‹ La Jeunesse de William WordsworthChapitre 25 sur 57 · CES · texte numérisé non relu

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des ours du Groenland. Ou bien, au moment où il franchissait la ligne extrême de l’ombre portée par une colline, sa forme a tout à coup frappé mon regard, je l’ai vu glorifié par le radieux éclat du soleil couchant, ou encore je l’ai aperçu dans le ciel lointain, apparition solitaire et sublime, dominant le plus haut sommet, pareil à la croix aérienne qui se dresse seule sur un roc aigu de la Grande Chartreuse, pour qu’on l'adore (1). » Heureuse conséquence de ces effets d'optique ! Wordsworth devait être amené par là, inconsciemment, au respect de la nature humaine. Il se félicite non seulement d’avoir eu autour de lui dans l’enfance des exemples de vie meilleurs que n’en ont la plupart des enfants, mais encore d’avoir ainsi vu l’homme purifié par l'éloignement ; de n’avoir pas été trop tôt en contact avec les laideurs de la vie encombrée. Il se félicite de n’avoir pas connu trop tôt l'ironie et le rire méprisant qui naissent à l'aspect de ces laideurs, qui rabaissent en nous l’idée de l’humanité et qui poursuivent l’esprit désireux de s’élever à la dévotion envers le genre humain, jusque dans le temple et dans le cœur du temple (2). À Cambridge il fut pour la première fois mis en présence des passions enfiévrées, des manies et des bizarreries individuelles qui éclipsent «la pensée personnifiée, l’abstraction de l’espèce ». Il y côtoya le vice aussi, et alors « sa pensée de la nature humaine s’empreignit d’une terreur et d’une épouvante indéfinies, telles que les tempêtes et les éléments irrités en avaient fait naître en lui, mais bien plus sombres encore; il découvrit là une obscure analogie avec le tumulte, le dérèglement, l'inquiétude, le danger et les ténèbres (3) ». IL eut le sentiment de son ignorance et se rassura en se disant que « s’il agissait bien et s’ilarrivait à comprendre, il apprendrait à aimer

(1) Prélude, VII, 256-275.

(2) Ibid, 293-340, s (3) Ibid., 513-9.

Univ. DE Lyon. — LEGOUIs. ‘ 44

les fins de la vie (1) ». À Londres, l’immensité de la ville et ses souvenirs imposants, l'existence isolée qu’il y mena, lui firent retrouver cette idée d’ensemble de l'humanité qui s’était brouillée et émiettée à Cambridge. Il comprit alors « que la nature humaine à laquelle il se sentait appartenir n’était pas présente en un point, mais que c'était un esprit partout répandu dans le temps et dans l’espace », révélé par les livres et « par ces monuments encore debout, ou renversés, ou déjà penchant vers la terre, ruines semées au loin et sublimes débris des nations évanouies (2) ». Parmi les foules de Londres il sentit « l’unité de l’homme » ; il vit « qu’un seul et même esprit vainqueur de l'ignorance et du vice règne dans les cœurs bons et méchants ; que tous les mortels ont un même sens pour les jugements moraux, comme ils ont un même œil pour la lumière du soleil (3) ».

Ainsi Wordsworth avait acquis du premier coup et conservé malgré tout une idée haute de l’homme et de sa destinée terrestre. Toutefois « l’homme était resté dans son cœur subordonné à la Nature. Gelle-ci était sa passion et son ravissement de tous les instants. l’homme n’était pour lui qu’un plaisir accidentel. Son heure n’était pas venue ». Elle ne devait venir que lorsque Wordsworth eut « vingt-deux étés », c’est-à-dire lorsqu'il se fut lié avec Beaupuy (4). Wordsworth aimait l’homme avec son imagination, Beaupuy l’aimait avec son cœur. Wordsworth était sensible à la poésie du passé et à la beauté de la nature. Beaupuy était trop absorbé par sa religion humanitaire pour donner des larmes aux vieilles choses qui disparaissaient et pour s’extasier devant les paysages. Le contraste des deux esprits a été finement noté par le poète.

(1) Prélude, VII, 528-530.

(2) Ibid, 608-619.

