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à une époque où il semblait que la flore eût déjà été épuisée par les descriptifs. (Encore de la poésie descriptive! s’écriait la Révue mensuelle, en rendant compte d’une de ses premières
. œuvres; n’en avons-nous pas assez ? Faut-il qu’on fasse reten-
tir d’éternelles variations sur Les monts et les vaux, sur les forêts qui se balancent et les nuages qui planent; sur les grottes, les gorges et les vallons? Oui, encore, et toujours. Cela est écrit (1).» Le seul pays des lacs avait déjà donné naissance à de nombreuses pages pittoresques avant la Promenade du soir. Dès 1793, John Brown avait dépeint dans une lettre enthousiaste les beautés de la vallée de Keswick. Il les avait encore célébrées dans un fragment en vers que Wordsworth connaissait bien (2). Thomas Gray avait noté avec une surprenante précision non exempte de sécheresse, dans son journal d’une excursion au pays des lacs, les principaux sites de cette région (3). Peu avant le poème de Wordsworth avaient paru en 1789 la description de William Gilpin (4) et en 1792 celle de Walker (5). Aussi la Revue critique disait-elle, en appréciant la Promenade du
(1) The Monthly Review, article sur les Esquisses descriptives, vol. XII, 2160:
: (2) Il le cite avec éloge dans son Guides to the Lakes (Prose Works, IT, 2355). Il imite les vers sur le bruit des ruisseaux « unheard till now, and now scarce heard » dans la Promenade du soir: « The song of mountain streams unheard by day, now hardly heard » (E. W., 433-4).
(3) Journal in the Lakes (1769). Works of Thomas Gray, edited by E. Gosse, vol. I. Quelques traits ont été empruntés à Gray par Wordsworth ; par exemple Gray décrit les prés de Grasmere, « green as an emerald » (p. 265). Cf, (E. W., 10): « emerald meads ». — « The solemne colouring of night » (Gray p. 258) est reproduit dans E. W., 330. — « The thumping of huge hammers at an iron forge not far distant » (Gray, p. 270) est imité dans E£, W., 445: « the distant forge’s swioging thump profound ».
(4) Tour in the mountains and lakes of Cumberland and Westmoreland
by the Rev. William Gilpin, 178-9. Gilpin, né près de Carlisle, était un com-
patriote de Wordsworth.
(5) Remarks made in a Tour from London to the Lakes of Westmoreland and Cumberland in the summer of 1791,by A. Walker, lecturer, 1792. Css remarques avaient paru préalablement dans le Whitehull Evening Post.
soir : « Nos lacs du nord ont, dans ces dernières années, attiré l'attention du public de toutes sortes de façons. Ils ont été visités par les flâneurs, décrits par les curieux et dessinés par les artistes. » Cependant l’auteur de Particle félicitait justement . Wordsworth d’avoir su y trouver « des images neuves et poétiques » et « des traits qui ne dépareraient.pas nos meilleurs poètes descriptifs (1) ». Ce n’est pas assez dire. La Promenade du soir est un tout compact d'images directement observées. Jamais peut-être, sans excepter l’Allegro et le Penseroso de Milton, plus subtilement personnel mais moins précis; sans excepter Thomson plus grandiose mais plus diffus, Cowper plus net de trait, mais trop soucieux de moraliser, la poésie anglaise n’avait prêté une attention aussi passionnée aux moindres aspects et aux moindres bruits de la campagne. La sincérité de observation est la qualité que Wordsworth revendiquera toujours pour ce poème. « Il n’y a pas une image, dira-t-1l, que je n’aie observée, et encore aujourd’hui, dans ma soixantetreizième année, je me rappelle le moment et le lieu où la plupart me sont venues. » Et citant ces deux vers :
Devant l’ouest radieux iraçant des lignes plus fortes, Le chêne enlace ses branches et ses feuilles assombries (2),
il ajoute cette remarque caractéristique : « L'expression est faible et imparfaite, mais je me rappelle exactement le lieu même où cet aspect me frappa pour la première fois. C'était sur le chemin de Hawkshead à Ambleside, et cela me donna un plaisir extrême. Ce fut un moment important de mon histoire poétique ; c’est alors que je pris conscience de l'infinie variété des aspects naturels qui avait été négligée par les poètes de tous
(1) The Critical Review, vol. VII, p. 347.
