‹ La Jeunesse de William WordsworthChapitre 20 sur 57 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dès qu'il se fut fait recevoir bachelier ès arts, en janvier 1791, Wordsworth quitta Cambridge. Son éducation achevée, il était pressé par les siens et sommé par la prudence de choisir sans retard une carrière. Mais nulle vocation, hormis la vocation poétique, ne lui était venue pendant son séjour à l'Université. Pendant cinq années, il ne fera que temporiser, que chercher pour les autres et pour lui-même de spécieuses excuses à son indécision. Il refusera d’abord d'entrer dans le clergé comme n'étant pas d'âge pour l’ordination (1), puis, lorsqu'il aura atteint l’âge voulu, il mettra en avant ses scrupules

(1) Lettre à Mathews du 23 septembre 1791. Knight, Life of Wordsworth, I, p. 60. .

de conscience. Il renoncera définitivement au droit, aura vaguement l’idée de servir dans l’armée, songera à obtenir un préceptorat où encore à se faire journaliste. Ces velléités de travail régulier furent ses seules concessions à la vie pratique. Au fond, il n’avait qu'une passion, celle du voyage. Né pauvre, il se fût fait colporteur, dit-il, pour la satisfaire (1). Né riche, il eût dépensé sa fortune à courir le monde. N’étant ni lun ni l’autre, il eut pour unique plan d’avenir de gagner du temps, avec l’obscure espérance d’un accident heureux qui lui permît de suivre un jour les penchants natifs de son esprit.

Il ne semble pas qu'aucun biographe de Wordsworth ait assez insisté sur l’imprévoyance dont il fit preuve à cette époque de sa vie. Il est si habituel de le considérer comme ayant donné aux poètes le modele d’une existence régulière et soumise, qu'on glisse sans appuyer sur sa jeunesse réfractaire qui opposa un refus opiniâtre à toutes les sollicitations de la sagesse pratique. La vocation de Wordsworth, comme celle de la plupart des poètes, se manifesta par la révolte. 11 eut comme les autres ses heures, ses années de désobéissance, d’entêtement, de défi audacieusement lancé à la fortune. Comme les autres il fit naître autour de luiles inquiétudes ; pour ses proches il fut longtemps le jeune homme rebelle et présomptueux qui «tournera mal ». Sa noble vie d’acquiescence pacifique aux choses établies débuta par une longue lutte contre la discipline ordinaire de la vie commençante. Et c’est pour avoir lutté contre elle, et lutté victorieusement, qu’il put garder intacts ses précieux dons intellectuels. Telle est du moins l’opinion qu’il a souvent et hautement professée. Telle est celle qu'il exprimait en pleine maturité dans ses plus belles pages de prose, dans sa lettre à Mathetes (2). Un jeune homme frais émoulu d'Oxford, John

(1) Note-préface de l'Excursion. .

(2) En 1809, Prose Works, vol. I, p. 297-308.

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Wilson, destiné à un certain renom comme poète et plus encore, sous le pseudonyme de Christopher North, comme prosateur, demandait à Wordsworth de prendre la direction de la jeunesse bien intentionnée, mais hésitante et troublée de l’époque. Il demandait à Wordsworth de lui tracer un sûr chemin vers le bien, de la protéger contre les dangers de l'erreur et de l'illusion. Wordsworth répondait à cet appel par une fin de non-recevoir. À celui qui réclamait un maître, il déclarait qu’il ne faut plus de maître après l'adolescence, que chacun doit se frayer à lui-même son sentier, compter seulement sur sa propre énergie et sur ses lumières intérieures. JL faisait manifestement un retour sur sa jeunesse et sur le moment où il avait eu à faire un choix « semblable à celui d’Hercule, dans la fable de Prodicus ». D'un côté est le Monde « qui ne parle que de bien-être, de plaisir, de liberté, de tranquillité domestique. S’il invite au travail, c’est à un travail dans le chemin battu et encombré, avec l’assurance de l’approbation complaisante des parents et des amis». D’un autre côté est la Vaillance intellectuelle qui ne cache pas au jeune homme « les obstacles, les désillusions, l'ignorance et le préjugé contre lesquels il devra lutter, s’il se consacre à la vie active; si c’est à la contemplative, elle met à nu devant lui un plan de travail solitaire et sans relâche, une vie de complet oubli peut-être, ou assurément une vie exposée au mépris, à l’insulte, à la persécution et à la

haine...» « Entre ces deux déesses qui chacune à sa façon

vous sollicitent, vous savez à n’en pas douter laquelle il faut choisir : mais, attention ! ce qui importe, ce n’est pas la préférence, c’est k degré de la préférence, c’est le choix pur et

- passionné, le sens intime d’un dévouement absolu et immuable.»

Voilà qui est clairement contraire à la morale de soumission que Wordsworth prêchera volontiers dans sa vieillesse et que l'on identifiera trop souvent avec son nom, alors qu’il déclare

n’être devenu ou n’être resté grand que pour lavoir enfreinte.

« Tous les âges, dit-il, abondent en exemples de parents et d'amis qui, par l'influence indirecte de l'exemple ou par des injonctions et des exhortations directes, ont détourné ou découragé le jeune homme qui, dans la simplicité et la pureté de la nature, avait résolu de suivre son génie intellectuel en dépit des obstacles, et s’était consacré à la science, à la pratique de la vertu et à la conservation de son intégrité, fût-ceau mépris des récompenses temporelles. Par-dessus tout, est-ce que les devoirs et les soucis ordinaires de la vie courante n’ont pas en tout temps exposé les hommes à une déperdition de leurs talents, tenant à des causes dont l’action est d’autant plus fatale qu’elle est silencieuse et sans relâche ; à des causes qui, à moins d’être surveillées d’un œil jaloux et combattues énergiquement, n’auraient pas manqué d’étouffer et de consumer la partie divine de leur esprit ? »

Sans doute Wordsworth ennoblit ettransfigure ici — comme il en a le droit, puisqu'il généralise -— sa propre conduite au sortir de l’Université. Il ne découvre que les raisons élevées et poétiques de sa révolte contre la prudence et l'usage. Mais à tout prendre, il mérite qu’on lui attribue l’éloge décerné par lui au jeune homme fier, intraitable, et dédaigneux du bonheur vulgaire. Il est bon d'avoir devant les yeux le portrait idéalisé de l’adolescent peint par l’homme fait, pour éviter de juger tout Wordsworth daprès le vieillard timoré et méfiant. En 1791, c’est sous les traits d’un paladin prêt à réformer l'univers qu’il se présente à nous, et c’est ainsi qu’il se voyait à travers dix-huit années : « Je comparerai le jeune homme noblement ambitieux qui sort des écoles où il a été élevé et qui se prépare à jouer un rôle dans les affaires du monde ; — jele comparerai, en cette saison d’admiration ardente, à un chevalier nouvellement investi qui apparaît, avec son bouclier encore vierge de trophées, un jour de tournoi solennel, à la cour de la Reine des Fées... Luimême n'entre pas sur-le-champ dans la lice comme combattant,

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mais il jette autour de Jui ses regards et son cœur bat. Il est ébloui par la splendeur de la cérémonie, par les bannières, les devises, les dames d’une beauté suprême, la vue des chevaliers qu'il contemple pour la première fois, dont les exploits sont colportés par le voyageur à travers le monde comme une mar chandise et résonnent sur la harpe des ménestrels. »

Or le « nouveau chevalier », ayant devant lui quelque argent, maigres restes de la fortune paternelle, ne se hâta pas de courber la tète sous un joug importun. Affranchi de la discipline universitaire, il voulut jouir de sa pleine indépendance et vint «planter sa tente nomade dans les régions ouvertes de la société (1) ». C'est à Londres qu’il se fixa en premier lieu, exempt de passions dangereuses, en flâneur qui se place au centre même des affaires et des plaisirs pour satisfaire sa curiosité, en visiteur avide de spectacles nouveaux et dont la fantaisie est sans cesse aux aguets.

