudiant, qu'il y avait dansces poèmes en patois, quelles que fussent leur sincérité et leur force d'émotion, des modeles à imiter. Il en fut du recueil de Burns comme de la collection des vieilles ballades anglaises réunie par l’évêque Percy. Cette collection existait depuis bien des années et l’enfant la connut sans doute. Mais c’est seulement au seuil de la maturité que Wordsworth s’avisera d'y chercher le modèle du vrai style, simple et droit. En attendant, il ne songeait pas plus à s'inspirer de ces ballades que des chansons de sa nourrice.
À défaut de ces novateurs encore inconnus ou rejetés comme trop humbles, ce furent au hasard de ses lectures les poètes du milieu du xvrn° siècle qui le fascinèrent d’abord. Il eut son premier tressaillement de plaisir poétique en lisant quelques solennelles stances (2) d’'Elisabeth Carter, disciple de Pope et amie
(1) At the Grave of Burns, 31-6,
(2) D'une Ode au Printemps, dit Wordsworth trahi sans doute par sa mémoire. L'œuvre de Mrs. Carter (1718-1806) ne renferme que trois odes répondant à la description que fait Wordsworth Ce sont l’Ode à la Mélancolie (1739), l’Ode à la Sagesse (1749) et l’Ode à Miss Hall (1749). Les deux stances suivantes extraites de l’Ode à la Sagesse, la plus populaire, reproduite par
Richardson dans son roman de Clarisse Harlowe, donneront une idée du style de Mrs. Carter et du rythme qui charma le jeune poëte :
The solitary Bird of Night Thro’ the pale shades now wings his flight, And quits the time-shook tow'r:
Where, shelter’d from the blaze of day, In philosophic gloom he lay, Beneath his ivy bow'r.
With joy I hear the solemn sound, Which midnight echoes waft around, And sighing gales repeat :
Fav'rite of Pallas ! I attend, And faithful to thy summons bend, At Wisdom’s awful seat.
Univ. De Lxon, — LEcouis. ©
de Johnson. Naïve admiration d’une ode lourdement mayjestueuse, mais qui ne devait pas disparaître sans laisser de traces. L’oreille poétique se forme plus vite que le goût et indépendamment de lui. La stance de six vers qui avait ravi Wordsworth dans le poème de Mrs. Carter lui resta chère par le rythme et il en fit un fréquent usage (1). Ce poème n’était-1l pas de ceux que l’écolier s’en était mainte fois allé déclamer en plein air, avec un camarade d'élection, alors que l’aube jaunissait les sommets des collines ? « Pendant près de deux heures délicieuses, nous flànions sur les bords paisibles du lac embrumé, répétant nos vers favoris d’une seule voix, ou en apprenant d’autres par cœur, aussi heureux que les oiseaux qui chantaient autour de nous. » Si les objets de sa passion étaient bien souvent faux et pompeux à l’exces, « ce n’était certes pas un pouvoir vulgaire qui fermentait dans son cœur, ce n’était rien moins que cet attribut de l’homme, le plus noble de tous, encore indiscipliné et déréglé, il est vrai : le désir de quelque chose de plus haut, de plus orné que n’est le commun aspect, le vêtement journalier de la vie humaine (2). »
Pendant quelque temps, la discipline littéraire du collège qui lui proposait comme modèles les plus corrects parmi les poètes du siècle l’empècha de s’abandonner à son goût pour le style compliqué et bizarre. La preuve en est fournie par les vers de sa quinzième année dans lesquels il célébra le second centenaire de son collège (3). Idées et composition, tout est nécessairement convenu dans ce poème. Selon la formule, Wordsworth eut une vision. Il crut voir se lever le Génie de l'éducation qui lui dicta l'éloge du fondateur et celui de la religion protestante qui, guidée par la philosophie, avait dissipé les ténébres de la superstition monacale. Quelques périphrases solennelles font aujour-
(1) Dans Ruth, Three years she grew, The Wishing-gate, etc. (2) Prélude, V, 558-583. .
(3) Edition Dowden, V, p. 173-6.