(2) And, fronting the bright west in stronger lines, The oak its dark’ning boughs and foliage twines, (E.W , 193-4.)
Rs
les siècles et de tous les pays, autant que je les connaissais. Et je pris la résolution de suppléer à cette lacune. Je ne pouvais avoir alors plus de quatorze ans (1) .» I1 n’y a pas exagération à dire que déjà dans son premier poème ébauché au collège et achevé à l’Université il a tenu cet engagement. Le sujet est la transformation graduelle d’un paysage vu successivement en plein jour, au coucher du soleil, au crépuscule, et dans la nuit. La description de la nuit tombée qui clôt la Promenade du so est surprenante de densité et de précision (2) :
Mais maintenant la Lune brillante et claire atteint son zénith, et, blanches comme le givre, sans tache, s'étendent les plaines; la gorge la plus profonde qu’offre le sein de la montagne cache à peine une ombre aux rayons qui l'explorent. De faibles fils d'argent séparent les collines du bleu profond des cieux, tandis que luit au-dessous le lac azuré. Le
(1) The Evening Walk, note-préface.
(2) But now the clear-bright Moon her zenith gains, And rimy without speck extend the plains; The deepest dell the mountain’s breast displays, Scarce hides a shadow from her searching rays; From the dark-blue « faint silvery threads » divide The hills, while gleams below the azure tide; The scene is waken'd, yet its peace unbroke, By silver’d wreaths of quiet charcoal smoke, That, o’er the ruins of the fallen wood, Steal down the hills, and spread along the flood. The song of mountain streams unheard by day, Now hardly heard, beguiles my homeward way.
All air is, as the sleeping water, still, List'ning th’aereal music of the hill, Broke only by the slow clock tolling deep, Or,shout that wakes the ferry-man from sleep, Soon follow’d by his hollow-parting oar, And echo'd hoof approaching the far shore; Sound of clos’d gate, across the water born, Hurrying the feeding hare thro’rustling corn; The tremulous sob of the complaining owl; And at long interva’s the mill-dog’s howl; The distant forge’s swinging thump profound ; Or yell in the deep woods of lonely hound. (E. W., 423-446).
paysage est réveillé, sans que son repos soit interrompu, par les guirlandes argentées de la paisible fumée d’un feu de charbon, qui des ruines de la forêt abattue descendent lentement la pente des monts et se répandent le long des eaux.
Le chant des ruisseaux de la montagne non entendus le jour, et même à cette heure entendus à peine, me charme, revenant au logis. Tout l'air, comme l’eau endormie, se tait : il écoute la musique aérienne du mont, interrompue seulement par la grave sonnerie de l'horloge lente, ou par l'appel qui va réveiller dans son sommeil le passeur, bientôt suivi du bruit de ses rames qui creusent les eaux, et du son répercuté des sabots d'un cheval qui s'approche du rivage opposé; du bruit d’une barrière qui se ferme, porté par-dessus l’eau et effrayant le lièvre qui cesse de brouter et se sauve à travers le blé frissonnant ; du sanglot tremblant du hibou plaintif, et, à de longs intervalles, du hurlement du chien du meunier, des coups lourds d’un marteau de forge qui frappe au loin l’enclume, ou de l’aboi dans la forêt profonde d’un chien de chasse solitaire.
Plus ambitieuses et plus puissantes que la Promenade du soir, les Æsquisses descriptives sont aussi dans l’ensemble plus rebutantes. L’obscurité, la tension du style et la manière s’y exagèrent. La composition en est confuse à l’extrème. Par là s’explique en partie le mauvais accueil fait à ce poème (1). La Revue critique favorable à la Promenade du soir s’entendait avec la Revue mensuelle pour décrier les Æsquisses. Elle reconnaissait bien la nouveauté du sujet : « Les sauvages sites romantiques de la Suisse n’ont pas encore été célébrés par un poète anglais (2). » Et, en effet, on a vu que Wordsworth s'était surtout inspiré cette fois d'un prosateur, et d'un prosateur français. Le seul deses compatriotes dont les vers eussent effleuré le sujet était Goldsmith. Assis sur un mont imaginaire de l’Helvétie, Goldsmith avait de là moralisé doucement sur les divers pays de l’Europe qu’il supposait voir étendus au-
(1) L'autre raison est dans l’hymne révolutionnaire qui la termine et qui parut au moment de la déclaration de guerre entre la France et l’Angleterre. (2) The Critical Review, vol. VIII, p., 472.