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La grandeur croissante de Londres, le spectacle de ses rues chaque jour plus nombreuses et plus encombrées, avaient depuis longtemps saisi l'imagination des littérateurs anglais. Addison, sans remonter plus haut, avait noblement exprimé l’émotion et la fierté patriotiques que lui inspirait la vue de la Cité. Il s'était enorgueilli de voir autour de la Bourse « cette assemblée opulente de compatriotes et d'étrangers délibérant sur les affaires privées du genre humain et faisant de la métropole une sorte d’emporium pour toute la terre». Il avait goûté,

(1) Prélude, NII, 57-8.

à observer ce grand centre du commerce, « une infinie variété de jouissances solides et substantielles ». « Comme j'aime passionnément l'humanité, disait-il, mon cœur déborde naturellement de plaisir au spectacle d’une multitude prospère et heureuse, au point que dans beaucoup de solennités publiques je ne puis m'empêcher de trahir ma joie par des larmes ‘qui coulent en silence sur mes joues (1). » Il s’était plu aussi à comparer les aspects variés des quartiers de Londres, « regardant cette grande ville comme un agrégat de nations diverses, distinctes par leurs coutumes, leurs mœurs et leurs intérêts (2) ». Ses journaux témoignent d’une curiosité constante et joyeuse qui s’exercait sur tous les incidents et toutes les manifestations de la vie de Londres.

Les romanciers du xvur° siècle avaient suivi l'exemple donné par Addison. Les romans de Defoe, de Fielding et de Smollett abondent en peintures détaillées des différentes parties de la métropole, avec une préférence manifeste pour les mauvais lieux et les prisons. Dans le dernier de ses romans, Æwmphrey Clinker, publié en 1771, Smollett sut rajeunir et dramatiser ce thème, en faisant exprimer successivement aux divers membres d’une famille provinciale les sentiments qu’un séjour à Londres éveille en chacun d'eux. C’est d’abord l'excellent et excentrique misanthrope Mathieu Bramble qui s’irrite de voir la capitale devenue «un monstre démesuré », qui raille le luxe ridicule et le clinquant criard des jardins du Ranelagh et de Vauxhall, rendez-vous ordinaires des mondains (3) ; qui se déclare ahuri par le vacarme incessant, empoisonné par les aliments faisifiés et corrompus servis sur toutes les tables (4). C’est sa nièce, Lydia Melford, éblouie par les”splendeurs de la

) The Spectator, n° 69 (19 mai 1711).

(2) Zbid., no 403 (12 juin 1712).

(3) Humphrey Clinker, lettre du 29 mai.

(4) Ibid, lettre du 8 juin.

ville, enivrée par le continuel mouvement des rues, et s’écriant avec enthousiasme que « tout ce qu’on dit dans les Mille el une nuits et dans les Contes Persans sur l’opulence de Bagdad, de Diarbekir, de Damas, d’Ispahan et de Samarcande, est ici réalisé (1) ». C'est la servante Winifred Jenkins dont l'émerveillement ne peut se traduire que par un redoublement de grands mots estropiés et d’ineffables pataqués, car au milieu du tapage et du « huluberlu » elle sent « sa pauvre cervelle galloise tourner comme une toupie (2) ».

Cependant, alors que la prose saisissait les traits les plus en relief et notait plaisamment ou sérieusement l’effet en somme imposant de l’immense ville, la poésie attardée dans les chemins battus continuait de maudire Londres à l'instar des poètes latins maudissant Rome. La troisième satire de Juvénal avait servi de modèle à une série d’invectives contre la capitale, depuis limitation directe d’Oldham, en 1682, en passant par l'A verse dans la Cité de Swift et la Trivra, ou l’art de marcher dans les rues de Londres de John Gay, jusqu’à la Satire sur Londres de Samuel Johnson. Johnson est le type Le plus significatif de ces poètes du xvrr° siècle, citadins obstinés le plus souvent, qui n'auraient pas échangé les boutiques de Fleet Street pour toutes les délices de l’Arcadie, mais qui, fidèles à la tradition classique, se croyaient obligés de chanter les charmes de la campagne et de maudire la vie des cités. Johnson passa à Londres sa vie presque entière et considéra tout autre séjour comme un lieu d’exil. Son biographe Boswell nous le montre sans cesse vantant Londres devant ses amis. Johnson ne pouvait s’y arracher qu'avec peine. Il se sentait triste et malade dès qu’ils’en éloignait. « Dans Patmosphère enfumée de cette ville, il était soulagé de son hydropisie », disait il. Londres était son

(1) Humphrey Clinker, lettre du 31 mai.

(2) Tbid., lettre du 3 juin.

«élément ». C'était pour luile « paradis terrestre », IL sentait même bien en quoi consistait la véritable majesté du lieu et disait avec sa pompe coutumière : « Monsieur, si vous voulez avoir une juste idée de l'ampleur de cette cité, il ne faut pas vous contenter de voir ses grandes rues et ses squares, mais 1l vous faut examiner ses ruelles et ses cours innombrables. Ce n’est pas le splendide étalage des édifices, c’est la multiplicité des habitations humaines agglomérées qui constitue la merveilleuse immensité de Londres (1).» Lavie à lacampagne lui paraissait bonne pour les sots. « Ceux qui aiment à vivre à la campagne, disait-il, méritent de vivre à la campagne.» Et dans Rasselas, il opposait ironiquement les rustres réels, sots, mécontents et envieux aux chimériques bergers de la pastorale. Aïnsi pensait, parlait l’homme; ainsi écrivait le prosateur. Mais le poëte n’a laissé qu'une invective, écrite il est vrai au début de son séjour, contre la ville qu'il aimait. La tradition poétique avait voulu qu’il incriminât ce qui lui était cher et vantât ce qui lui était indifférent.

Or, le seul poete dont l’œuvre reflétät jusqu'alors quelque chose de la grande image de Londres, c'était justement celui qui s’en était écarté avec horreur, comme d’un foyer de corruption et de vice. Cowper pour qui les villes étaient l’ouvrage de l’homme, c’est-à-dire du démon, alors que la campagne était de création divine, avait trouvé des traits forts pour peindre l'effrayante cité qui lui paraissait, comme Satan à Milton, la grandiose personnification du mal. C'était le siège des arts, de l’éloquence, de la philosophie, de la science, le marché du monde, «la plus belle capitale de l'univers». «L’antique Babylone, disait-il, n’était pas plus la gloire de la terre jadis que Londres n’est aujourd’hui la première gloire d’un monde plus accompli, » Mais ces exclamations lui échappaient en quelque