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d’hui sourire. La simple affirmation que le collège existe depuis deux siècles devient ceci : «Se peut-il que le Soleil ait conduit son chariot enflammé deux cents fois autour du cercle des cieux depuis le jour où la Science, avec tout son cortège sacré, inau-gura sous ce toit son règne céleste ? » (1) Mais, en somme, la langue est en général simple et la versification aisée. L’écolier n’a encore été en contact qu'avec les plus purs modeles des vers classiques. À quelques expressions empruntées, on reconnaît qu'il s’est entrainé en lisant surtout Pope et Goldsmith.
Le trouble ne se met dans son langage que lorsqu'au lieu de traiter un sujet officiel, il essaie d’exprimer ses pensées personnelles.. Cherchant à traduire les sensations qu'il éprouve en présence de la nature, il se détourne des poètes moralistes et va vers les descriptifs. Mais, pour comprendre les consé quences de ce transfert d’admiration, il faut connaître, avec leurs caractères principaux, les deux grands courants de la poésie anglaise au xvir° siècle.
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Le plus considérable, celui qui a donné à la poésie de cette époque sa marque et son nom, c’est sans contredit celui qu'avaient formé ou suivi Pope et Addison, Johnson et Goldsmith. Au moment même où Wordsworth récitait ses premiers vers, il se continuait dans les poèmes didactiques de Cowper (1782) et dans les œuvres de deux poëtes alors célèbres, aujourd’hui oubliés : William Hayley, l’ami de Cowper, l’auteur des Triumphs
(1) And has the Sun his flaming chariot driven Two hundred times around the ring of heaven, Since Science first, with all her sacred train, Beneath yon roof began her heavenly reign? (1-4.)
of T'emper (1781), et John Langhorne, l’auteur du Juge de. campagne ({TTA-TT), qui marque la transition entre Goldsmith et Crabbe; poésie avant tout didactique ou satirique, avec quelques rares échappées vers le genre descriptif, dont le premier objet était l’expression piquante ou sententieuse de réflexions
morales. Samuel Johnson qui, à cette même date (1777-1781),
la définissait dans ses Vies des Poètes, en attribuait la paternité à Dryden. Dryden lui avait trouvé son rythme et son langage appropriés. La versification presque exclusivement employée par lui et ses disciples avait pour principe le « couplet » ou distique fait de deux vers décasyllabiques liés par la rime. Employé
où nos poètes employaient les alexandrins à rimes plates, mais rendu à la fois plus nerveux et plus monotone que l’alexandrin par sa plus grande brièveté et par le battement régulier des accents de deux en deux syllabes, le «couplet » était un admirable moule pour les épigrammes et les sentences. Chaque «couplet» faisant un tout harmonique et distinct détache les pensées les unes des autres, donnant à chacune un relief égal et une indépendance presque absolue. Pope a pu avec ce distique frapper un nombre extraordinaire de maximes qui ont la symétrie et la netteté de proverbes et qui, en effet, sont devenues proverbiales. D’un autre côté, son individualisme rend le «couplet » impropre à l'ampleur oratoire et aux larges mouvements en masse. Il forceles périodes à se fragmenter, isolant chaque fragment. De même qu’il empêche le souffle de se propager sans interruption à travers un récit ou un argument, il se prête mal à la description, obligeant de mettre tout, traits caractéristiques et détails subordonnés d’un tableau, sur le premier plan; transformant la description, qui veut du nuancé et du fondu, en une énumération d'objets distincts et détachés. Wordsworth qui dans ses premiers poèmes descriptifs se servit du «couplet» fournit d’éclatants exemples de ce défaut. Il arrive, et surtout à cause du mauvais choix de son instrument, à mériter
ce reproche de décousu qu’il a justement fait à Macpherson. Ge passage de la Promenade du soir en fera foi :
Their pannier’d train a groupe of potters goad, Winding from side to side up the steep road ; —
The peasant from yon cliff of fearful edge
Shot, down the headlong pathway darts his sledge ; — Bright beams the lonely mountain horse illume, Feeding'mid purple heath, « green rings », and broom ; — While the sharp slope the slacken’d team confounds, Downward the pond’rous timber-wain resounds ; — Beside their sheltering cross of wall, the flock
Feeds on inlight, nor thinks of winter’s shock ; —
In foamy breaks the rill, with merry song,
Dash'd down the rough rock, lightly leaps along ; — From lonesome chapel at the mountain’s feet,
Three humble bells their rustic chime repeat ; — Sounds from the water-side the hammer”’d boat ;
And blasted quarry thunders heard remote (1).