(3) Ibid., 667-674.

(4) Ibid, 340-357.

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Is s’en allaient seuls se promener le long de la Loire encore innocente de carnage civil, ou dans les forêts de Blois, de Russy, de Boulogne, de Marchenoir, « vastes futaies aux ombrages ininterrompus formant des dômes élevés, et laissant sous les arbres un passage ouvert où l’on peut marcher sans obstacle pendant des lieues (1) ». Leurs entretiens roulaient ordinairement « sur l’objet du gouvernement civil et sur ses formes les plus sages; sur l’antique fidélité au monarque et sur les droits constitutionnels ; sur la coutume et sur le changement ; sur le respect de soi-même et sur la vertu que le petit nombre garde avec soin comme un patrimoine d'honneur, et sur l’ignorance de la multitude laborieuse ». Montesquieu était alors leur guide; Beaupuy s'inspirant de lui « était hostile à toute intolérance » et Wordsworth, « qui avait alors à peine plongé dans le tourbillon, avait un jugement plus sain que dans les Jours qui suivirent »; il n’était pas encore égaré par l’ardeur de la lutte ni aveuglé par des intérêts immédiats (2).

Toutefois, « s’ils ne refusaient pas obstinément de voir l’excuse à côté de l'erreur dans le camp ennemi », ils aimaient surtout à se dépeindre les misères des cours royales, « de cette vie de plaisir et d’insensibilité où l'homme qui prospère le mieux est celui dont l'âme est la plus basse....., monde léger, cruel et vain qui n’a pas accès aux sources naturelles de la justice, de la sympathie pour les humbles et de la vérité correctrice ; monde où le bien et le mal changent de nom (3) ».

Surtout ils se plaisaient après Rousseau à célébrer « la noble nature de l’homme ». Ils partageaient la foi du siècle en la perfectibilité infinie de l'humanité, sur laquelle méditaient en ce moment même Condorcet et Godwin. Les désirs aveugles

() Prélude, IX, 431-7.

(2) Ibid, 321-340.

(3) Ibid., 340-354,

de l’homme devaient le pousser à briser ses chaînes; ses facultés supérieures, capables de vérité claire, devaient lui permettre de construire la liberté sur des bases inébranlables. « La propagation du savoir indestructible devait rendre la vie sociale tout entière aussi juste et aussi pure que celle de l’homme sage et vertueux (1) ». À l’appui de ces audacieux rêves ils invoquaient le témoignage de l’histoire ancienne — on sait combien elle était alors honoréel — « Ils pensaient à tous les points brillants des temps dont on a gardé le souvenir, aux vérités sauvées et aux erreurs dissipées, aux esprits solitaires qui ravissent la flamme céleste, à la force et à l'enthousiasme que se communiquent les hommes réunis en multitude. » Comme leur zèle n’avait pas pour objet étroit la délivrance d’une seule nation, comme ils tenaient de l’époque cette philanthropie cosmopolite qui malgré son caractère vague et fragile n’en reste pas moins l’un des meilleurs attributs du xvir1° siècle, ils se rappelaient avec joie « que des sectes avaient triomphé de tous les obstacles de mœurs, de langue, de pays, d'amour et de haine », « que des tribus éparses avaient fini par ne faire qu'un seul corps et par se répandre au loin comme des nuages emplissent le ciel ». Ils n’avaient même pas besoin de chercher dans le passé la confirmation de leurs espérances. Ils la trouvaient vivante « dans ce peuple qui venait de se lever au-dessus de Pabîme d’une honteuse imbécillité, frais comme l'étoile du matin. Ils s’enorgueillissaient de ses vertus, heureux de découvrir chez les hommes les plus grossiers le plus ferme esprit de sacrifice ; de voir l’amour désintéressé, la modération et le sens du juste prédominer au milieu des luttes les plus farouches (2) ».

Dès le début, Wordsworth faisait écho à ces sentiments

(1) Prélude, IX, 354-364.

(2) Zbid., 364-300.

