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dans la réalité semblait être pour eux le but suprème de la poésie. Wordsworth n'a pas eu tort de désigner Gray comme « étant à la tête de ceux qui par leurs raisonnements avaient tenté d'élargir l’espace qui sépare la prose de la composition en vers (1) ». N'est-ce pas Gray qui écrivait? « Le langage du siècle n’est jamais celui de la poésie, sauf en France où les vers, quand la pensée et l'image ne les soutiennent pas, ne diffèrent en rien de la prose. Notre poésie au contraire a un langage qui lui est particulier. Presque tous ceux qui ont écrit y ont ajouté quelque chose en l’enrichissant de tours et de dérivés étrangers, quelquefois même de mots de leur propre composition (2). » Gray concluait que le poète a le droit d’employer des mots vieux de cent ans, pourvu que l’antiquité ne les ait pas rendus inimtelligibles. Et il agissait d’après ces principes, mais avec une délicatesse de goût qui lPavertissait des écueils et le préservait des excès. Il essayait de nouvelles combinaisons de mots raffinées et rares. Johnson qui avait contre la poésie de Gray le dédain de la lourdeur pour la préciosité et la colère du bon sens contre l’affectation, s’est complu à signaler ses artifices de diction. Il le montre reprenant pour l’exagérer une métaphore déjà hardie : où Dryden a dit « le miel parfumé de printemps » (honey redolent of spring), disant « les brises parfamées de joie et de jeunesse » (gales redolent of joy and youth). 1] raille ses mots arbitrairement composés : velvel-green, many-twinkling. I lui reproche la splendeur surchargée obtenue à force de mots mythologiques (3). Or, ce que dans Gray Johnson découvre seulement çà et là avec l'œil pourtant avivé de l’animosité, c’est à chaque vers ce que faisait Wordsworth dans ses poésies juvéniles. IL suivait jusqu’à
(1) Préface des Ballades Lyriques, Prose Works, IT, 85.
(2) Lettre à Richard West, 1742 (?) The Works of Thomas Gray, edited by Edmund Gosse, 1884, vol. Il, p. 108-9.
(3) Life of Thomas Gray.
l'extravagance les dangereuses théories de Gray. Nulle part ailleurs que dans ses premiers poèmes les particularités de la diction poétique ne s’étalent avec autant de complaisance.
Tout contribue à séparer son langage du langage ordinaire. Ce sont d’abord quelques archaïsmes dans la forme des mots (1) ; des emplois archaïques de verbes devenus neutres comme verbes actifs (2) ; la suppression irrégulière de l’article (3); la suppression violente d’un auxiliaire (4) ou d’un verbe (5); l'usage de mots vieillis (6) où employés dans un sens vieilli, parfois avec un souci quelque peu pédantesque de létymo-
(1) Broke pour broken; unbroke pour unbroken; ope pour open; forgot pour forgotten; beat pour beaten, etc.
(2) To gase pour gase on:
.... l'gaze The ever-varying charms... (Evening Walk, 17-8). Voir aussi tbid., 57 et 130.
To listen pour listen to x List’ning the music (Æ. W., 436). Voir aussi l'emploi actif forcé de to course (E. W., 31), to roam(E. W., 219), to rove (Descriptive Sketches, 80).
(3) Th'unwearied glance of woodman's echoed stroke (E, W..). From lonesome chapel.… (E. W., 121).
Or yell in the deep woods of lonely hound (E. W., 446). Follow‘ by drowsy crow of midnight cock (D. S., 298). (4) They not the trip of harmless milkmaid feel (E. W., 226), (5) Spur-clad his nervous feet, and firm his tread (E. W., 226),
(6) To illume pour illumine (D. S., 625 et 633); wildering pour bewildering (D. S., 204); wildered pour bewildered (E. W., 357 et 376).