dessous de lui (1). Mais Goldsmith, qui plaint les Suisses et s'étonne de leur voir aimer leur patrie malgré ses rocs et ses neiges, laissait le sujet tout neuf à un enthousiaste des Alpes. Au dire de la Revue critique, Wordsworth n’en avait pas su profiter. «Il avait tiré peu d’étincelles de ces paysages lumineux. » Une admiration, s’il leût connue sur-le-champ, eût consolé Wordsworth de ces attaques. Un jeune étudiant qui lui avait succédé à Cambridge aÿant lu son poème y voyait « la preuve évidente qu’un génie poétique original venait d’émerger au-dessus de l'horizon littéraire (2) ». Coleridge l’admirait pour la force de l’imagination aux prises avec un langage rebelle. Il en dira plus tard exactement les défauts. Il y signalera, outre lobscurité qui venait d’une maitrise imparfaite de la langue, « ces locutions à la fois ressassées et fantastiques qui occupent une place si distinguée dans la technique de la poésie ordinaire (3) ». « Le langage n’en était pas seulement particulier et fort, mais parfois nerveux et tordu, comme par sa propre force impatiente. » Mais la difformité de la plante ne l’empêcha pas d'admirer la vigueur de la sève
« Dans la forme, le style et la manière de tout le poème, et dans la structure de chaque vers et de chaque période, il y a une rudesse et une âpreté combinées avec des mots et des images tout en flamme, qui font penser à ces produits du monde végétal où les fleurs éblouissantes sortent de l’enveloppe dure et épineuse, dans laquelle le fruit savoureux s’élabore (4). » Et le même juge a détaché des Æsquisses un admirable passage où il lui semblait voir « un emblème du poème et du génie de l’auteur tel qu’il se montrait alors ». C’est la description d’un orage vu au coucher du soleil sur les bords du lac d’Uri :
(1) The Traveler (1761).
(2) Coleridge, Biographia literaria, ch. 1v.
(3) Ibid.
(4) Tbid.
C'est l'orage ; cachés dans la brume tout le jour les torrents font entendre, d'heure en heure, un murmure plus profond ;et des sons lugubres, comme les plaintes d'un Esprit perdu, sifflent désespérément le long de la falaise aux grondements sourds; enfin le Soleil parcourant sa plaine occidentale brandit de derrière les nuages son bouclier de flamme. Triomphante sur le sein de l’orage passe comme l'éclair la forme tournoyante de l'aigle vêtu de feu; à l’est, s'étend la longue perspective étincelante des falaises couronnées de bois qui se penchent sur le lac; au loin, dans toutes les Alpes, cent torrents se découvrent, subitement changés en piliers d'or flamboyant ; derrière sa voile, le paysan essaie d'éviter l’ouest qui brûle comme un seul grand soleil dilaté, où, dans un creuset énorme, expirent les montagnes, chauflées à rouge, pareilles à des charbons de feu (1).
Une vingtaine de vers comme ceux-là suffisent en effet pour révéler l'existence du génie descriptif. Les défauts ne prouvent rien contre cette preuve. La magnificence de Thomson était cette fois atteinte, sans rien de cette enflure un peu creuse qui gâte les plus beaux passages de Thomson. Mais nul extrait ne peut donner une idée de ce qui constitue le mérite essentiel de ces deux premiers poèmes. Ge sont de merveilleuses anthologies où ont été rassemblées, avec les plus précis d’entre les traits de
(1) Tis storm; and hid in mist from hour to hour, All day the floods a deeper murmur pour, And mournful sounds, as of a Spirit lost, Pipe wild along the hollow-blustering coast, Till the Sun walking on his western field Shakes from behind the clouds his flashing shield. Triumphant on the bosom of the storm, Glances the fire-clad eagle’s wheeling form ; Eastward, in long perspective glittering, shine The wood- crown'd clifis that o’er the lake recline; Wide o’er the Alps a hundred streams unfold, At once to pillars turn’d that flame with gold; Behind his sail the peasant strives to shun The west that burns like one dilated sun, Where in a mighty crucible expire The mountains, glowing hot, like coals of fire. (D. S., 332-347).
