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avec la «légende » et on en conclura que la légende est peutêtre à tout prendre plus vraie que l’histoire.
« De jour en jour, dit-il, les routes étaient encombrées des plus braves jeunes hommes de la France, des plus ardents de ses fils qui, liés entre eux par leur vaillance martiale, couraient affronter le choc des ennemis sur la frontière. Au moment où J'écris ceci (1) des larmes me viennent aux yeux — je ne dis pas que je pleure ni que je pleurai alors — mais des larmes voilent ma vue au souvenir des adieux de cette époque, des séparations domestiques, du courage des femmes à l’heure des plus cruels départs; du patriotisme, de l’esprit de sacrifice et de l'espoir terrestre, mus par une foi semblable à celle des martyrs. Même les défilés d’inconnus, vus une seule fois et pendant un seul instant, d'hommes venus de loin au son de la musique et des chants guerriers, avec leurs étendards flottants, leur entrée dans la ville, — et ça et là une figure, une personne distinguée dans la foule, mais qui reste étrangère et que l’on aime ainsi — oui, même ces spectacles passagers ont souvent élevé mon cœur et m'ont paru des arguments envoyés du ciel pour prouver que la cause était bonne et pure, que nul ne pouvait se dresser contre elle à moins d’être perdu, abandonné, égoïste, orgueilleux, vil, misérable, volontairement dépravé, à moins d’être le haïsseur tètu de l’équité et de la vérité (2). »
C’était sentir en patriote. Wordsworth n’était plus le spectateur étonné ou indifférent du drame révolutionnaire. Il avait pris parti. C'était maintenant un prosélyte. C’est qu'il s’étaitlié avec un homme qui l’amenait à comprendre et à aimer la Révolution, avec Michel Beaupuy, alors simple capitaine dans la petite garnison de Blois (3).
(1) En 1804.
(2) Prélude, IX, 262-287.
(3) Pour plus de détails sur Beaupuy, voir le Général Michel Beaupuy, par Georges Bussière et Emile Legouis. (Paris, 1891.)
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Né en 1755, à Mussidan, Beaupuy appartenait à la petite noblesse périgourdine. Sa famille entière s’était distinguée par son esprit libéral dès le début de la Révolution. Les Beaupuy étaient cinq frères en 1789. L’ainé, Nicolas, devint membre de l’Assemblée législative, et, son mandat expiré, organisa sagement le régime nouveau dans sa ville natale, préservée par lui des excès de la Terreur. Le plus jeune, qui avait reçu les ordres, s’empressa de prêter serment à la Constitution. Les trois autres devaient, en quelques années, périr en combattant au service de la France nouvelle.
Engagé comme simple soldat depuis 1771, Michel Beaupuyÿ avait parcouru la France entière avec son régiment, allant de garnison en garnison, et trouvant dans cette existence errante l’occasion d’observer les maux, les besoins et les aspirations générales de sa patrie. Aussi, lorsqu'il prit part aux élections des états généraux, muni de la procuration de sa mère veuve, fit-il entendre à la noblesse du Périgord que le salut du pays exigeait d’elle le sacrifice de ses privilèges séculaires. Les élections terminées, il rejoignit son régiment où il fut fait capitaine, en septembre 1791. Mais son attitude résolument réformatrice avait paru aux nobles officiers ses collègues un crime de trahison envers la cause commune. Ils l’accusaient de s’encanailler et le tenaient à l'écart lorsque Wordsworth le vit, fut surpris de l’ostracisme dont il était victime, et dans le capitaine méprisé découvrit un sage et un héros.