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exprimés par Beaupuy. Mais si l'entretien s’arrêtait, l’imagination emportait vite le poète loin du monde réel. Son esprit fuyait vers d’autres temps où « sur les mêmes racines d'arbres enchevêtrées et vètues de mousse, polies comme le marbre ou comme une mer sans vagues, un ermite sortant de sa cellule pouvait suivre sans être dérangé sa méditation sylvestre.. » S'il entendait sans le voir un cheval frapper au loin ce sol durci de son sabot sonore, c'était pour lui le palefroi d’une des amazones fugitives de l’Arioste ou du Tasse, Angélique ou Herminie. Si le fracas de la musique et le vacarme d’une gaîté tumultueuse éclataient soudain, ce bruit lui semblait venir « d’un repaire de Satyres qui dans quelque clairière invisible menaient leurs danses joyeuses autour d’une beauté mortelle, captive infortunée. La longueur de ces énormes forêts, spectacle nouveau pour lui, s’emparait souvent ainsi de sa fantaisie, tandis qu’il se promenait avec son compagnon respecté (1) ».

Parfois la religiosité, surtout poétique d’ailleurs, du jeune Anglais se faisait jour à travers sa nouvelle ferveur révolution naire, sincère sans doute mais encore peu profonde. S'il atteignait un couvent démantelé « non par le toucher lent et respectueux du Temps, mais par la main brutale de l'Homme, il ne pouvait s'empêcher de regretter la cloche qui naguère sonnait les matines, la lumière allumée au crépuscule et la croix plantée au plus haut du monument, signe d’hospitalité et de calme repos, cher aux yeux du voyageur fatigué (2) ».

Un des points où Wordsworth et Beaupuy différaient encore, c'était la sympathie poétique pour le passé, si faible chez les meilleurs hommes de la Révolution, si vivace dans les cœurs anglais. La vue d’un des châteaux qu’ils rencontraient dans leurs promenades et qui sont l’orgueil du pays blésois : Blois,

(1) Prélude, IX, 437-465.

(2) Ibid., 465-479.

Chambord, Montrichard, Chaumont, Romorantin et tant d’autres, provoquaient chez les deux amis des impressions opposées. Beaupuy s’enflammait à la pensée des vices et des excès qui s'étaient orgueilleusement étalés dans ces palais. L’imagination de Wordsworth, bien qu’il fût capable à l’occasion d’une vertueuse colère, adoucissait parfois « la force de ses nouveaux préjugés civiques, son bigotisme (pour dire le mot) de jeune patriote, et en contemplant ces lieux il avait des éclairs de-joie chevaleresque (1) ».

Mais les instincts anglais de Wordsworth l'aidaient en revanche à comprendre sans effort certains’ des bienfaits que Beaupuy souhaitait de voir à jamais assurés à sa patrie. La suppression des lettres de cachet et des condamnations secrètes, « n’était-ce pas assez pour réjouir l’esprit qui a jamais tourné sa pensée vers le bonheur de l’homme (2)? » D'ailleurs Beaupuy, s’apercevant que son ami était plus aisé à prendre par l’imagination que par le raisonnement, mettait parfois en lumière les iniquités du passé à l’aide de quelque récit passionné. Wordsworth écouta avec attendrissement l’histoire « véridique » de Vaudracour et Julia, « qui montrait jusqu’à quelle profondeur avaient poussé les racines, avec quelle largeur s'étaient étendus les rameaux de ce vieil arbre dont la France

était fatiguée comme d’un fléau mortel, comme d’une impure et noire ignominie. » Le jeune Vaudracour, gentilhomme d'Auvergne, aimait une fille du peuple qu’il voulait épouser. Une lettre de cachet, obtenue par son père, vint mettre obstacle à son dessein. Emprisonné, il n’obtint sa liberté qu’en jurant de renoncer à sa maîtresse. Pouvait-il avoir le courage de tenir un tel serment? Les amants se retrouvèrent, mais furent de nouveau violemment séparés. Julia devenue mère fut mise au

(1) Prélude, IX, 479-501.

(2) Ibid., 532-541.

couvent. L'enfant fut laissé à Vaudracour qui se retira seul avec lui dans un ermitage au milieu des bois, où une maladie ne tarda pas à le lui enlever. Quatre-vingt-neuf arriva, mais « ni la voix de la liberté qui retentit si vite par toute la France, ni les espérances du pays, ni le souvenir de ses profonds griefs personnels ne purent le réveiller de sa léthargie ». Vaudracour avait perdu la raison (1).