(1) Boswell, The Life of Dr Johnson, conversation du 5'juillet 1763,

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sorte malgré lui, et l’indignation du pieux poëte achevait trop vite en sermon la peinture ébauchée. «0 toi, s’écriait-il, rendez-vous et marché de toute la terre, ville bigarrée de toutes les couleurs de la race humaine et tachée de tous les crimes ; en qui je vois beaucoup que j'aime et plus que j’admire et tout ce que J'abhorre ; beauté criblée de taches qui me plais et me répugnes, Je puis rire et je puis pleurer, je puis espérer et perdre confiance, éprouver la colère et la pitié quand je pense à toi ! Dix justes eussent jadis sauvé certaine ville, et toi, tu as beaucoup de justes, — tant mieux pour toi ! ce sel te conserve ; — sans cela plus corrompue et en conséquence plus près du châtiment à cette heure que Sodome put l'être en son jour, elle pour qui Dieu entendit son Abraham plaider en vain (1). »

Ici comme ailleurs, la morale a vite fait d’étouffer le pittoresque. Cowper laissa donc ce superbe thème à peu près intact et ce fut Wordsworth qui s’en saisit. Le futur poète des lacs fut vraiment le premier, sinon à sentir, du moins à tenter de rendre dignement en vers, sans parti pris satirique, la grandeur et la vie intense de Londres. Ce fait qui paraît d’abord singulier étonne moins quand on refléchit qu'il fallait justement pour éprouver le saisissement nécessaire un homme qui vint du dehors, capable de sensations fraîches et fortes, assez libre d'esprit et assez indépendant à l’égard des maitres anciens pour oser rendre ses impressions neuves avec franchise. Wordsworth fut cet initiateur. Celui qu’on se représente volontiers comme imbu de préjugés rustiques sut comprendre et jugea digne de la poésie l'attrait puissant et bizarre de la capitale.

Il a dit quelle merveilleuse idée l’imagination enfantine, aidée

- des romans ou des récits, se faisait de Londres dans les coins :

les plus reculés de l’Angleterre. Il a rappelé le moment de sa vie où ce qu'il concevait de Londres dans sa folle naïveté dépas-

A) Th: Tash,lll, 835-848,

sait toutes les fictions des poètes sur les palais aériens et sur les jardins enchantés, ou tout ce que les historiens racontent de Rome, du Caire, de Babylone ou de Persépolis. Parmi ses camarades de collège, il y avait un petit infirme qui, par hasard, fut appelé à faire le voyage de Londres. Tous les écoliers l’enviaient et l’admiraient au départ. Quand il fut de retour, apres une courte absence, Wordsworth examina curieusement son air et sa tournure, et fut quelque peu désappointé de ne pas trouver plus de changement dans ses traits après son séjour dans la ville féerique. Il lui adressa cent questions et les réponses banales du petit voyageur le déconcerterent : « Chacun de ses mots sonnait plus creux à l'oreille que les réponses d’un perroquet bavard, répétant sa leçon de travers et semblant se moquer du souffleur qui l’écoute. » Wordsworth trouvait étrange que son camarade fût revenu sans une sorte d’auréole de la grande ville où assurément défilaient sans trêve des prélats mitrés et des seigneurs vêtus d’hermine et où passaient dans leur gloire le Roiet le Lord Maire. Quelque chose le stupéfait surtout, habitué comme il l'était à vivre dans une étroite bourgade : comment des gens pouvaient-ils bien à Londres demeurer porte à porte et rester étrangers, ignorer jusqu'aux noms les uns des autres? (1)

Déjà une fois, depuis cette époque lointaine, Wordsworth avait pu comparer son rêve à la réalité. Il avait profité du premier moment de liberté que lui laissa Cambridge pour voir Londres, et sa mémoire garda toujours présent le souvenir du jour où, après avoir enfilé le long labyrinthe des villages suburbains, il entra pour la première fois dans la vaste cité : «IL était assis sur le dessus d’une diligence, n’ayant auprès de lui que des hommes vulgaires, ne voyant autour de lui que des formes banales et mesquines de maisons, de rues, de gens et de

(1) Prélude, VIT, 77-119. Il tenait ceci de Fielding. Joseph Andrews, I,ch. vi.

ss

; e SEJOUR A LONDRES 177

choses. Mais au moment même où il put se dire qu’il avait franchi le seuil de Londres, il sentit descendre sur son cœur le poids des siècles (1). »

Cette impression n'avait duré qu’un instant et le séjour de Wordsworth avait alors été trop court pour satisfaire sa curiosité. Il avait seulement servi à lui faire perdre ses illusions d’enfant et à lui faire comprendre que le charme mystérieux de la grande ville ne se pouvait découvrir qu'après un séjour prolongé. Or, maintenant, il voulait pénétrer le sens secret de ce qu'il n’avait encore fait qu'embrasser du regard. Promeneur attentif, il venait demander à Londres des sensations analogues à celles qu’il avait trouvées à chaque pas dans ses montagnes. Il allait consacrer à étudier la ville quatre mois de loisir, dont il a rassemblé les principaux souvenirs dans son poème autobiographique.

Il est vraisemblable, toutefois, que lorsqu'il a parlé dans le septième livre du Prélude, en 1804, de son séjour à Londres en 1791, Wordsworth s’est aidé des observations qu’il eut l’occasion d’y faire dans la suite. Il est également vraisemblable qu’il s’est servi avec avantage des impressions vives et subtiles d’un ami qu’il se fit dans cet intervalle, Charles Lamb. La correspondance qu’il entretint avec Lamb à partir de 1800 tourne plus d’une fois sur les mérites comparés de la ville et des champs. Lamb se plaisait à opposer à la divine nature si solennellement célébrée par Wordsworth les gloires de sa cité favorite. Toutes les bénédictions que Wordsworth répandait sur ses montagnes et ses lacs du nord, Lamb les prodiguait aux carrefours de Londres. Il avait sur ses rues, ses bruits, sur ses hôtes les plus humbles, sur ses gamins et ses mendiants des attendrissements égaux à ceux de Wordsworth devant les ruisseaux clairs et les bergers candides du Westmoreland. Sans qu’il soit possible de

(1) Prélude, VII, 540-560.

Univ. DE Lyon. — Lecouis. 12

dire avec précision où Lamb cesse d’être sérieux et où commence son badinage, il est certain qu’il était passionnément épris de Londres où s’écoula sa vie entière. Entre cent passages de sa correspondance et de ses essais (1), voici une lettre de lui à Wordsworth, écrite le 30 janvier 1801, qui donnera la note de cette polémique à moitié souriante, à moitié convaincue. Wordsworth l'avait sollicité de venir le voir à Grasmere, dans le Westmoreland. Lamb lui répondait :

« J'aurais déjà dû répondre à votre aimable invitation. Avec vous et votre sœur, je pourrais aller n’importe où, mais j'ai peur de ne pouvoir faire les frais d’un voyage aussi désespéré, Privé du plaisir de votre compagnie, peu m'importe de ne jamais voir une montagne de ma vie; j'ai passé tous mes jours à Londres, et j'ai fini par m’attacher à ce lieu aussi fortement que vous autres montagnards vous avez pu vous attacher à la nature morte. Les boutiques éclairées du Strand et de Fleet Street ; les innombrables industries, marchands et acheteurs; les carrosses, les chariots, les théâtres ; tout le vacarme et toute la perversité aux alentours de Covent Garden ; les filles même, les veilleurs de nuit, les querelles d’ivrognes, les crécelles des veilleurs; la vie éveillée, pour peu qu’on veille aussi, à toute heure de nuit; l'impossibilité de s’ennuyer dans Fleet Street : la cohue, la saleté même et la boue, le soleil ruisselant sur les maisons et sur les pavés; les boutiques d’estampes, les bouquinistes, les ecclésiastiques qui marchandent des livres; les cafés, la vapeur des soupes qui sort des cuisines ; les pantomimes, Londres lui-même, qui est une pantomime et une mascarade : toutes ces choses se sont fait une place dans mon esprit et elles me nourrissent sans pouvoir me rassasier, L’émerveillement de ces spectacles me pousse à faire des promenades nocturnes dans ces rues encombrées, et souvent je verse des larmes d’allégresse dans le Strand bariolé, tant mon cœur déborde de joie à voir une pareille exubérance de vie. Toutes ces émotions doivent vous paraitre étranges. Vos émotions rurales ne le sont pas moins pour moi... N'ai-je pas assez sans vos montagnes ? Je ne vous envie pas. Je vous plaindrais si je ne savais que l’esprit peut se prendre d'amitié pour n'importe quoi... Ainsi se sont fanées à mes yeux, par

(£) Voir en particulier The Londoner (1810) et The Decay of Beggars (1822).

