‹ La Jeunesse de William WordsworthChapitre 18 sur 57 · LS RENE · texte numérisé non relu

LS RENE

le poète humanise ou animalise non des abstractions auxquelles il peut prêter telle forme qu'il lui plait, mais des objets ou des phénomènes dont la nature connue proteste contre ce traves tissement. Le sang qui coule des pieds meurtris du chasseur de chamoiïis est « lappé par la langue haletante des cieux altérés (1) ». L'ombre rampe vers le haut des collines « avec des pattes de tortue (2) ». « La vallée (pour les villageois) se tient debout dans la stupeur (3).» Le faux pathétique se mêle fréquemment à ces effets. La lyre d’un vieillard est elle-même non pas vieille, mais dgée (4). La grande Chartreuse toute blanche « pleure sous les ténèbres glacées de ses montagnes (5) ». Et ces personnifications constantes retentissent jusque sur la grammaire d’où le neutre tend à disparaître (6), et où le génitif, d'ordinaire réservé aux êtres animés, s’étend curieusement à des mots de toute sorte (7).

Toutefois, ce qu’il importe surtout de signaler, c’est la méthode d’enjolivement du jeune poète, dont il devait rendre en partie responsable l'habitude de composer des vers latins dans les collèges (8). « J'étais, a-t-il dit, meilleur juge des pensées

. que des mots, égaré dans mon estimation des mots, non seule-

ment par la commune inexpérience de la jeunesse, mais encore par le trafic des délicatesses classiques, par ce dangereux métier qui consiste à cueillir des termes et des locutions dans

(1) Lapp'd by the panting tongue of thirsty skies. (D. S., 397.) (2) D..S., 105.

(3) While silent-stands th’admiring vale below. (E. W., 188.) (4) There, by the door, a hoary-headed sire

Touch'‘d with his wither’d hand an aged lyre. (D. S., 170 1.)

(6) Beacon (fanal) (E. W., 189); stesp (escarpement) (£. W., 156); mountain (montagne) (E. W., 336-9), etc. sont du masculin.

(7) Par exemple : the rivulel's feet (E. W.,76); affections'ear (E. W.,51); the valley's hay (D. S., 274); the cheeh's unquiet glow (D. S., 153); the mountain forest's brow (D. S., 225).

(8) Coleridge, Biographia literaria, ch. 1.

Univ. DE Lyon. — Lecouis 10

des langues auxquelles manque la voix vivante pour porter le sens au cœur naturel, pour nous dire ce qui est passion, ce qui est vérité, ce qui est raison, simplicité et bon sens (1) ». Non seulement il préférait dans les poètes à lui connus les figures les plus recherchées, mais il travaillait sur elles jusqu’à les rendre par quelque variante bien plus étranges encore. A vrai dire, il ne faisait guere ici qu'infliger à ses prédécesseurs immédiats les modifications que ceux- ci avaient fait subir à leurs devanciers. On surprend sans cesse ce procédé dans Thomson, Collins et Gray qui raffinent sur les vers de Milton. On le voit à l’œuvre dans Pope qui retouche les vers de Dryden. Mais alors que Pope cherche surtout à polir des vers rugueux, Wordsworth renchérit sur les expressions déjà curieuses au risque de les rendre extravagantes.

Lady Winchelsea ayant dit que les larmes de l’enfant ne sont que « des gouttes d’avril(2) », Wordsworth écrira, parlant de sa propre enfance :

La Joie effaçait par ses baisers ma larme d'avril (3).

Collins à dans un vers fameux dit que la Simplicité a « un cœur ermite » (hermit heart) (4). Trouvant l’épithète ingénieuse, Wordsworth l’appliquera audacieusement aux vagues solitaires d’un lac (hermut 1vaves) (5), ou à la porte d’un pauvre chalet suisse perdu parmi les monts (hermit doors)(6).

Le même Collins qui est friand d’épithètes rares a écrit dans ses Eglogques Orientales (T) :

Le lis-paix brille plus que les amas d'argent.

(1) Prélude, VI, 106-114.

(2) But April-drops our tears. (Life’s Progress.)

(3) When Transport kiss’d away my april tear. (E. W., 29.)

(4) Ode to Simplicity, 7.

(7) The lily peace outshines the silver store. (Oriental Eglogues, ?, 33.)