logie (1), ou très rares (2), sinon forgés (3) ; les constructions anormales, telles que limitation de l’ablatif absolu du latin: tournure aimée de Milton (4) ; l’abus de linversion qui consiste à rejeter le sujet apres le verbe, sans qu’il y ait au début de la phrase aucun des adverbes qui autorisent cette inver sion (5) ; la séparation cultivée comme une élégance du relatif et de l’antécédent (6) ; l’inversion du nom gouverné devant le nom qui le gouverne, en quoi Wordsworth montre une gaucherie particulière et dont il ne se défera jamais entièrement (7) ; l’inversion brutale d’un complément direct ou trop court dévant le verbe (8) ; l’inversion du pronom régime direct avec tous les caractères d’un latinisme miltonien (9) ; diverses
(1) Ruining pour falling down (D. S., 203) :
And, ruining from the cliffs their deafening load Tumbles, the wildering Thunder slips abroad, Haply pour perhaps (D. S., 410); hapless pour unhappy (E. W., 239); aspires pour ascenÜs :
In brighter rows her table-wealth aspires (D, S., 732). (2)-Viewless pour invisible (E. W., 148 ; D. S., 36, 92, 227, 548, 648); moveless pour motionless (E. W., 104,206 ; D. S., 266, etc.) ; sombrous pour dark (E. W., T2).
(3) Unbreathing Justice (D.S., 787). Th'unbreathing Vale (E. W., 356). Unpathway'd pour pathless (D. S., 285). (4) Some, hardly heard their chisel's clinking sound, Hoili£ (E. W., 145).
(5) Starts at the simplest sight th’unbidden tear (E. W., A4.).
Blows not a Zephyr but it whipers joy (D. S., 18). Voir aussi £. W., 70, 123, 230, 280, 365, 377, 428 et D. S. , 62, 65, 146-7,
(6) Till, but the lonely beacon, all is fled, That tips with eve’s last gleam his spiry head (£. W. 189). (7) Of boys that bathe remote the faint uproar (£. W., 321).
.. Of tranquil joy a sober scene.
(D. S., 268 et :bid., 390-1 et 502).
(8) Th'unwearied sweep of wood the cliffs that scale (D. S , 122). Loose-hanging rocks the Day'’s bless’d eye that hide (D.S., 255). The ray the cotof morning trav’ling nigh. (E. W., 47). (9) Me, lured by hope her sorrows to remove, A heart that could not much itself approve, O’er Gallia’s wastes of corn dejected led, (D.S., 45.)
constructions elliptiques peu ordinaires (1) ou diverses inversions bizarres (2); des adjectifs faisant arbitrairement fonction d’adverbes (3); des substantifs qui font fonction d'adjectifs (4) ; des mots composés ou très rares ou créés par le poète (5).
Ce sont là non pas toutes, mais les principales licences ou particularités de langue que présentent la Promenade du soir et les Æsquisses descriptives. Elles vont déjà loin dans le sens d’un langage d’exceptiou. Mais l'emploi forcené des figures de rhétorique marque le premier style de Wordsworth d’une empreinte plus artificielle encore.
Ce n’est pas la peur du mot propre qui incite le jeune poète à s'écarter du langage simple. Aussi la périphrase est-elle rare chez lui et les quelques exemples qu’il en offre proviennent non de sa timidité mais de son goût pour l’enjolivement ; comme
(1) Par exemple cette ellipse combinée de where et de l’article : Where scarce the foxglove peeps, and thistle’'s beard, And desert stone-chat, all day long, is heard, (E. W., 94-5.) (2) Par exemple :
Where rocks and groves the power of water shakes In cataracts, or sleeps in quiet lakes. (D. S., 11-2.) Ou encore cette inversion anormale de where : The vales where Death with Famine scowrs pour « where Death with Famine scowrs the vales » (D. S., 794). (3) .… The pale -blue rocks ceaseless ring (E. W., 149). The startling clitf wnfrequent rends (D. S., 377). ..... The landscape fades Erroneous wavering mid the twilight shades (D. S., 689). Voir encore E. W. busy, 167; gradual, 187; unweary'd, 214; nwistful, 255.
et D. S., mortentous, 14; obtrusive, 88; inconstant, 108; unfuiling, 720.
(4) Clarion throat (E. W., 137; œgis orb (E. W., 153); walnut slopes and citron isles (D. S , 177); hernut doors (D. S., 299); sabbath region (D. S., 432); ncedle peaks (D S., 558);'whirlwind sound (D. S., 581); deluge train (D. S., 697); orange gales (D. S., 718); pilgrim feet (D. S., 720); comet blaze (D. S., 775).