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désuétude, les beautés de la nature, comme on les appelle présomptueusement ; au contraire toujours fraiches, toujours vertes, toujours chaudes sont restées les inventions des hommes ct les assemblées des hommes dans cette grande cité ».

Gertes la poésie de Wordsworth n’atteint pas au lyrisme ému de la prose de Lamb où l'ironie égaie l'enthousiasme sans le refroidir. Habitués comme nous le sommes depuis un siècle aux pénétrantes descriptions, il y a pour nous je ne sais quoi de banal et de facile à l'excès dans les vers où Wordsworth énumère tous les détails de la fantasmagorie londonienne. Il y manque ce qui fait le charme de l’humouriste, ce qui fait la force de Wordsworth lui-même dans ses tableaux rustiques : l'amour des choses qu’il décrit. Si Wordsworth n’a pas contre les villes la haine de Cowper ou celle de Lamartine qui les haïssait « comme les plantes du midi haïssent l’ombre humide d’une cour de prison (1) », il est certain qu’il ne s’y plaisait qu'à demi et qu'il les jugeait non en citadin mais en provincial tour à tour ébloui et déçu, charmé et scandalisé. Il était venu avec l'espoir de magnificences qu’il s’étonnait, sans oser se l'avouer, de trouver si rares. « En dépit de la plus forte désillusion, il lui arrivait souvent de s’imaginer être émerveillé, par une sorte de déférence envers la ville célèbre. L’admiration était un tribut qu’il lui payait en vertu d’un droit imprescriptible (2). »

En outre, si capable qu’il fût de se suffire à lui-même, il souffrit parfois de l’isolement prolongé où il vécut à Londres et ne le lui pardonnaïjamais entièrement. Ilopposa, à cet isolement pénible dans la foule, la solitude si douce des champs et aussi la vie de village où chacun est connu de tous et connaît tous les

(1) Nouvelles Confidences, livre T, ch. xLr.

(2) Prélude, VIT, 144-9;

autres. Quand il se fixa pour la vie dans le pays des lacs, il répondait par avance à ceux qui lui reprocheraient d’avoir fui la société des hommes que le vrai désert c’est à Londres qu’on le trouve : « Celui-là vraiment est seul, l’homme d’une multitude dont les yeux sont condamnés à n’avoir de jour en jour qu’un commerce vide avec des objets qui manquent de vie, qui repoussent l’amour ; l’homme muré par la vaste métropole, où la pitié se dérobe à des appels incessants... où le voisinage sert plutôt à séparer qu’à réunir. Quels soupirs plus profonds que ceux de l’homme... forcé d’habiter sous un ciel noir une cité... où les vivants ne sont souvent pour leurs frères que ce que sont pour l’ermite de la forêt les feuilles suspendues par myriades sur sa tête; que dis-je! bien moins encore, car celles-ci protègent sa marche du soleil et de l’averse, enflent sa dévotion de leur voix dans les tempêtes et tandis que les étoiles scintillent entre elles lui murmurent une berceuse (1). »

Il entre ici la rancune d’un homme qui ne trouva pas à Londres l'emploi de sa tendresse et n’y donna pâture qu'a sa curiosité.

Nous ne le suivrons pas dans ses promenades à travers Londres, soit que, placé au cœur « de la monstrueuse fourmilière », il regarde devant lui « couler le fleuve infini des hommes et des choses mouvantes » et s’amuse à noter les traits diversement bizarres de la foule cosmopolite, soit que, « échappant au tumulte comme à un ennemi », il se réfugie dans quelque rue transversale «aussi paisible qu’un lieu abrité du vent qui

(1) The Recluse, 613-632 (écrit en 1800).

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souffle en tempête »; soit qu'il pénètre dans les cours intérieures « froides comme des cercueils » ou dans les ruelles noires et étroites « toutes vibrantes du cri des vendeuses ambulantes, le plus aigu des cris de Londres »; soit qu'il s'attarde « dans les régions privilégiées et inviolées » du Temple, où les étudiants en droit trouvent un calme parfait et des massifs d'arbres silencieux à deux pas du tumulte de Fleet Street ; soit qu'il gagne les avenues élargies des faubourgs où viennent flâner ceux qu’attire l’air moins épais et la verdure moins rare (1). |

Il y a sans doute dans sa description des rues de Londres des traits heureux. La façon vive dont elle est présentée donne un avant-goût de certains chapitres de Dickens, à l'humour pres. Mais pourquoi s’appesantir sur l’ébauche de Wordsworth alors que nous possédons les peintures achevées du grand romancier? Trop souvent d’ailleurs Wordsworth dresse simplement le catalogue des vues et des bruits de la capitale. Il est manifeste que les objets décrits n’ont pas séjourné assez longtemps dans son esprit, et qu'ils n’y ont laissé qu’une faible empreinte, parfois même que leurs noms.

Ce n’est pas non plus Wordsworth, surtout quand Lamb s’offre volontiers, qu’il faut prendre pour guide avant de pénétrer dans les musées ou les salles de spectacle. « Le théâtre, nous dit-il, faisait alors mes chères délices. » Néanmoins ses impressions de la vingt-deuxième année ont moins de charme que le simple souvenir de ses extases d’écolier quand, de loin en loin, des comédiens venus à Hawkshead transformaient pour un soir d’été quelque pauvre grange en scène pompeuse. Le petit garcon avait quelquefois eu ainsi, « en regardant à travers les fentes d’un vieux mur, la vision inattendue de grand jour; la seule pensée du lieu où il était l’enchantait plus que si on l’eût

(1) Prélude, VII, 149-229.

conduit dans une éblouissante caverne de féerie, toute pleime de génies occupés à des œuvres que le soleil ordinaire ne doit pas contempler ». Un peu de ce facile ravissement survivait chez le jeune homme au cœur assez susceptible pour verser des larmes en voyant jouer quelqu'un des mauvais drames sentimentaux à la mode. Mais si son cœur s’y laissait prendre, son imagination n’en était ni touchée, ni exaltée. « L’orage de la passion ne dépassait pas les faubourgs de son esprit. » Il fallait pour éveiller son imagination qu’une actrice comme Mrs Siddons, alors « dans la plénitude de son talent », incarnât une des héroïnes de Shakspeare. Il reconnaissait alors les vagues visions qu'il avait eues « lorsqu’après avoir fermé les œuvres du grand poète il rêvait et méditait et sentait dans la solitude (1) ».