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Wordsworth semble lui envier l’image. Partout où la liberté n’est pas, dira-t-il, on voit « le lis de la joie domestique s’étioler (1) ». Mais il fait mieux ailleurs ; il cherche pour la paix un qualificatif plus saisissant. Voulant décrire une cabane cachée sous les arbres, il évoque tout bas la ballade des enfants égarés dans une forêt où un rouge-gorge couvre de feuilles leurs petits corps glacés, et, sans que rien y prépare le lecteur, il écrit :

Le rouge-gorge Paix l'avait ensevelie sous un bois (2).

Gray a-t-il dit « le clairon aigu du coq (3)», Wordsworth dira « la gorge-clairon du coq (4). » Gray a-t-il montré le Nil « couvant l’Egypte sous ses ailes liquides (5) », Wordsworth montrera les vagues de la Liberté « couvant les nations sous leurs ailes pareilles au Nil (6) ». Thomson a-t-il dit de Dieu qu’il « chevauche sublime sur l'aile de l'ouragan (7) », Wordsworth dira que les vagues de la liberté « chevauchent sublimes sur la Conquête, l’Avarice et l’Orgueil (8) ». Pope appelle le second fils de Guillaume le Conquérant « son second espoir (9) » ; Wordsworth appellera le fils aîné d’une pauvre mendiante «son chagrin ainé (10) ». Pope appelle le repos de la mort « le

“sabbat du tombeau » ; Wordsworth appelera le canton d'Un -

terwalden avec ses sommets silencieux «une région de sabbat (11) ».

(4) The lily of domestic joy decay. (D. S., 723.) (2) The red-breast Peace had bury’d itin wood.(D, S., 169 ) (3) The cock's shrill clarion.. (Elegy 19.) (4) Clarion throat » (E. W., 137.)

(5) Where Nile.. Broods o’er Egypt with his watery wings », dernier vers de Alliance of Education and Government.

(6) To brood the nations o’er with Nile-like wings. (D. S , 805.) (7) On the whirlwind's wing.. Riding sublime. (Hymn, 18-9.) (8) Oh give, great God, to Freedom's waves to ride

Sublime o’er Conquest, Avarice, and Pride. (D. S.,792-3 ) (9) Second hope ( Windsor Forest, vers 81.) (10) Her elder grief (E. W., 253.) (11) The sabbath region (D. S., 432.)

Mais les emprunts de Wordsworth sont si nombreux qu’il faudrait une édition spéciale pour en épuiser la liste.

Quelques extraits sont ici nécessaires pour donner une idée du style obtenu par ces artifices multiples. En prenant congé d’elles, voici comment Wordsworth décrit les jeunes Italiennes aperçues sur le bord du lac de Côme :

Adieu ! formes qui sous l’ombrage de midi vous reposez, près de vos petites clairières semées de blé ; adieu, beaux yeux fixes auxquels un sein palpitant inspire de lancer les rayons orageux du jeune Désir ; lèvres dont les courants parfumés vont et viennent, en accord avec la rougeur inquiète de la joue; seins ombreux, vêtus de la molle lumière de l'amour, qui vous soulevez, gouvernés par la lune de la passion (1).

Si détestables qui soient ces derniers vers, ils choquent moins encore que ceux où le poète cède la parole à ses personnages, ordinairement choisis dans la vie rustique, leur prêtant lesmêmes figures de style. Une mendiante surprise avec ses enfants par un orage, sur une route déserte, s’écrie : « Maintenant, impitoyable tempête, lance ton trait le plus mortel! Tombez, flammes, — mais faites-nous périr cœur contre cœur(2).» Le poète qui devait proposer un jour à la poésie d'adopter pour seul langage le parler réel des paysans a d’abord fait discourir comme il suit un montagnard suisse. C’est un vieillard « dont la tête vénérable est fleurie des perce-neige du lit étroit (du tombeau) de l’homme (3) ». Voici comme il expose les misères

(1) Farewel! those forms that, in the noon-tide shade, Rest, near their little plots of wheaten glade; Those stedfast eyes, that beating breasts inspire To throw the sultryÿ ray of young Desire; Those lips, whose tides of fragrance come and go, Accordant to the cheek's unquiet glow; Those shadowy breasts in love’s soft light array'd, € And rising, by the moon of passion sway’d. (D. S., 148-156.)

