‹ La Jeunesse de William WordsworthChapitre 21 sur 57 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IT

Wordsworth arriva à Paris dans les derniers jours de novembre 1791. Il n’avait pas lintention de s’y fixer. Il avait choisi pour lieu de séjour Orléans où, vivant plus à l’écart de ses compatriotes, il espérait apprendre plus vite le français. Mais Paris était sur son chemin ; il ne put se tenir d’y faire un arrêt et d’y visiter à la hâte « les lieux de renommée ancienne ou récente, les derniers surtout, depuis le Champ-de-Mars jusqu'au faubourg Saint-Antoine, et depuis Montmartre jusqu’au dôme de Sainte-Geneviève. Dans ses deux salles vociférantes, celle de l’Assemblée législative et celle des Jacobins, il vit le Pouvoir révolutionnaire secoué comme un vaisseau à l’ancre que ballotte la tempête. Il traversa les arcades du Palais-Royal, longea plusieurs fois son enceinte de cabarets, de mauvais lieux, de maisons de jeu et de boutiques, grand rendez-vous des meilleurs et des pires... Etonné, il écouta de ses oreilles d’étranger les crieurs de journaux et les harangueurs, brouhaha infernal-! et les hommes des factions aux paroles sifflantes, aux yeux enflammés, en groupes, ou deux à deux, ou seuls. Il ne

manquait là pas un des aspects que prend lEspérance ou que sont forcés de revêtir le Doute ou la Peur. Il observait tout. Il épiait les gestes irrépressibles de la colère, du dépit et de la haine qui s’agitaient là pêle--mêle et luttaient face à face avec la gaité et la paresse dissolues ».

« À l’endroit où les brises silencieuses jouaient avec la poussière de la Bastille, il s’assit en plein soleil, ramassa une pierre dans lesdécombres et empocha cette relique à la manière d’un enthousiaste. Pourtant, à parler franchement, il cherchait là quelque chose qu’il ne pouvait pas trouver ; il affectait plus d’émotion qu'il n’en ressentait : car il est certain que ces curiosités diverses, si puissante qu’en fût la première secousse, lui paraissaient récompenser la peine du voyageur moins que la Madeleine peinte par Lebrun, exquisebeautéaux cheveux épars, aux yeux humides et brillants, aux tristesjoues pâles inondées de larmes (1). »

À Orléans, son attention fut d’abord absorbée par « la nou veauté de la langue, des mœurs domestiques, des coutumes, des gestes, des visages, et de tout le vêtement de la vie ordinaire. Ainsi amusé, il se tint au milieu de l'agitation, tranquille et insouciant comme une fleur sous une serre vitrée où comme un arbuste de salon qui étend ses feuilles dans une paix parfaite tandis qu’au dehors, dans toute la campagne, tous Les buissons et tous les arbres sont ébranlés jusqu’à la racine. Cette indifférence peut paraître étrange. Mais il n’avait pas la préparation nécessaire. Il était entré brusquement dans un théâtre où se jouait une pièce depuis trop longtemps commencée. Comme les autres, il avait feuilleté et parfois même lu avec soin les brochures célèbres du jour ; ilne lui manquait pas la demi-intuition

(1) Prélude, IX, 42-81. Ce tableau, quiétait alors au couvent des Carmélites et que l’on contemplait aux sons de la musique religieuse, était une des « choses à voir » du moment. Déjà l’an précédent l'Allemand Halem s’était senti pénétré d'émotion devant cette peinture. Revue Bleue du 9 novembre 1895, article sur Paris en 1790, d'A, Chuquet (1896).