Les tribunaux et le Parlement lui-même ne lui firent à cette époque qu’une impression analogue à celle du théâtre. Son cœur battait quand se levait pour parler dans la Chambre des Lords un de ces hommes dont le nom était pour lui comme un terme courant et familier des l’enfance : un Bedford, un Gloucester, un Salisbury ! Il était d’abord émerveillé par l’abondance inépuisable de ces orateurs: «Les mots suivent les mots, le sens paraît suivre le sens. Quelle mémoire et quelle logique! » Mais le flux de paroles finissait par fatiguer jusqu’à ses jeunes et complaisantes oreilles. C'était cependant une des plus belles époques de la tribune anglaise. A la Chambre des Communes, Wordsworth put assister à quelqu'un des tournois oratoires entre Fox, le champion de la Révolution francaise, et Burke, son fougueux antagoniste de la première heure, dont les Réflexions avaient paru l’année précédente. C’est pendant le séjour de Wordsworth à Londres, le 6 mai 1791, qu’eut lieu la célebre querelle en pleine Chambre des deux grands hommes qui jusque-là, malgré la divergence de leurs idées étaient restés

(1) Prélude, VIL, 399-485.

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amis. Wordsworth qui devait être à bien des égards le vulgarisateur poétique des théories politiques et sociales de Burke, le glorificateur des coutumes et des institutions vénérées, des antiques abus aussi; — Wordsworth encore sous le charme des fêtes de la Fédération inclinait alors vers les doctrines opposées. IL fut sans doute de cette multitude insoumise qui murmurait contre les invectives de l’orateur à l'adresse « de tous les systèmes bâtis sur les droits abstraits », qui s’impatientait de ses éloges réitérés des Lois vénérables, de la coutume ct du loyalisme. Burke fit néanmoins sur lui dès lors une forte impression : &« Je le vois — vieux, mais vigoureux dans sa vieillesse — se dresser pareil à un chêne dont le front féuillu projette haut les fortes cornes de ses branches pour mieux frapper de crainte respectueuse ses jeunes frères de la forêt, » Puis, dans ses discours, il y avait des moments mémorables, où la sagesse, « comme la déesse issue du cerveau de Jupiter, s’élançait vêtue d’une armure de mots resplendissants, faisant tressaillir l’assemblée. Un jeune homme et celui-là versé dans l’histoire ancienne, dont la poitrine s'était soulevée sous le poids de léloquence classique, pouvait-il assister, voir et entendre sans sentir de reconnaissance et d'inspiration (1)? »

Wordsworth retrouvait jusque dans l’église l’écho des discussions politiques dont retentissait la tribune et que la « Société des amis de la Révolution » entretenait dans le public. Ges digressions, qui tiraient les sermons de leur banalité ordinaire, n'étaient pas pour lui déplaire. Ce qui excita sa raillerie ce fut, non la hardiesse de pensée, mais l’affectation de langage des sermonnaires célèbres, défaut déjà vivement critiqué par Cowper. Lui chez qui la verve satirique est si courte et si rare, lui qui n’a jamais su ni voulu manier l'ironie, il a dirigé des traits piquants contre les prédicateurs fleuris alors à la mode :

(1) Prélude, VI, 512-543.

«J'ai vu, dit-il, tel joli pasteur à marier, qui venait de passer . deux heures à sa toilette, gravir les marches de la chaire, lever vers le ciel un regard séraphique et, commençant d’un ton qu'il fait bas à dessein, mener à travers mille labyrinthes sa voix qui danse le menuet; je l’ai vu, arrondissant sa bouche de temps en temps en forme d’orifice très délicat, d’œillet tout petit et presque invisible, l’ouvrir ensuite en répandant autour de lui un sourire de ravissement, rayonnant, exquis. Cependant les évangélistes, Isaïe, Job, Moïse et Gessner qui, l’autre jour, écrivit la mort d’Abel, Shakspeare et Young, ce barde dont le génie fit étinceler sur un sujet lugubre des paillettes de fantaisie aussi nombreuses que les étoiles ses inspiratrices, et Ossian (n’en doutez pas, c’est la vérité toute nue) évoqué du bord des fleuves de Morven, — tous, tour à tour, fournissaient les ornements ct les fleurs qui venaient s’enrouler autour de la houlette de l’éloquent et gracieux pasteur, l’orgueil de la vallée, et qui l’aidaient à guider et à gouverner son troupeau séduit (1). »

Quelque intérêt que présentent ces aperçus, ce n’est pas là que résident la force et la nouveauté des impressions de Wordsworth sur Londres. C'est dans les vers où il célèbre Londres comme un grand être mystérieux qui agit sur le contemplateur avec une force analogue, sinon égale à celle de l’océan ou de la montagne. Souvent révolté par les spectacles de débauche étalés devant ses yeux, écœuré par la grossièreté et la violence des grandes fêtes populaires, telles que la foire de St. Bartholomew, il n’a pas été aveugle à ce que contenaient de puissant ces manifestations brutales de la «vaste métropole, source de la destinée

(1) Prélude, NII, 543-571.

de l'Angleterre et du monde, ce grand emporium, ce registre et en même temps ce cimetière des passions, leur impériale demeure, leur première résidence vivante (1).» Mais c’est sur tout aux heures de calme et de solitude qu’il a senti sa grandeur. Il a aimé à parcourir la ville endormie, goûtant «la paix qui vient avec la nuit; la solennité profonde des heures de repos, où le grand courant de la vie humaine s’arrête, où les affaires du jour à venir ne sont pas nées encore et où celles du jour passé sont comme ensevelies dans le tombeau ; la tranquillité du ciel fondue avec celle de la terre, le clair de lune et les étoiles rayonnant sur les rues vides; les bruits rares comme dans les déserts (2) ». Il aura plus tard, en 1802, une sensation semblable mais plus joyeuse lorsque, traversant en diligence le pont de Westminster, il verra l’aube transfigurer la ville ensommeillée : |

« La Terre n’a rien à montrer de plus beau. Il aurait l’âme insensible, celui qui pourrait passer négligemment devant un spectacle si touchant dans sa majesté. Cette cité porte à cette heure, comme un vêtement, la beauté du matin. Silencieux et nus, les vaisseaux, les tours, les dômes, les théâtres et les temples s'étendent librement vers les champs et sous le ciel, tout brillants et étincelants dans l'air sans fumée. Jamais le soleil n’a baigné plus magnifiquement dans ses premiers rayons la vallée, le roc ou la colline. Jamais je n’ai vu, jamais je n’ai senti un calme si profond ! Le fleuve heureux glisse à sa fantaisie, O mon Dieu ! Les maisons mêmes semblent dormir, et tout ce cœur puissant repose en paix (3)».

Non seulement Londres peut, à de certains moments, revêtir une beauté pareille à celle de la nature, mais pour le contemplateur il a comme elle Le pouvoir de mener à la rêverie ou même

à l’extase. « Ainsi que l'orage noir posé sur le sommet de la

(1) Prélude, VII, 593-7. Ù (2) Ibid, VII, 649-661.