(5) Le droit de créer des composés nouveaux n'étant dénié à personne, poète ou prosateur, il n’y a lieu de signaler que des composés impliquant une certaine recherche ou une certaine obscurité. Par exemple : « Hollow-parting oar », la rame qui creuse les eaux en les séparant (£. W., 439). « Hollow-blustering coast », la côte qui sonne creux sous les coups de la rafale (D. S., 335).
CSN
PREMIÈRES POÉSIES al
«le tube tonnant (1) » pour le fusil, où «le court tonnerre (2) » pour le coup de feu, gentillesses dont on trouve l'équivalent dans notre Delille (3). Presque tous les artifices poétiques de Wordsworth se ramènent à un même principe : la vie arbitrairement attribuée à des choses ou à des abstractions; la forme humaine, la volonté et les sentiments humains prêtés de force aux objets inanimés ou aux créatures de l'esprit; et cela, non comme dans Shakspeare en vertu d’un acte spontané de l’imagination, mais pour obéir à une théorie poétique.
Cette théorie était en train de s’élaborer et déjà triomphait avec les œuvres de celui qui fut le poète, non certes le plus illustre, mais à coup sûr le plus miroitant de la fin du xvirr° siècle. Erasmus Darwin à joui en Angleterre vers la même date et pour des raisons analogues d’un renom semblable à celui de Delille en France. Parfaitement oublié aujourd’hui, il fascinait assez les yeux de ses contemporains pour que Coleridge qui pourtant ne l’admirait guère l’appelât en 1802 «le premier personnage littéraire de l’Europe (4) ». Pour Darwin la poésie est une peinture. « Le poëte écrit principalement pour l’œil (5) ». Les personnifications et les allégories sont à louer parce qu’elles
(4) The thundering tube (D. S., 66).
(2) The short thunder (D. S., 753).
(3) Les vers suivants pourraient être proposés à la manière d’une énigme. Il s’agit du montagnard suisse :
Content upon some simple annual feast,
Remembered half the year, and hoped the rest,
If dairy produce, from his inner hord,
Of thrice ten summers consecrate the board. (D. S., 586-9.)
La solution est fournie par Ramond (I, p. 282-4) qui décrit la manière dont les Suisses font et conservent leur fromage et déclare en avoir mangé un de soixante ans,
(4) Letters of S. T. Coleridge, edited by Ernest Coleridge, 1895. I, p. 386.
(5) Darwin a exposé sa poétique sous forme d’intermèdes qui suivent les chants de son grand poème, le Jardin Botanique, édition de 1799. La seconde partie de ce poème Les Amours des Plantes parut la première en 1789. La première partie Economie de la végétation parut en 1792,
rendent les abstractions visibles, Le propre du poète est d’être un décorateur. Embellir la nature est sa loi. « On peut voir la nature sur la place du marché ou devant la table de jeu, mais nous nous attendons à mieux au théâtre ou dans un musée de peinture. Plus l'artiste s’écarte de la nature, plusil a de chances de produire des choses nouvelles ; s’il s'élève au-dessus de la nature, il produit le sublime, et la beauté est sans doute un choix et une combinaison neuve de ses parties les plus agréables. » « Les muses sont de jeunes demoiselles et nous nous attendons à les voir parées. » Darwin ajoutait, il est vrai : «pas autant toutefois que certaines beautés d’aujourd’hui, si couvertes de gaze et de plumes qu'elles sont la moindre partie d’elles-mêmes. » Dans la pratique il ne faisait pas cette restriction. Ses Amours des Plantes sont la plus criarde enluminure de la nature qu’il soit possible d'imaginer. Grâce à une facile métamorphose, tous les végétaux vivent d’une vie humaine, et, non contents d’avoir les sentiments de l’homme, ils semblent aussi avoir pris à l’homme son corps et ses gestes :
Depuis les chênes géants qui agitent leurs branches sombres (1), Jusqu’aux mousses naines qui s’attachent à leur écorce, Quelle foule de beaux et de belles emplit les bois fastueux, Courtisant et épousant leurs amours végétales !
(1) From giant oaks, that wave their branches dark, To the dwarf moss that clings upon their bark, What beaux and beauties crowd the gaudy groves, And woo and win their vegetable loves.
How snowdrops cold, and blue-eyed harebells, blend Their tender tears, as o’er the streams they bend; The love-sick violet, and the primrose pale,
Bow their sweet heads, and whisper to the gale: With secret sighs the virgin lily droops,
And jealous cowslips hang their tawny ceups.