description relevés par l’étudiant dans la poésie antérieure — choix toujours subordonné par lui à la vérification que ses propres sens en ont pu faire, — les innombrables images qu’il avait lui-même déjà saisies dans la nature. L'homme fait devait prendre sans cesse, sans l’épuiser, dans ce recueil de sensations, se contentant souvent d’y faire entrer la lumière d’un style plus simple, d’entrainer dans un mouvement de pensées ce qui n'avait été à l’origine qu’une note isolée prise en passant de relever chacune d’une réflexion destinée à lui donner tout son prix, enfin et surtout de montrer par quelles attaches profondes elle devait tenir au cœur de celui qui a souci du bonheur vrai.
Ayant cette sincérité d'observation et déjà cette puissance de touche, il semblerait que Wordsworth n’eût plus qu'à se défaire des scories que son style traînait dans son cours. Mais l’affectation n’entachait pas seulement son langage. Tout ce qui était autre que la description de la nature était alors chez lui factice ou superficiel. Sa juvénilité se trahissait par le ton banal de ses réflexions morales et par l’expression forcée ou fausse de ses propres sentiments.
Il suivait la mode qui était alors à la sensiblerie. Depuis Rousseau et Sterne les pleurs vertueux coulaient intarissablement. M. Henry Morley relève cinquante effusions de larmes dans le court roman de Mackenzie, l Homme de Sentiment (1), et il ne compte pas les sanglots. Les larmes étaient alors le signe infaillible de la vertu et la source de volupté préférée.
(1) The Man of Feeling, 1771.
Le sonnet étant l’urne exquise où les poètes aiment à distiller les leurs, on le voit après cent ans d’éclipse reparaïître et se multiplier dans la seconde moitié du xvm siècle. Après Thomas Warton qui le remit en honneur, Charlotte Smith avait versé ses chagrins dans des Sonnels élégiaques parus en 1784 auxquels un succès sans précédent valut onze éditions. Le premier poème personnel de Wordsworth avait donc été un « sonnet écrit en voyant Miss Helen Maria Williams pleurer au récit d’une triste histoire (1) ».
Elle pleura. Le courant pourpre de la vie se mit à couler en flots alanguis à travers toutes mes veines frémissantes; un nuage passa sur mes yeux noyés ; — mon pouls battit plus lent, et mon cœur s’enfla jusqu’à sentir une chère et délicieuse souffrance, La vie quitta mon cœur surchargé et mon œil clos ; un soupir rappela la vagabonde dans ma poitrine; cher fut cet arrêt de la vie, et cher le soupir qui rappela la vagabonde au logis et au repos. Cette larme proclame qu'en toi toute vertu habite, et resplendit à l'heure nocturne de la misère; comme la douce étoile du soir mouillé de rosée dit quels feux rayonnants furent noyés par le pouvoir malfaisant du jour, qui n’attendent que les ténèbres de la nuit pour réjouir le misérable vagabond de leur lumière hospitalière (2).
(1) Ce sonnet fut publié en 1787 dans The European Magazine. À cette date Miss Williams (1762-1827), future enthousiaste de la Révolution et traductrice de Paul et Virginie (1796), s'était déjà fait connaître comme poète.