(3) Sonnet composed on Westminster Bridge.

montagne fait ressortir le rayon de soleil dans la vallée, de même cette énorme masse d’hommes en ferment sert de solennel arrière-plan ou de relief à des formes et à des objets isolés » qui deviennent ainsi plus grands et plus saisissants que nature. « Combien de fois, dit Wordsworth, j'ai suivi la foule dans les rues débordantes en me disant tout bas : « Le visage de chacun de ceux qui passent près de moi est un mystère !» «Et je continuais à regarder, oppressé par la pensée de ce que nous sommes et du but où nous allons, du quand et du comment, jusqu’à ce que les formes qui défilaient devant mes yeux devinssent comme une procession de seconde vue, telle qu’il en glisse sur les montagnes immobiles ou qu’il en apparaît en rêve. Et un jour que j'avais marché longtemps, perdu dans cette méditation, je fus subitement frappé par la vue d’un mendiant aveugle qui, le visage levé, se tenait debout contre un mur et portait sur sa poitrine un écriteau pour expliquer son histoire, d’où il venait et qui il était. Saisie par ce spectacle, ma pensée tourna sur elle-même avec la force des eaux qui refluent; cet écriteau me sembla l’exact emblème de tout ce que nous pouvons savoir de nous-même et de l'univers. Et je contemplai longtemps cet homme immobile, son visage fixe et ses yeux sans lumière, comme si je recevais un avertissement venu d’un autre monde (1). »

Les triomphantes vanités, les somptueuses extravagances de Londres servaient aussi à mettre en relief les simples traits de courage ou de tenflresse, les actes d’héroïsme ou de bonté modeste comme Lamb aimait, comme Dickens aimera à en signaler parmi les plus humbles habitants de la grande cité. N’est-elle pas touchante dans sa simplicité, dans sa nudité même, cette petite scène notée par Wordsworth au passage? «Un ouvrier était assis dans un square publié, sur la pierre angulaire du mur bas

(1) Prélude, VII, 618-649.

où étaient fixées les grilles de la pelouse spacieuse. Il était assis en silence, tenant couché sur ses genoux son petit enfant maladif qu'il avait apporté là pour lui faire sentir le soleil et respirer un air plus frais. À ceux qui passaient et à moi qui le regardais cet homme ne faisait nulle attention; mais dans ses bras muscu leux, nus jusqu’au coude (il avait dû pour venir là dérober un instant à son travail), il tenait l’enfant et, courbé sur lui, comme s’il avait peur de ce soleil et de cet air qu’il était venu chercher, il examinait le pauvre petit avec un amour ineffable (1). »

Cette esquisse légère d’une scène des rues est la seule que le poète ait détachée du fond lointain de ses premiers souvenirs de Londres. D’autres, assez nombreuses, s’y ajouteront peu à peu qui deviendront de curieux poèmes. À mesure que ses sens seront moins éblouis par le mouvement et par le tumulte, à mesure que s’enracinera plus avant en lui l’idée de dégager de tout spectacle la leçon de bonheur qu’il contient, il saura mieux isoler les menues scènes et leur trouver une valeur. Il prendra plaisir à voir la joie facile des gens du peuple. En flânant un soir sur la rive droite de la Tamise avec Charles Lamb, il signalera le premier « à ce Londonien idolâtre » une scène d’allégresse ayant pour théâtre la plateforme d’un de ces moulins flottants qui bordaient alors le fleuve. Un orchestre joue sur le quai et aussitôt, suspendant leur tâche, voici que le meunier et deux femmes se sont mis à danser gaiement :

En vue des clochers tout vivifiés par les feux du soleil couchant : sous le grand œil ouvert du ciel solitaire, ils dansent nos trois prisonniers, sur le sein du calme fleuve... C’est eux-mêmes qui fournissent le branle, et la musique est une proie dont ils se saisissent, Elle ne joue pas pour eux, mais qu'importe ! ils s’en emparent ; et s'ils avaient des soucis, elle a chassé leurs soucis, et en dansant ils crient : « Tant qu’il vous plaira! » Ils ne dansent pas pour moi et pourtant je partage leur allégresse. Ainsi le plaisir est répandu par toute la terre en dons épars

(1) Prélude, VI, 601-618.

auxquels ont droit tout ceux qui les trouvent. Une riche bonté pleine d'amour, bonne surabondamment, excite toute la nature à la joie et à l'allégresse. Les averses du printemps réveillent les oiseaux, et ils chantent ; si le vent se met à remuer pour son propre plaisir, chaque feuille, celle-ci et celle-là, va baiser sa voisine; chaque flot, l'un comme l’autre, court après son frère. Ils sont heureux, car c’est leur droit (1).

L’émotion que la musique, même médiocre, cause à la foule même grossière, le frappera encore en voyant dans Oxford Street les visages extasiés qui entourent un violoniste des rues. Ge musicien, «c’est un Orphée, à le juger par les miracles qu’il accomplit». Toutes les tristesses, tous les remords, toutes les affaires sont momentanément oubliés :

Comme la lune illumine autour d’elle tous les nuages de la nuit, il est un centre de lumière; il rayonne sur la face de ce loup de mer à la peau tannée et de ce boulanger blême, son panier sur le dos. L’apprenti passait vite pour faire une course pressée; qu'importe ! le voici pris et son temps s'envole... Le commissionnaire s’assoit sur le fardeau qu’il portait; la servante approche en roulant sa brouette; s’il ÿy avait là un voleur, il pourrait la voler à son aise, car elle voit le musicien et elle ne voit que lui... Cet homme quia la taille et les épaules d’un géant, pas un pouce de son vaste corps qui ne vibre de joie... la musique agite tout en lui comme le vent secoue les feuilles d’un arbre... Allez! coupés et carrosses ! roulez sans cesse avec le fracas d’un torrent. Il y à ici vingt âmes heureuses comme les âmes le sont en rêve; elles sont sourdes à votre tapage; elles ne s'inquiètent pas de vous, ni du lieu où vous courez, ni de ce que vous y cherchez (2)!

Mais parfois la foule qui se rassemble ainsi dans l'attente d’un plaisir s’écoule ensuite inquiète et déçue. T'el est le cas pour ces gens qui s’attroupent autour d’un télescope braqué sur le ciel dans Leicester Square. La nuit est cependant bien choisie, car

(1) Stray Pleasures (1806).

(2) Power of Music (1806). Ici Wordsworth avait été devancé et peut-être inspiré par Sir John Davies, Epigram 38, In Philonem, et par Vincent Bourne dans son poème latin sur le Chanteur de ballades.

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elle est claire. « La foule est calme quoiqu'impatiente; chacun se tient prêt avec son argent et envie celui qui regarde; « Que ce doit être beau à voir ! » Mais est-ce l'instrument qui est en défaut, ou les yeux, ou le ciel ?

Est-ce que rien de cette pompe radieuse ne vaut ce que nous avons ici ; ou bien est-ce qu'une chose qui ne peut jamais devenir chère ne procure que peu de joie ? La lune argentée avec toutes ses vallées et ses montagnes si fameuses nous trahit-elle quand nous l’examinons? ses vallées et ses montagnes ne sont-elles qu’un nom? ou bien l'imagination est-elle rapace et forte, et si généreux qu’on soit pour elle ne trouve-t-elle pas toujours qu'on lui donne trop peu ? ou bien quand l’âme humaine a fait un long voyage et rentre en elle-même, ne peut-elle s'empêcher d’être triste? Ou nous faut-il penser que ces spectateurs grossiers... ont une âme qui n’a jamais pris son essor et qui reste malgré tout sur la terre ? — Non, non. Cela ne peut pas être. L'homme a soif de puissance et de majesté. Est-ce donc qu’une pensée profonde et sérieuse absorbe l'esprit heureux de celui qui regarde ou qui a regardé, une joie grave et calme qui dédaigne toute apparence d’orgueil, qui refuse de s’exprimer par des signes extérieurs, attendu qu’elle n'est pas de ce monde bruyant, mais qu’elle est silencieuse et divine ? Quelle qu’en soit la cause, il est certain que ceux qui contemplent longuement et sérieusement ont l’air d’y gagner peu, ont l'air moins heureux qu'auparavant. Ils prennent leur tour l’un après l’autre, et je n’en ai pas vu un seul qui ne s’en allât avec lenteur et comme mécontent (1). |