Beaupuy fit plus et mieux que de conter à Wordsworth des histoires sur les maux de l’ancien régime. Il lui fit toucher du doigt les plaies qu’il avait laissées et lui montra leur guérison comme le but de ses vœux et de ses efforts.

« Un jour, dit le poète, nous rencontrâmes par hasard une petite fille affamée, marchant avec peine, réglant son pas sur l'allure d’une génisse qu’elle menait par une corde attachée à son bras et qui paissait dans le sentier. L'enfant tricotait de ses mains blémies, dans un morne isolement. À cette vue mon ami s’écria : « C’est contre cela que nous luttons. » Alors je crus avec lui qu’un esprit bienfaisant et irrésistible planait dans l'air, qu'une pauvreté aussi abjecte disparaïîtrait en peu de temps, que nous ne verrions plus la terre déjouée dans son désir de récompenser l'enfant de la peine, doux, humble et patient ; que toutes les institutions qui légalisaient la misère seraient abolies, ainsi que la pompe creuse, le luxe sensuel et le pouvoir sans pitié. et que finalement, pour tout couronner, nous verrions le peuple d’une main forte façonner ses lois,

(1) Prélude,IX, 547-585. Dansle Prélude,IX,548, Wordsworth dit clairement que ce récit lui fut fait par Beaupuy. Le trouvant trop long pour le Prélude il le fit paraître à part en 1820 sous le titre de Vaudracour and Julia. Dans une note - sur ce poème dictée vers la fin de sa vie il contredit son affirmation du Prélude. Il tient, dit-il, cette histoire « de la bouche d’une dame française qui avait été témoin oculaire et auriculaire de tout ce qui fut fait et dit ». « Bien des années après, ajoute-t-il, j’appris que Dupligne était devenu trappiste.» Dupligne semble donc avoir été le nom véritable du héros malheureux. Quant aux affirmations contradictoires du Prélude et de la note tardive, il est plus naturel de s’en fier à la mémoire de Wordsworth à trente-cinq ans qu’à soixante-quinze.

Alors viendraient de meilleurs jours pour l'humanité tout entièré (1).

Peut-être cet incident banal, ce mot si simple mais assurément grandi et vivifié par la passion : « C’est contre cela que nous lutions, » firent-ils plus que tout le reste pour achever la conversion de Wordsworth. Il fut dès lors pris par le cœur lui aussi. I] avait trouvé une religion : la pitié et l'amour pour les malheureux, joints à l’espoir de les relever. Tout le reste de l'édifice construit par les raisonnements de Beaupuy était fra gile et en effet ne dura qu’un temps. L'intérêt porté aux humbles qui en était la base subsista seul à travers tous les autres changements. Jusqu'à la fin Wordsworth, devenu conservateur résolu, pourra dire encore dans ce sens qu’il n’avait pas cessé d’y avoir du socialiste et du chartiste en lui.

L’ardente prédication de Beaupuy avait fait tomber une à une les- dernières résistances du jeune Anglais. Wordsworth s’attacha en disciple respectueux à cet homme épris de dévouement et de sacrifice, en qui se confondaient à ses yeux l'idéal du soldat et l’idéal du citoyen. Beaupuy devait demeurer pour lui le type du soldat philosophe. La pensée que Beaupuy verserait son sang pour ses idées de paix et de bonheur ajoutait encore à l'attrait de sa parole. S'adressant à Coleridge avec lequel il devait plus tard discourir souvent sur la philosophie, Wordsworth s’écriait :

(1) Prélude, IX, 509-532, Il traduisait ainsi cette pensée en 1792 dans le style bizarre de ses premières poésies, sonzeant au cheval pâle de l’Apocalypse :

« La cruelle Consomption ne chevauchera plus sur son cheval pâle le long des vignobles et des vallées de la France, faisant disparaître autour d'elle des hameaux entiers. » Descriptive Shetches, 788-791.