(2) She wept. — Life’s purple tide began te flow
In languid streams through every thrilling vein;
Dim were my swimming eyes — my pulse beat slow, And my full heart was swell’d to dear delicious pain. Life left my loaded heart and closing eye;
À sigh recall’'d the wanderer to my breast;
Dear was the pause of life, and dear the sigh
That call’d the wanderer home, and home to rest. That tear proclaims — in thee each virtue dwells, And bright will shine in misery's midnight hour;
As the soft star of dewy evening tells
What radiant fires were drown’d by day's malignant pow'r, That only wait the darkness of the night
To cheer the wand’ring wretch with hospitable light,
Mais c'était la mélancolie surtout qui régnait alors despotiquement sur la poésie, alliagé aux proportions inconnues de tristesse vraie et de convention littéraire. Les imitateurs de Milton la puisaient à une source commune, à ce Penseroso qui préférait les pensives douceurs de la rêverie aux éclats de l’allégresse. Thomas Warton dans ses Plaisirs de la mélan cohe écrits en 1747, et son frère Joseph dans ses odes diverses publiées en 1746 développaient complaisamment le délicieux thème miltonien. Peut-être est-ce Joseph Warton, professeur au collège de Winchester, qui en inocula le germe à son élève William Bowles dont les Quatorze sonnets plaintifs parus en 1789 influencerent à leurs débuts Southey et Lovell, Lamb et Lloyd, et révélèrent à Coleridge la vraie poésie, entendez celle où le poète décrit ses propres sentiments, surtout ses chagrins, ce genre « étant de tous le plus intéressant (1) ».
Wordsworth aussi connut Bowles et l’admira de bonne heure. Ayant acheté le précieux volume dans une promenade à travers Londres avec son frère le marin, il le lut en cheminant, et, au grand ennui de son compagnon, s’arrêta dans une niche du pont de Londres jusqu’à ce qu'il eût tout achevé (2). Mais
Bowles n’eut pas sur lui l'influence excluvive qu’il exerça sur
Coleridge. C'est d’autres surtout que Wordsworth contracta la chère maladie. C’est de Collins et de Gray, principalement du Ménestrel de Beattie. Incertaine et discrète encore chez Collins, elle se dérobe à demi dans Ode au Soir, et ne se montre à découvert que dans une stance de l’Ode aux Passions :
Les yeux levés, pareille à une inspirée, la pâle Mélancolie était
. assise à l’écart, et deson siège sauvage et retiré, en accents rendus plus
(1) Préface de Poems on various subjects by S. T. Coleridge, London, 1796.
(2) Ge dut être dans l’automne de 1791 avant le départ de Worsdworth pour la France. Son frère John,absent depuis le commencement de 1789, venait de rentrer en Angleterre.
suaves par la distancé, épanchait à travers le cor moelleux son âme pensive (1). »
Gray, triste de nature, et en qui les plus sincères inspirations poétiques furent toutes de tristesse, avait le premier tendu à faire du poète une victime nécessaire de la mélancolie. Le poete de son Ælégie, qui est lui-même, fait graver dans son épitaphe que « la Mélancolie l’avait marqué pour sien (2) ».
C’est toutefois à Beattie qu’il était réservé de proclamer nette ment l'identité de la poésie et de la mélancolie et de prononcer le premier tabou contre celui qui ignore ce divin et délicieux sentiment.
Ah! l’allégresse n’est que turbulence profane comparée aux charmes de la céleste mélancolie !.., Est-il un cœur que la musique ne puisse attendrir? est-il un être qui n’ait jamais senti les mystiques transports nés de la solitude et de la mélancolie ? Il n’a pas besoin de courtiser la Muse : ilest son mépris (3).
Or Wordsworth qui devait plus tard au rebours de Beattie affirmer que la poésie est identique à la joie, était dans l’adoles-
(1) With eyes upraised, as one inspired,
Pale Melancholy sat retired;
And, from her wild sequestered seat,
Im notes by distance made more sweet,
Poured through the mellow horn her pensive soul...
(Collins, Ode to the Passions, 58-61.)
Wordswoith lui emprunte gauchement « the mellow horn » (E. W., 234). (2) And Melancholÿ mark'd him for her own. (Elegy, 120.) (3) Ab, what is mirth but turbulence unholy,
When with the charm compared of heavenly melancholy !.…
.… Is there a heart that music cannot melt?
Alas! how is that rugged heart forlorn ;
Is there, who ne’er those mystic transports felt
Of solitude and melancholy born ?
He needs not woo the Muse; he is her scorn..