Ces analyses des impressions du peuple des villes sont pour surprendre dans l’œuvre de Wordsworth. Il est au contraire un sentiment qui revenait de droit au ministère du futur « grand prêtre de la nature » et qu'il devait nécessairement prendre plaisir à observer et à peindre, c’est le sentiment rustique per sistant jusque dans ces jours de fièvre et de vanité, Cowper avait

déjà signalé cet amour de la nature «inné chez tous », que nl

le luxe, ni la foule, ni les affaires ne pouvaient éteindre entièrement. Il en avait donné pour preuve, « ces villas dont Londres

(1) Star-gasers (1806).

est ceint, comme une Indienne basanée de sa ceinture de perles. Il avait montré l'affection du riche citadin pour son maigre jardin où rien ne pousse, triste puits où viennent tout au plus quelques brins de morelle ou de valériane; l'attachement du pauvre à ces boites vermoulues qu’il suspend au-dessus de sa tête, où il entasse les fleurs et qu’il arrose chaque jour (1).

Wordsworth aimera surtout à noter l’amour de la campagne survivant chez ceux qui sont nés à la campagne, mais que le sort a exilés dans la grande ville. Il dira l’émotion de la pauvre servante qui en passant entend chanter une grive en cage, au coin de Wood Street, dans le silence du matin :

La chanson est ravissante, qu'est-ce donc qui lui fait mal ? Elle voit se dresser une montagne, et des arbres lui apparaissent; de brillants nuages de vapeur glissent à travers Lothbury et une rivière coule dans la vallée de Cheapside. Elle aperçoit des pâturages verts au milieu du val qu'elle a si souvent descendu d’un pied léger, son seau à la main; elle voit une petite chaumière isolée, pareille au nid d’une colombe, la seule demeure qu’elle aime sur la terre. Elle regarde, et son cœur est au ciel ; mais déjà tout se voile, la brume et la rivière, la colline et l’ombrage; l'eau ne veut plus couler ni la colline se dresser, et les couleurs pâlissent toutes à ses yeux (2).

C'est aussi le vieux fermier de la vallée de Tilsbury qui, mauvais économe, a perdu son bien, dupé ses créanciers et dû venir se réfugier à Londres. Il a gardé parmi les citadins blêmes cette fleur de santé cueillie dans sa jeunesse au milieu des champs. mais ilse sent étranger dans la ville ; il observe les nuages d’un œil attentif comme s’il avait dix moissonneurs à l’œuvre dans le Strand. Un chariot de foin qui passe l’attire irrésistiblement et il faut qu’il aille toucher cette herbe fanée et la sentir. Tous ses loisirs sont consacrés à se rapprocher de la campagne et dès

(1) The Task, IV, 731-780.

(2) The Reverie of Poor Susan (1800 ?)

CE

qu’il à un instant il s’ achemine vers Smithfield, — mais toujours sa pensée habite la vallée de Tilsbury (1).

Pour ne pas donner par fragments les impressions diverses de Wordsworth sur Londres, nous avons dû anticiper sur l'avenir et joindre aux vers que lui inspira son séjour en 1791 ceux qui lui furent inspirés par ses visites dans les années suivantes. Mais cette confusion voulue, si l’on excepte les réflexions morales venues plus tard, ne fausse pas la biographie du poëte. C’est bien dans son premier séjour, où il eut pour seule tâche de regarder autour de lui, que se gravèrent en son esprit de spectateur joyeux de vivre et de voir, les contours essentiels de l’image qu’il devait garder de Londres désormais et que les pensées successives de l’homme devaient tour à tour teindre de couleurs sombres ou claires. Nous avons sur cette époque une indication précieuse parce qu’elle est contemporaine, et que, si brève qu’elle soit, elle atteste la véracité du Prélude. Wordsworth écrivait à un de ses amis de Cambridge, le 17 juin 1791 : « J’ai passé mon temps à Londres d’une manière étrange, tantôt emporté par le tourbillon de sa sérenua inertra, tantôt rejeté par le remous dans un coin du torrent. Ne t’imagine pas cependant que je n’y aie pas joui de bien des heures charmantes (2). » Cette impression en somme heureuse devait, il est vrai, s’empreindre d’amertume dans la période de crise que Wordsworth allait traverser. Aux premiers temps de sa convalescence morale, dans l’'emportement de sa reconnaissance envers la nature, il fut dur jusqu’à l'injustice envers les villes, par une sorte de demi-misanthropie, et son ressentiment s’exhalait encore en 1800 dans le Reclus. Ensuite, l'équilibre compromis se rétablit dans ses affections. Aidé par le badinage pénétrant de Lamb, Wordsworth comprit peu à peu l’étroitesse de son indignation excessive.

(1) The Farmer of Tilsbury Vale (1803). | (2) Lettre à Mathews, 17 juin 1791. Knight, Life of Wordsworth, I, p. 58.

Tout le septième livre du Prélude et les poèmes sur Londres de 1806 témoignent de ce retour à l’impression originale.

Celle-ci avait dans l’ensemble été bonne. Bien qu'il se soit félicité de n’avoir été à Londres qu’un hôte de passage, il ne ferma pas son esprit à ses enseignements et il prêta l'oreille aux leçons de la vaste cité. Elle fut apres la Nature sa préceptrice, mais «une préceptrice grave et sévère ». L’excessive mobilité de ce décor qui fatigue d’abord les yeux finit par prendre une sorte de fixité et d'harmonie pour son regard attentif. La multitude infinie des objets mesquins ne lui fit pas perdre de vue la magnificence de l’ensemble, car il avait « au milieu des plus petites choses le sens intime des choses grandes, et voyait les parties comme parties avec le sentiment du tout ». Il devait cette ampleur de vision à son éducation première, à son contact quotidien pendant l'enfance avec les objets sublimes. Ainsi « l'esprit de la Nature fut avec lui dans Londres ». « L’âme de la Beauté et la vie durable lui accordèrent leur inspiration. Sur les lignes grèles et sur les ternes couleurs, sur la multiplicité des choses éphémères quise détruisent elles-mêmes, elles répandirent pour lui la Tranquillité et l’'Harmonie ennoblissantes (1). »

Si Wordsworth avait passé non sans plaisir un hiver à Londres, il n’eût pu y rester à demeure sans souffrance, surtout y rester quand la belle saison fut venue. Il avait pris à Cambridge l'habitude des échappées annuelles vers la campagne. Fort à propos, vers la fin de mai 1791, son ami Jones, avec lequel il avait visité la Suisse, l’invita à venir le voir dans le pays de Galles où il habitait un village de la vallée de la Clwydd.

(1) Prélude, VII, 721-770.

RSS

Wordsworth quitta volontiers la ville, avec moins de regret pour son luxe et ses plaisirs artistiques que pour «les humbles étalages des bouquinistes partout exposés librement à l’œil et à la main (1) ». Il séjourna chez Jones à Plas-yn-llan quelques semaines et fit ensuite avec lui une excursion à pied dans le nord de la principauté qui rivalise en pittoresque avec le pays des lacs et qui a sur lui Pavantage de plus glorieux souvenirs semi-historiques et semi-légendaires. Wordsworthvitainsi «la Chaire d’Idris, la région druidique de Menai, les rochers alpestres qui bordent le lit du Conway, les méandres enchanteurs de la riviere Dee et les couchers de soleil qui revêtent de tant de splendeur la vallée de la Clwydd (2). » Il fit l'ascension du Snowdon, rival du Skiddaw et du Helvellyn. Cette ascension est la seule partie du voyage qu’il ait célébrée dans ses vers, bien qu’il ait eu à un moment la pensée de chanter le pays de Galles comme il avait chanté celui des lacs et celui des Alpes. I la détacha du milieu de ses souvenirs pour le symbole magnifique, la nouvelle révélation de la puissance imaginative qu’il y crut découvrir.