C'est la une série de détails précis, mais point un tableau. Aussi le «couplet» a-t-il été en défaveur aupres de presque tous les poètes descriptifs. Inauguré par Chaucer qui lui avait su donner une souplesse et une aisance bientôt perdues après lui, pris un moment et bientôt rejeté par les poètes de la
(1) «Un groupe ambulant de marchands de faïence aiguillonne ses ânes chargés de paniers, qui montent en zigzags la route escarpée; — le paysan, se lançant du haut de cette falaise aux ravins effrayants, précipite son traineau le long du sentier à pic; — des rayons brillants illuminent le cheval solitaire de la montagne, qui paît parmi les bruyères pourpres, les c>rcles de verdure et les genêts; — tandis que la rude montée déjoue l’attelage ralenti, le pesant chariot chargé de troncs d’arbres descend en retentissant; — près du mur en forme de croix qui l'abrite, le troupeau broute dans la lumière et ne songe pas à la rafale d'hiver; — en cascades écumeuses, le ruisseau, avec une joyeuse chanson, précipité à bas du rocher rugueux, court léger et bondissant; — d'une chapelle isolée au pied de la montagne trois humbles cloches répètent leur carillon rustique; — au bord de l'eau retentit la barque frappée du marteau, et l'on entend au loin la carrière minée sauter avec un bruit de tonnerre. » (E. W., 109-125.)
Renaissance, remis en honneur par Dryden, le « couplet » avait été créé et perfectionné par des poètes d'esprit pour des poésies spirituelles. Et il ne semble pas qu'il ait fait fortune en dehors d'œuvres semblables, à moins d’être brisé et transformé jusqu’à devenir méconnaissable, par Keats dans Æ'ndymion, par Shelley dans Julian and Maddalo. Quand les claires antithèses de pensées, la nette symétrie des expressions et les traits piquants n’ont plus été regardés comme les qualités premières de la poésie, le « couplet » a été négligé ou même dédaigné. Presque seul parmi les grands poètes du commencement de notre siècle, Byron a fait usage du « couplet » à peu près tel que l'avaient forgé Dryden et Pope. Et :ïl n’est pas téméraire d'affirmer que nul poète anglais de son temps n’eut plus d'esprit.
En même temps qu’il leur avait donné le «couplet», Dryden avait fourni aux poètes modernes les premiers modèles du style correct. Samuel Johnson le proclamait du moins en 1777 : «Il n’y avait pas, avant Dryden, de diction poétique, pas de système de mots à la fois dégagés de la grossièreté que donne l’usage domestique et exempts de la difficulté inhérente aux termes techniques. On avait rarement essayé avant lui ces heureuses combinaisons de mots qui distinguent la poésie de la prose; nous avions peu d'expressions élégantes, peu de fleurs de langage (1)». Johnson formulait ainsi la doctrine que Wordsworth devait combattre si vigoureusement plus tard, celle de la séparation entre la langue de la poésie et celle de la prose. Mais des deux principes sur lesquels il la faisait reposer, celui en vertu duquel le poëte doit s’abstenir de termes techniques ou familiers, et celui d’après lequel il a le droit de se créer un vocabulaire propre, le premier seul était vraiment cher au critique. Il eût volontiers argumenté contre le second en voyant les conséquences qu’on en pouvait tirer. Son idéal était en somme celui de Buffon : un
(1) Life of Dryden.