(The Minstrel, I, st. Lv et LvI.) C'est attiré par:la mélancolie de Beattie que Châteaubriand lui consacrait un article élogieux en juin 1801. Essai sur la littérature anglaise. .
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cence très semblable à l’'Edwin du Ménestrel, Sa sœur le voyait ainsi (1) et il aimait sans doute à se voir ainsi lui-même. La mélancolie assombrit ses premiers vers. Elle sort de lui pour se répandre sur la nature où il se plaît à en retrouver la teinte adoucie. L’adolescent, si profondément heureux qu'il suffira à l’homme de se souvenir de ces années paradisiaques pour rougir d’avoir failli succomber. à la tristesse, n’exprime du milieu de ses joies que sentiments dolents ou douloureux.
Des que l’on rencontre un des poèmes de jeunesse authentiques, la note mélancolique se fait entendre. Elle est distincte dans ce sonnet inspiré par le souvenir d’une vacance passée auprès de sa sœur :
Douce était la promenade le long de l’étroit sentier (2), à midi, le talus et les haies tout le long du chemin hérissés de touffes vert-pâle de foin embaumé arrachées par les aubépines au passage du chariot pesant que la Vieillesse courbée, au pas lent, s’efforçait d'atteindre; tandis que
(1) Lettre de Dorothée, juin 1793. Knight, Life of Wordsworth, I, p. 82. L’imitation de Beattie est manifeste dans la Promenade du Soir. Wordsworth célèbre les mélodies du soir comme Beattie a célébré celles du matin. Il lui prend deux traits descriptifs de la stance xxxix (première partie). Thro’rustling corn the hare astonish’d springs… Down the rough road the pond'rous waggon rings. qui deviennent à peine modifiés les vers 442 et 116 de la Promenade. (2) Sweet was the walk along the narrow lane At noon, the bank and hedgerows all the way, Shagoed with wild pale-green tufts of fragrant Hay Caught by the hawthorns from the loaded Wain, Which Age, with many a slow stoop, strove to gain, And Childhood, seeming still more busy, took His little rake with cunning sidelong look, Sauntering to pluck the strawberries wild unseen. Nov too, on Melancholy’s idle dreams Musing, the lone spot with my soul agrees Quiet and dark ; for through the thick-wove trees Scarce peeps the curions Star till solemn gleams The clouded Moon, and calls me forth to stray Through tall green silent woods and ruins grey. Sonnet inséré dans une lettre de Dorothée Wordsworth du 6 mai 1792, Il y en avait d'autres à cette date, mais quine nous sont pas parvenus.
Univ. ne Lyon. — LEcouis 11
l'Enfance, semblant plus affairée encore, prenait son petit râteau, d’un regard de côté malicieux, et s’en allait en sautillant cueillir les fraises sauvages, inaperçue. Maintenant aussi, pendant que je médite sur les rêves vains de la Mélancolie, le lieu solitaire s'accorde avec mon âme, étant tranquille et sombre; car à travers les arbres aux épaisses branches enlacées à peine perce l'étoile curieuse, en attendant que luise, solennelle, la lune ennuagée, et m’invite à errer à travers les grands bois silencieux et les ruines grises.
La tristesse est plus accentuée dans la Promenade du soir. Le poète de vingt ans tourne vers son enfance heureuse des yeux de regret. Il n’avait pas besoin alors des sombres douceurs de la mélancolie pour suppléer à la gaité perdue. « L'espoir était tout ce qu'il savait de la souffrance (1). » Aussi, en se retrouvant dans ces lieux où il s’ébattait inconscient naguere, «une larme involontaire jaillit de ses yeux à la vue du plus simple objet (2) ». Mais il ne veut pas s'arrêter à ces vaines souffrances, Il veut en décrivant la nature prouver « qu’il lui reste encore quelques joies (3) ».
Toutefois c’est dans les Æsquisses descriptives que sa mélancolie arrive au paroxysme. Ou plutôt ce n’est plus de la mélan colie, c’est du désespoir qu’il exprime. Il fait penser tantôt à Bowles errant sur le continent pour chercher (combien vainement!) des dérivatifs à ses peines de cœur, tantôt au poète de l’Atastor de Shelley «dont les yeux effarés font languir d’amour éperdu les vierges qui le voient passer, inconnu (4) ». Dans les villages que Wordsworth traverse, « les jeunes filles, sans suspendre leur danse (5), le regardent d’an œil interrogateur,
(1) And hope itself was all I knew of pain. (32.)