« Dans une de ces excursions — puissent-elles ne jamais s’effacer de ma mémoire! — parcourant le nord de la Cambrie avec un jeune ami, je quittai les huttes de Bethgelert à l’heure du coucher, et me dirigeai vers l’ouest pour voir le soleil se lever du haut du Snowdon. Nous arrivâmes à la porte d’une grossière cabane à la base de la montagne et réveillâmes le berger qui accompagne les pas de l’étranger aventureux, guide sûr ; puis ranimés par une courte collation, nous nous élancames au dehors.

« Cétait une nuit d’été lourde, chaude, sans brise, blême, morneet luisante, avecune brume dégouttante, basse et épaisse

(1) Prélude, IX, 30-33.

(2) Dédicace des Descriptive Sketches (1793).

Univ. DE Lyon, — LEGouis. 43

qui couvrait tout le ciel. Mais, sans être découragés, nous nous mimes à gravir le flanc du mont. Le brouillard nous enveloppa bientôt, et, apres quelques paroles banales échangées avec notre guide, nous nous enfonçâmes chacun dans nos propres pensées : c’est ainsi que nous affrontàmes la montée, et pour moi, je ne vis ni n’entendis rien qui arrêtât ou divertit mes méditations, sauf à un seul moment où le chien du berger, ayant à sa joie déterré dans les rochers un hérisson, taquina sa proie repliée sur elle-même de ses bruyants abois. Cette petite aventure (car c’en était une dans ce lieu sauvage et au cœur de la nuit) une fois passée et oubliée, nous reprîmes en silence notre marche sinueuse. Le front penché vers la terre, comme pour une lutte contre un ennemi, je montais, haletant, d’un pas impatient et avec de non moins impatientes pensées. Nous pûmes passer ainsi une heure du milieu de la nuit, gravissant à une certaine distance les uns des autres, et moi, par hasard, en tête de la bande, lorsqu’à mes pieds le sol parut s’éclairer, et après un pas ou deux sembla s’éclairer encore ; et je n’eus le temps ni d’en demander ni d’en apprendre la cause, car instantanément une lumière tomba sur le gazon comme un éclair; je levai les yeux, et voici que la lune était suspendue toute nue dans un firmament d'azur sans nuage, et qu'à mes pieds reposait une mer silencieuse de brume blanche. Gent monts levaient leur sombre dos sur tout cet océan calme; et au dela, loin, très loin, les vapeurs solides s’étendaient, en caps, en pointes, en promontoires, bien avant dans l’océan atlantique qui paraissait se rapetisser et dont la majesté se repliait devant cette usurpation à perte de vue. Toute autre la voûte éthérée ; la, ni empiètement, ni perte; seules les étoiles inférieures avaient disparu, ou versaient une plus faible lueur en la claire présence de l’orbe plein de la lune, qui, de son élévation souveraine, contemplait cet océan onduleux, calme et muet, sauf qu’à travers une crevasse — non loin du bord où nous nous étions arrêtés pour respirer,

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fixe et ténébreuse ouverture d’abime — montait le rugissement d'eaux, de torrents, de flots innombrables, rugissant d’une seule voix, entendue par toute la terre et toute la mer, et en cette heure, semblait-il, perçue par les cieux étoilés (1). » D’abord simple vision « accordée aux esprits de la nuit et à trois voyageurs humains qui se trouvaient là », puis quand elle se fut évanouie et ne se réfléchit plus que dans le calme de la pensée, symbole des actes et des aspirations d’une majestueuse intelligence, «emblème d’un esprit qui se nourrit d’infini, qui couve le vaste abîme, attentif à ses voix jaillissant vers la lumière en un flot continu, d’un esprit soutenu par la conscience d’un pouvoir transcendant, que ses sens conduisent à la forme idéale, dont l’âme est douée d’un privilège plus que mortel ». Dans ce coup de lumière qui avait si soudainement transfiguré le triste paysage, sans cependant rien changer à sa substance, et qui avait comme mis à nu l’âme belle et heureuse cachée derrière un morne voile, Wordsworth reconnaissait la magique puissance de l’imagination créatrice, capable de glorifier ainsi « étendue entière de l’univers », et «d’édifier les plus grandes choses à l’aide des moindres suggestions ». Dans cet échange de suprématie « que faisaient le ciel et la terre, les vapeurs et l'océan, les étoiles et la lune, le silence et le tumulte, les ténèbres et la lumière, il découvrait une saisissante analogie avec cette glorieuse faculté des sublimes esprits qui eux aussi peuvent « tirer de leur être et envoyer au dehors de pareilles mutations (2). » Image qui devait hanter Wordsworth et qu’il devait reprendre en la modifiant dans Excursion. Dernière image grandiose qu’il semble avoir emportée avant de s’éloigner de la nature pour pénétrer dans la société, avant d’échanger momentanément la calme vie contemplative pour une vie de tumulte et de fièvre.

(1) Prélude; XIV, 1-63.

(2) bit, 63-130.

Cependant l'inquiétude et le mécontentement des tuteurs de Wordsworth grandissaient à mesure que les mois s’écoulaient sans qu’il fit choix d’une carrière. Il était près d’atteindre le bout de ses ressources. Sa sœur calculait le 7 décembre 1791 que William possédait 25.000 francs dont il fallait déduire les frais de son éducation (1). Les trois coûteuses années de Cambridge, les voyages faits pendant les vacances et le séjour à Londres avaient dû largement entamer cette somme. Il est vrai qu’un espoir restait: la dette des Lonsdale semblait toujours sur le point d’être acquittée. Dorothée espérait qu’elle le serait dans un an (2). Espoir trompeur qui ne fut sans doute pas exempt d'influence sur la conduite du jeune homme. À l’âge où l'espérance se change si aisément en certitude, il y avait dans cette vague attente de l’aisance de quoi paralyser la résolution de Wordsworth, déjà si hésitantedevant des professions antipathiques. Désœuvré et quelque peu honteux de son désœuvrement, il vint s'installer à Cambridge, auprès des bibliothèques, en pleine vacance de l’Université au mois de septembre 1791. Mais ses penchants naturels eurent vite le dessus de cette humeur studieuse. Il déclara qu’il voulait apprendre le français et l’espagnol, afin de se rendre apte au poste de précepteur chargé d'accompagner quelque jeune homme riche dans ses voyages sur le continent, et décida de passer une année en France. S'il n’y réussissait pas, il reviendrait en Angleterre et, suivant le conseil de son oncle Cookson, apprendrait les langues orientales. Tel fut le prétexte dont il colora son double désir de continuer sa vie errante et de revoir le pays dont l’allégresse l'avait déjà

ravi et dont l’enthousiasme révolutionnaire commencait à le gagner.

(1) Livre du 7 décembre 1891. Knight, Life of Wordsworth, 1, p, 52. (2) Lettre du 23 mai 1791. Zbid., p. 54.

DR

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