es bi)
style noble où n’entrent que les termes généraux. Et il fut si loin dans l’application de tenir la langue poétique à distance de la prose, que sa poésie et sa prose à lui, également abstraites et solennelles, se rejoignent presque, distinctes seulement par la présence ou l’absence d’un rythme régulier. Sa préférence marquée pour Dryden et Pope vient de ce que ces deux poètes ont su raisonner correctement et clairement en vers. S'il rencontre dans la poésie quelque indépendance de grammaire ou de vocabulaire, il s’irrite et condamne. Dans sa critique, il n’a cessé de protester avec un bon sens poussé jusqu’au prosaïsme contre les infractions grammaticales, les abus de mots surannés ou forgés, les tours de style compliqués, non moins que contre les absur dités traditionnelles du langage de la pastorale et la convention des figures mythologiques. Il a été le juge sévère (d’aucuns diront philistin) des odes pindariques de Gray, du pédantisme des imitateurs de Milton, de la fausse naïveté des pasticheurs de Spenser. Aussi, quand Wordsworth incriminera la diction poétique du xvir° siècle, se rencontrera-t-il plus d’une fois, sans en avoir conscience, avec le critique par excellence de cette école classique qu’il croit combattre.
C’est ailleurs qu'il faut chercher les corrupteurs volontaires de la langue commune. C’est dans le courant de réaction contre la poésie et les doctrines de ceux dont il vient d’être parlé. C’est dans les vers des lyriques et surtout des descriptifs, pour la raison peut-être que, de tous les genres, le genre descriptif est celui qui se contente le plus malaisément des seuls termes généraux. C’est dans Thomson, dans Collins, dans Gray et dans Warton, sans parler d’une multitude de menus paysa-
gistes aujourd’hui oubliés dont Wordsworth s’est inspiré
d’abord. Quelques-uns furent justement réhabilités par lui plus tard tels que Lady Winchelsea et Georges Dyer (1), pour
(4) Pour Dyer il avait été devancé par le poète quaker John Scott d’Amwell. Voir : Critical Essays on some of the Poems of several English Poets by
une exacte observation des beautés naturelles. Mais dans l’ensemble c’est à ceux-là qu’il a pris, en les exagérant cent fois, les surprenants défauts de ses premiers poèmes. Bien plus que Pope et Johnson, c’est eux qui ont à dessein creusé le fossé entre le style de la prose et celui de la poésie, qui ont donné aux vers un vocabulaire distinct, une grammaire et une syntaxe particulières. Or ceux-là se sont réclamés non de Dryden, mais tour à tour de Spenser et de Milton. Ils ont répudié le « couplet » pour le vers blanc ou pour le vers octosyllabique rimé de Milton, pour la stance spensérienne et pour des rythmes de leur invention. Wordsworth ne s’est jamais aperçu où n’a jamais voulu s’avouer que Spenser qu'il aime et Milton qu’il appellera son grand prédécesseur sont justement les deux poètes anglais dont le style volontairement arbitraire proteste le plus victorieusement contre le principe de lidentité de la prose ct de la poésie. Spenser et Milton dont il a été dit non sans quelque justesse qu'ils n’écrivaient dans aucune langue existante, c’est-à-dire qu’ils avaient un langage à eux, Spenser avec les archaïsmes de la Reine des Fées, Milton avec les latinismes de construction et de vocabulaire de son Paradis perdu, sont à tout prendre les créateurs conscients de la langue poétique distincte. Or, ce que Milton et Spenser avaient créé à leur usage, cette langue chez eux originale et admirablement adaptée à leurs idées et à leurs sujets, combien étaient-ils au xvirr° siècle qui l’employaient telle quelle ou l’imitaient, habillant leurs pensées de ce vêtement tout fait, au lieu que leur style prit sa forme de leur esprit! Ge qui était création chez les maîtres devenait chez les disciples simple procédé ; l'emploi d’un langage sans analogue
John Scott. London, 1785. Scott était un pauvre critique dont Lamb s’est à bon droit moqué, mais ses Essais, que Wordsworth lisait quand il écrivait sa Promenade du Soir (voir la note du vers 173), donnent çà et là un avant-goût de la critique de Wordsworth. Wordsworth n'est-il pas le quaker de la critique littéraire ?