(2) Starts at the simplest sight th’unbidden tear. (44.) (3) E. W., 49-50.
(4) Alastor, 62-3.
(5) While unsuspended wheels the village dance,
The maidens eye him with inquiring glance, Much wondering what sad stroke of erazing Care Or desperate Love could lead a wanderer there, (D. S., 41-4.)
se demandant quel triste coup du Souei affolant où de l'Amour désesperé a pu mener là cet homme errant ».
, D Q . A | Et c’est bien pour fuir les chagrins de l’amour que « son cœur mécontent de lui-même » l’a mené à travers la France et la Suisse (1) :
Hélas! dans tous les climats, un rayon fugitif est tout ce que nous avons pour réjouir notre chemin hivernal, condamnés, parmi les brumes
et les tempêtes toujours dominantes, à gravir lentement les Alpes sans fin de la vie (2).
En vain essaie-t-il parfois de soulever le poids de sa douleur :
Joyeuse alouette de l'espérance, reprends ton chant quis’est tu! Belles lumières souriantes, illuminez les pourpres collines! Molles brises et douces rosées du matin délicieux de la vie, et toi, parfum perdu du cœur, Ô revenéz! Bientôt fuit la petite joie accordée à l’homme, et les larmes voyagent devant lui comme un nuage. Car voici venir les Maladies et la Pénurie furieuse, le Labeur et la Souffrance, et la Douleur et la Vieillesse sans joie; et la Conscience qui suit comme un limier le chemin ensanglanté de l’homme crie et mène ses Spectres vers leur proie, jusqu’à ce que, abandonné par l’Espérance, son souffle implore longtemps en vain le terrible sommeil inconnu de la Mort (3).
(1) D. S., 45-73 voir aussi 192-8.
(2) Alas! in every clime a flying ray
Is all we have to chear our wintry way,
Condemn’d, in mists and tempests ever rife,
To pant slow up the endless Alp of life. (D. S., 590-3.) (3) Gay lark of hope thy silent song resume !
Fair smiling lights the purpled hills illume!
Soft gales and dews of life’s delicious morn,
And thou! lost fragance of the heart return!
Soon flies the little joy to man allow’d,
And tears before him travel like a cloud.
For come Diseases on, and Penury’s rage,
Labour, and Pain, and Grief, and joyless Age,
And Conscience dogging close his bleeding way
Cries out, and leads her Spectres to their prey,
Till Hope-deserted, long in vain his breath
Implores the dreadful untried sleep of Death. (D S., 632-644.)
Assiégé par ces lugubres pensées, il envie les pelerins d’Ein siedeln qui viennent, pleins de foi, chercher la guérison de leur corps ou de leur cœur malade au pied du sanctuaire :
Sans un seul espoir d'effacer les chagrins qui y sont écrits, sauf dans le pays où toutes choses sont oubliées, mon cœur, éveillé à des transports depuis longtemps inconnus, souhaiterait presque que votre illusion fût sienne (1).
Et le poème s'achève par un soupir:
Ce soir, mon ami, dans cette humble chaumière oublions le morne poids des maux humains, pour recommencer, quand les sommets roses luiront au matin, notre marche triste et lente (2).
Est ce le Prélude qui a tort de représenter le voyage en Suisse comme une marche triomphale, ou les Æsquisses qui au lieu du jeune homme réel, ardent et joyeux, offrent un héros de fantaisie, mélancolique et au goût du jour ? La question serait peut-être sans réponse, si nous n’avions un récit de ce voyage écrit par Wordsworth pendant le voyage même : une lettre à sa sœur où il traduit ingénument ses impressions à mesure qu’elles sont nées. Or cette lettre est la première expression franche de la joie profonde et de l’enthousiasme concentré qui seront dans l'avenir les caractères principaux de sa poésie. L’allégresse d’une course rapide à travers une magnifique région éclate à chaque ligne. « Je t’assure que je suis en excellente santé et plein d’entrain, et que je n’ai pas eu lieu de me
(1) Without one hope her written griefs to blot,
Save in the land where all things are forgot,
My heart, alive to transports long unknown,
Half wishes your delusion were it’s own. (D. ,S., 676-679.) (2) To-night, my friend, within this humble cot
Be the dead load of mortal ills forgot,
Renewing, when the rosy summits glow
At morn, our various journey, sad and slow. (D. S., 810-3.)