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qui pouvait pousser au hasard sur ce sol maigre, aidée par la conversation et par les nouvelles publiques. Mais n'ayant jamais vu de chronique qui expliquât suffisamment d’où étaient sortis les principaux organes du pouvoir publie, quand et comment ils avaient transmigré ; faute de ce commentaire qui eût donné aux événements une forme et un corps, tout lui paraissait décousu et disjoint, et son cœur ne trouvait pas là d'intérêt vital. D’ailleurs, à cette date, le premier ouragan avait cessé de souffler et la forte main de la violence s’était refermée pacifiquement.… Chaque soir il fréquentait les réunions cérémonieuses de ceux qu'à Orléans le privilège de la naissance séparait des autres, tes sociétés policées et lettrées, versées dans les lois de l’étiquette. Pour cette raison et pour des causes plus profondes on y évitait avec un soin scrupuleux tout entretien sur les biens et sur les maux du moment. Mais bientôt ces restrictions lui pesèrent, et peu à peu il se retira de ce monde pour entrer dans un monde plus bruyant. En peu de temps il devint patriote ; son cœur se donna tout entier au peuple et son amour fut à lui (1). »

Ce n’est pas à Orléans, c’est à Blois que s’accomplit cette révolution intime (2). C’est à Blois où il se rendit au début du printemps de 1792 qu’il trouva « ce monde bruyant » plus en harmonie avec sa jeunesse que les assemblées compassées et prudentes d'Orléans. Ses nouveaux compagnons furent des officiers français. Le premier bataillon du régiment de Bassigny, devenu le 32° d'infanterie, avait, de Tours où il tenait garnison, détaché quatre compagnies sur Blois l’année précédente. C’est avec les officiers de ce détachement que se lia Wordsworth. La plupart d’entre eux étaient hostiles aux idées nouvelles. Leur colonel Pierre-Marie de Suffren, marquis de Saint-Tropez, frère

(1) Prélude, 1X, 81-125.

(2) Peut-être est-ce pour fuir ses compatriotes trop nombreux encore à Orléans qu’il se rendit à Blois. C’est la raison du moins qui avait poussé Jekill à faire ce

changement en 1775. Correspondence of Mr Joseph Jekyll (Algernon Bourke, 1894).

du fameux bailli de Suffren, avait été récemment arrêté par les patriotes de Tours au moment ou il voulait rejoindre Louis XVI fugitif et avait été contraint de démissionner. Mis alors en demeure de prêter le nouveau serment militaire d’obéissance à l’Assemblée nationale, les officiers de Bassigny ne s’étaient pas soumis à cette formalité sans restriction mentale et sans frémissement de colère, si nous en jugeons d’après le témoignage de Wordsworth. « Quelques-uns d’entre eux, dit-il, portaient des épées qui avaient servi dans les guerres, et tous étaient des hommes bien nés, la chevalerie de la France. Différents d’âge et de caractère, ils avaient cependant une seule et même passion au cœur ; tous (sauf un qui sera nommé plus tard) étaient résolus à défaire ce qui avait été fait. Gette pensée était leur soutien et leur unique espoir. Ils n'avaient du reste nulle crainte d’empirer le mal, car le pire était venu pour eux. Ils n’auraient pas fait un mouvement, ni même pris la peine d'examiner une seconde s'ils en feraient un, pour accomplir quoi que ce fût en dehors de leur projet intime. Un d’eux, à compter ses années, était dans la fleur de la virilité, et naguère il avait régné en maitre sur plus d’un cœur tendre. Maintenant il ne se souciait plus de pareils honneurs. Il était transformé. Son caractère avait subi la tyrannie des temps nouveaux. Ils l’avaient flétri ; ils avaient rongé la beauté de sa personne, fait tort à la fois à son corps et à son esprit. Son port qui avait été droit et dégagé était maintenant courbé et ratatiné ; son visage doué par la nature de ses plus beaux dons de symétrie, de lumière et de velouté, exprimait au plus haut degré des ravages prématurés, faits par des pensées malsaines et obsédantes. À l’heure où le courrier de Paris apportait dûment sa charge de nouvelles publiques, la fièvre venait, ponctuelle visiteuse, secouer cet homme. Elle lui coupait la voix et faisait passer mille couleurs sur ses joues jaunies. Tandis qu'il lisait ou méditait, il tâtait de la main le pommeau de son épée, continuellement, comme si c’eût été un

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