« Dans ce groupe d'officiers il en était un d’une trempe tout autre. C'était un patriote, aussi était-il tenu à distance par le reste et repoussé avec un dégoût oriental, comme un être d’une
caste différente. Jamais il n’y eut sur la terre un homme de plus de modestie et de plus de bonté; il était modeste quoique enthousiaste, Les offenses ne faisaient que le rendre plus bienveillant, et c’est alors que sa nature exhalait le mieux son parfum, comme ces fleurs du gazon alpestre qui répandent leurs aromes quand on les foule aux pieds. À travers les événements de cette grande révolution il s’aventurait avec une foi parfaite, comme à travers un livre, un vieux récit romanesque, ou un conte de fée, ou un rêve d'actions accomplies derrière les nuages de l’été. Sa naissance le mettait au rang des plus nobles, mais c’est au service des pauvres parmi les hommes qu’il s’était attaché, comme par un lien invisible, par des serments prêtés à un ordre religieux. Il aimait l’homme eu tant qu'homme ; il avait pour tous les petits et pour tous les obscurs, pour tous les humbles dans leurs plus humbles offices, une courtoisie qui n’avait en rien l’air de la condescendance. Elle ressemblait plutôt à de la passion et à de la galanterie, aux hommages que dans sa jeunesse oisive de soldat il avait rendus à la femme. Il était quelque peu vain ou semblait l'être; cependant non, ce n’était pas de la vanité, mais de lexubérance de cœur, mais une sorte de joie qui rayonnait autour de lui, tandis qu’il se consacrait aux œuvres d'amour et de liberté, ou qu'il retraçait avec complaisance les progrès d’une cause qu'il avait faite sienne. D'ailleurs cela même était modeste et paisible, et n’ôtait rien à cet hom :'e de ce qui charmait en lui (1) ».
Beaupuy avait près de trente-sept ans ; Wordswortl n'en avait que vingt-deux. Dans l’amitié qui les lia promptement, 1l y eut de la part du poète une réelle déférence, D’ailleurs Beaupuy n’était pas seulement son supérieur par les années ; c'était encore un homme nourri de la lecture des philosophes et
des écrivains politiques peu connus de Wordsworth. La « phi-
(4) Prélude, IX, 288-321.
losophie » était la passion de sa famille. Lui et ses frères étaient moins fiers de leurs titres que de leur ancêtre Montaigne dont ils descendaient par les femmes. Leur maison natale, à Mussidan, renfermait une vaste bibliothèque où ne manquait aucun des grands auteurs du xvir° siècle et où dominaient les in-folios de l'Encyclopédie. Lorsque Lamarque, le futur conventionnel, avait, le 31 juillet 1789, pris la parole dans l’assemblée des trois ordres du Périgord, il avait à l’éloge de Michel Beaupuy joint celui « de ses trois frères philosophes et guerriers » et de sa mère «qui, comme les nobles Spartiates, mêle avec les vertus de son sexe, le zèle de la patrie (1).» Aïnsi élevé et formé, Beaupuy était en mesure de donner à Wordsworth l'initiation que le jeune homme se plaignait de ne pas avoir. Le capitaine méconnu prit plaisir à s'ouvrir devant cet auditeur attentif de ses idées et de ses rêves. Pendant près de trois mois ils furent inséparables.
Pour comprendrel’influence exercée par Beaupuy sur Wordsworth, il faut faire un retour en arrière et examiner, d’après Wordsworth lui-même, quelle place l'humanité avait jusqu'alors tenue dans sa pensée. Dans son enfance l’homme avait pour lui fait simplement partie de décor de la nature. Les bergers de ses montagnes lui étaient apparus grandis et comme transfigurés dans le paysage. « Ecolier vagabond, je sentais la présence de l’homme sur son propre domaine, comme celle d’un seigneur et maître, d'un pouvoir ou d’un génie qui régnait au-dessous de la nature et de Dieu. La plus austère solitude prenait un aspect plus imposant encore quand il était la. Les jours de pluie, si j'allais pècher à la ligne ou si, perdu dans les brouillards, je parcourais les collines sans chemin, soudain mes yeux l’ont aperçu à quelques pas de distance, gigantesque, passant majestueusement dans le brouillard épais, avec ses moutons grands comme
(1) Le Général Michel Beaupuy, p. 20-1.