plaindre du contraire pendant toute l’excursion. Mon esprit a été dans un perpétuel tourbillon de jouissances, grâce à la succession presque ininterrompue de sublimes et magnifiques spectacles qui ont défilé devant mes yeux au cours du mois dernier.» Sur les bords du lac de Côme il a formé « mille rêves de bonheur qui pourraient se réaliser sur ses bords ». Il se promet beaucoup de plaisir, en revenant à Cambridge, de pouvoir triompher auprès de ceux de ses amis qui le menaçaient d’une difficulté insurmontable. « Tout a cependant réussi au delà de nos plus hardies espérances. Nous avons bien, il est vrai, éprouvé de petits désastres çà et là, mais pas au point de nous rendre malheureux ; ils ont plutôt ajouté à notre résolution et à notre entrain. » Il n’exprime qu'une seule fois un sentiment de mélancolie, c’est à la pensée de quitter les montagnes suisses (1).
Et il ne semble pas que la tristesse se soit glissée en lui dans l'intervalle qui sépare le voyage de la publication du poème. Il aura à Londres « beaucoup d’heures charmantes (2).» Il écrira avec une pointe de raillerie dans l’été de 1791 à un ami de Cambridge en lui conseillant une excursion «pour dorer sa longue nuit laponienne de mélancolie (3) ». Et en France il n'aura guère le temps de s’abandonner à cette langueur qui veut du calme et du loisir.
Est-ce à dire que tout soit de convention dans Phumeur sombre du jeune poète? Non, sans doute; il traduit dans un langage artificiel les premiers troubles vagues de ses sens et de son cœur. Il n’invente pas de toutes pièces une mélancolie dont il ne ressent rien. Qui en s’interrogeant ne pourrait trouver en soi et dans la
même journée les éléments d’un poème de tristesse et d’un
(1) Lettre de Wordsworth à sa sœur, du 6 septembre 1790. Prose Works, III, p. 224-230.
(2) Lettre à Matthews, du 17 juin 1791. Knight, Life of Wordsworth,l,p. 58,
(3) Lettre à Matthews, du 3 aout 1791. Zbid., p. 59.
poème de joie ? Mais ce sont les plus superficiels parmi les sentiments qui ont une tendance à jaillir les premiers. Et comme le goût régnant commence toujours par enchaîner même les plus indépendants, il est inévitable que le jeune homme garde cachées en lui ses plus profondes aspirations si elles sont en dés-. accord avec ce goût, qu’il les craigne ou les méprise même, et n’attache d'abord de prix qu’à ces pensées communes par lesquelles il est en harmonie avec ceux qui l'entourent. Or, jusqu’à cette date, Wordsworth n’a tiré de son fonds original pour les mettre dans ses vers que ses sensations en présence de la nature. Ni son cœur ni son intelligence n’ont encore fonctionné assez vigoureusement pour prendre la conscience fière de leur valeur. Ses descriptions sont déjà d’un maitre; ses réflexions sont d’un écolier. Les sentiments qu’il exprime sont ceux de sa génération plutôt que les siens. S'il est une vague tristesse dont il souffre, c’est d’être sans tâche qui lui plaise, sans but, sans enthousiasme moral ou intellectuel. Nulle cause ne la passionné encore et nulle idée. Son esprit s’est indolemment contenté des formules courantes. Il n’a prêté qu'une attention distraite à l’homme et à la société. La secousse nécessaire va lui ètre donnée. La transformation de Wordsworth s’ébauche dans son séjour à Londres. Elle se poursuit et s’amplifie durant l'année qu'il va passer dans la France révolutionnaire.
SN
Bel VRP F1