How the young rose, in beauty's damask pride, Drinks the warm blushes of his bashful bride:
With honeyed lips enamoured woodbines meet, Clasp with fond arms, and mix their kisses sweet,
Les froides perce-neige et les bleues campanules mêlent
Leurs tendres larmes en se penchant sur les eaux ;
La violette malade d'aimer, et la primevère pâle
Courbent leur tête parfumée et murmurent à la brise;
Avec de secrets soupirs le lys vierge languit,
Et les coucous jaloux penchent leur calice basané.
La jeune rose, dans l’orgueil incarnat de la beauté,
Boit les chaudes rougeurs de sa pudique épousée :
Les chèvrefeuilles enamourés rapprochent leurs lèvres de miel, S’enlacent de leurs bras passionnés et mêlent leurs baisers odorants !
Wordsworth eut son heure d’engouement pour Darwin. On s’en étonnera moins en songeant que Cowper lui-même, peintre de la nature si délicat et si sobre, adressa des vers admiratifs au « mélodieux harmoniste de la cour de Flore (1) ». Wordsworth qui devait plus tard reprocher à Darwin de ne songer qu'a la volupté de l'œil fe is an eye volupluary), lui que « son génie et son intelligence naturellement robustes portèrent ensuite à dissiper ces brumes peintes qui de temps à autre s'élèvent des marais situés au pied du Parnasse (2) », il fut d’abord au nombre de ceux qui pendant quelques années éleverent aux nues le Jardin Botanique. Aussi, juste retour, Darwin devait-il être parmi les premiers admirateurs des poèmes du jeune homme (3). Wordsworth avait mérité son approbation en croyant avec lui que l’image matérielle est tout le secret de la poésie. |
Aussi les personnifications, nombreuses déja dans Collins et Gray, fourmillent-elles dans la Promenade du sou et dans les Esquisses. L’Impatence haletante gravit des monts (4) ; la
(4) Lines addressed to Dr. Darwin (1792).
(2) Coleridge, Biographia literaria, ch. 1. L’allusion à Wordsmorth est transparente. : KE
(3) Christopher Wordsworth, Social Life at the English Universities in the Eighteenth Century, note du 5 novembre 1793,
Gräce obséquieuse suit sur le lac le cygne mâle tandis que les Tendres soucis et les À ffections domestiques nagent à la suite du cygne femelle (1) ; la Souffrance a une famille triste (2) ; l'Zndépendance est fille du Dédain (3); l'Espoir se penche incessamment sur l’urne funéraire du Plaisir (4); la Consomplion a les joues couvertes de sourires d’un lugubre éclat et chemine à travers les villages de France sur un cheval pâle (5); l'Oppression se construit des tours aux flancs épais ; la Machination va se cacher éperdue au centre de ses mines ; la Persécution orne son lit (de torture) de lugubres sourires ; l’A mbition empile des montagnes, etc. (6).
Pour la même raison les transpositions d’épithètes sont parmi les procédés préférés du jeune poète. Tantôt il nous est parlé de « l'infatigable éclair des coups de hache du bûcheron (7) »; tantôt « du canot jaseur qui se meut avec un son pensif (8) » ; tantôt « du faible murmure d’un luth crépusculaire (9) », exemples choisis entre cent de qualités transférées d’un objet à un autre, avec bonheur parfois, mais assurément avec trop de fréquence.
C’est un parti pris de tout otfrir sous forme d'image. Veut-il dire qu'il avait dans son enfance assez d’allégresse naturelle pour n'avoir pas besoin des charmes de la mélancolie, il dirà : € Alors nul reflux de gaité ne réclamait de tristes flux de joie de la main de la Mélancolie (10).» La bizarrerie s’accentue quand
(1) E. W., 200 et 206-7.
D. S., 2 (pris à Pope, Essay on Man, IT, 110). (3) D. S., 323-4.
(7 Th'unwearied glance of woodman's echoed stroke (Æ. W., 107). (8) The talking boat that moves with pensive sound (E. W., 319). (9) To the low-warbled breath of twilight lute (D. S. 749).
(10) Then did no ebb of chearfulness demand
Sad tides of joy from Melancholy”’s hand. (Æ. W., 21-2.)
Se