(2) 6 Now ruthless Tempest launch thy deadliest dart! Fall fires — but let us perish heart to heart. (E. W., 291-2.). (3) .. À swain vhose venerable head

Bloom’d with the snow-drops of Man's narrow bed. (D.S., 594-5.)

SU

de la vie alpestre et la cruelle nécessité qui force les parents âgés à envoyer au loin leurs enfants gagner leur pain :

Ici la Pénurie (1) dirige souvent du mont de la misère jusqu’à la porte de l'été son courant glacé, et ici l'avalanche de la Mort détruit souvent la petite chaumière de la Joie domestique. Mais, hélas ! l'esprit attristé peut observer ici plus que les chagrins généraux de la race humaine : la bise brutale qui souffle sans relâche, glacée par la neige continuelle de la nécessité, nous refuse les aimables groupes qui reposent heureux sur la rive ensoleillée du loisir. Plus encore : le tyran-génie toujours en lutte avec toutes les tendres Charités de la vie, lorsque les liens de l'affection se resserrent de plus en plus, les arrache tout saignants, sans laisser même une main chérie pour étancher le sang des veines ouvertes, et laisse la Vieillesse gémir sur sa couche humide, abandonnée et seule, Car toujours, à mesure qu'ils deviennent de force à payer la dette filiale et à errer en quête de nourriture, le père, contraint par des Puissances qui n’autorisent que l'Homme solitaire à troubler leur royaume, doit, pareil

(1) Here Penury oft from misery's mount will guide

Ev'n to the summer door his icy tide, And here the avalanche of Death destroy The little cottage of domestic Joy.

But, ah! th'unwilling mind may more than trace The general sorrows of the human race.

The churlish gales, that unremitting blow Cold from necessity’s continual snow, To us the gentle groups ofbliss deny That on the noon-day bank of leisure lie.

Yet more ; the tyrant Genius, still at strife With all the tender Charities of life, When close and closer they begin to strain, No fond hand left to staunch th'unclosing vein, Tearing their bleeding ties leaves Age to groan On his wet bed, abandon’d and alone.

For ever, fast as they of strength become .

To pay the filial debt, for food to roam,

The father forc'd by Powers that only deign That solitary Man disturb their reign, From his bare nest amid the storms of heaven

:Drives, eagle-like, his sons ashe was driven,

His last dread pleasure! watches to the plain — And never,eagle-like, beholds again, (D. S., 597-621.)

à l'aigle, de son nid dénudé chasser, parmi les tempêtes du ciel, ses fils, ainsi qu’il fut chassé lui-même. Dernier plaisir redouté ! il les suit de l'œil jusqu'à la plaine, et jamais, pareil à l'aigle, il ne les revoit plus ».

Si nous avons insisté sur les défauts de ces premiers poèmes, ce n’est point pour satisfaire au facile plaisir de critiquer des œuvres juvéniles, c’est avec la conviction qu'il fallait chercher là explication de la réforme que Wordsworth voulut accomplir plus tard. L’excès des défauts fait prévoir l'excès même de la réforme. Cette étude achevée, un mot suffit maintenant pour faire comprendre toute la poétique future de Wordsworth. Dégoûté de ses excentricités de jeunesse, il barrera d’un trait toute la diction poétique et ne voudra retenir que le rythme pour distinguer les vers de la prose. D'ailleurs, peu enclin à se critiquer lui-même, il rejettera sur ses prédécesseurs toute la responsabilité du mal. Il importait donc de faire voir que les défauts incriminés par lui, pour être dans une certaine mesure ceux du siècle, étaient surtout les siens. Pour infirmer cette assertion, il reste à découvrir vers ce moment un poème de quelque valeur (nous mettons de côté les inepties de l’école dite Della Cruscan), où se rencontrent dans une proportion aussi forte les étrangetés rassemblées et tassées dans les douze cents vers que Wordsworth publia en 1798.

Pourtant, malgré cette maladie du style, ces poèmes sont des œuvres géniales, où, sous la croûte d'affectation qui les gêne, de belles images percent en mille endroits. Le jeune poète apportait à pleines mains de nouvelles fleurs fraichement cueillies

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