La même misère avait frappé déjà Jekyll dix-sept ans plus tôt, aux environs de Blois. « Les paysans de cette partie de la France, écrivait-il, sont misérablement pauvres. Les petites gardeuses de vaches sont toujours à travailler à leurs quenouilles, et leur bounet est toujours propre et quelquefois brodé, tandis que leurs

pieds sont sans chaussures et sans bas. » Correspond. of Mr Joseph Jekyll, op. cit.

Ce rapprochement intéressant a été signalé par M. ZE Hutchinson dans l’Academy du 17 mars 1894.

Oh ! ami, il est doux dans les bosquets académiques ou dans nos vertes vallées arrosées par la Rotha, la Greta, le Derwent ou quelque ruisseau sans nom, de méditer et d'échanger ses pensées sur la liberté individuelle, sur l’espoir en la nature humaine, sur la justice et sur la paix. Mais ce labeur est bien plus doux encore. si le monde est au bord de quelque grande épreuve, et si nous entendons la voix d’un homme consacré, d’un homme que les circonstances appellent à donner un corps à son sentiment intime, à lui faire revêtir la forme d’une action et à le répandre comme une bénédiction par le monde. Alors le doute n’est pas et la vérité est plus que la vérité; elle est un espoir et un désir ; elle est un credo fervent, sanctionné par un exemple divin, acceptant les dangers, les difficultés et la mort. Tels étaient les entretiens que, sous les ombrages de l’Attique, Dion eut jadis avec Platon; c’est ainsi qu’il se prépara müûrement pour son rôle de libérateur ; tels étaient encore ses entretiens avec Eudème et Timonide, sur le vaisseau qui le portait de Zacynthe en Sicile pour renverser le tyran, guerre philosophique conduite par des philosophes. Voué à un destin plus rude, bien qu’animé d’une pareille ambition, tel était celui : dont je parle. C’est ainsi que Beaupuy (que son nom soit placé auprès des noms les plus nobles de l'antiquité !) façonnait sa vie, et nous échangeâmes plus d’un long discours inspiré par une foi non moins haute. Préparé pour le pis, Beaupuy périt en combattant comme général en chef sur les bords de la Loire malheureux contre des hommes égarés, ses concitoyens. Heureux cependant de n’avoir pas assez vécu pour voir les années qui suivirent, et que nous voyons maintenant, nous dont le cœur

est aussi ardent que le sien l’était alors (1). »

Le 27 juillet 1792, Baupuy quitta Wordsworth pour aller combattre sur le Rhin avec son régiment. Les deux amis ne

(1) Prélude, IX, 390-430. Ce passage a été écrit peu après le couronnement de Napoléon.

devaient plus se revoir. La guerre qui ne tarda pas à éclater entre la France et l'Angleterre les priva même bientôt de nouvelles l’un de l’autre. Wordsworth était mal informé quand il croyait que Beaupuy avait succombé en Vendée où il fut d’ailleurs grièvement blessé. Beaupuy fournit une carrière plus longue que ne le supposait Wordsworth. Mais celui-ci ne s’était pas abusé sur les vertus du capitaine de Blois. La vie militaire de Beaupuy a pu être reconstituée en entier sans révéler autre chose que son héroïsme, son prosélytisme ardent, son humanité et son inaltérable bonne foi. Soit à Mayence où il fut un des plus énergiques parmi les glorieux assiégés ; soit en Vendée où il contribua à l’égal de Kléber et de Marceau à détruire la grande armée vendéenne, où il fut peut-être ensuite le premier de tous à vouloir essayer sincèrement de la clémence et de lamnistie; soit sur le Rhin sous Pichegru et sous Moreau, jusqu’au combat sur l’Elz du 19 octobre 1796 où il fut tué, il resta digne de l'éloge anticipé du poète anglais. Brave jusqu’à la témérité, modeste jusqu’à l'effacement, il a surtout pour caractéristique d’avoir gardé intacts à travers les pires “épreuves, la confiance dans un avenir meilleur et l'esprit de bonté qui l’animaient au départ. Il fut l’un des vrais paladins de la Révolution. Il aurait pu répéter à sa dernière heure ce qu'il écrivait dans son Journal du siège de Mayence, moins d’un an après avoir quitté Wordsworth: «J’ai rempli bien sérieusement mon serment d’apostolat toutes les fois que l’occasion s’en est présentée (1). »

Wordsworth, auprès duquel on vient de voir avec quel succès cet apostolat s'était exercé, ne resta pas longtemps à Blois après le départ de son ami. Il yétait encore lorsque le roi fut détrôné apres la journée du 10 août, mais il retourna ensuite à Orléans où il se trouvait pendant les massacres de septembre (2). Ces

(1) Le général Beaupuy, op. cit., p.86.

(2) Autobiographical Memoranda, op. cit.

ss

crimes «lamentables» ne refroidirent pas son enthousiasme ; à peine avaient-ils cessé que Wordsworth s’imaginait que de telles horreurs avaient pris fin pour toujours, «monstres éphémères que l’on ne voit qu'une fois, qui n'apparaissent qu’un instant pour mourir aussitôt (1)». Les grands événements qui marquerent la fin du même mois enflèrent son cœur d’espoir. La canonnade de Valmy était courageusement supportée par les patriotes, et les Prussiens « fuyaient devant leur proie anticipée ». L’Etat «comme pour montrer son âme haute et intrépide, ou pour remercier ironiquement les alliés battus d’avoir réveillé son énergie, après avoir détrôné le roi, n'avait pas épargné le trône vide et s’était fièrement empressé de prendre la forme et le nom vénérable de République (2) ». Ce seul mot fut pour le jeune homme une véritable griserie. Resté seul sur les bords de la Loire, il acheva ses Æsquisses descriptives qui donnent d’une manière plus saisissante encore que le Prélude la preuve de la métamorphose qui s’opéra en lui dans ce moment. Ce poème, où il se montrait d'abord désespéré, change d’accent vers la fin. La nature entière où se reflétait naguère sa tristesse semble sourire. C’est la venue de la Liberté qui l’a transformée. La France, «belle nation favorisée que son âme aimera jusqu’à ce que la vie ait brisé sa coupe d’or (3) », s’est transfigurée le jour où de monarchie elle est devenue république :

Oui comme j’errais aux lieux où les eaux du Loiret glissent entre

‘les trembles dont les frémissements s'entendent d’un bord à l’autre,

alors que des nuages d'octobre tombait, blanchissant les rides du courant bleu, une lumière plus douce, — il m’a semblé que dans chaque ferme le

coq vigilant chantait d’une voix que mes oreilles n’avaient jamais entendue

(1) Prélude, X, 41-7.

(2) Ibid, 31-41.

(3) And thou! fair favoured region! which my soul Shall love, till Life has broke her golden bowl. (Descriptive Sketches, 740-1,)

si perçante ; le claquet de chaque moulin qui brisait les eaux murmurantes, berçait la pensée charmée en des rêves plus délicieux ; chassant ces longs, longs rêves, la feuille tombante éveillait une plus faible angoisse de chagrin moral; l'écho mesuré du fléau lointain serpentait par la vallée avec une cadence plus harmonieuse; la rivière roulait des flots plus majestueux et les bois frappés par le soleil s’illuminaient d'un or plus riche (1).

Sans doute, la guerre de la liberté va porter partout le fer et le feu, mais qu'importe !.…

Voyez ! des flammes inoffensives sort un enfant charmant ! Une terre nouvelle naît avec ses vertus propres : la Nature, comme à sa première aurore, commence son règne virginal et l'Amour et la Vérité composent . son cortège (2).

Il est impatient, maintenant qu’il sait le français et qu’il est lui-même devenu Français de cœur et d'esprit (2), de revoir ce

(1) Yes, as I roam’d where Loiret’s waters glide Thro’rustling aspins heard from side to side, When from october clouds a milder light Fell, where the blue flood rippled into white, Methought from every cotthe watchful bird Crowed with ear-piercing power till then unheard ; Each clacking mill, that broke the murmuring streams, Rock’d the charm'd thought in more delightful dreams, Chasing those long long dreams the falling leaf Awoke a fainter pang of moral grief ; The measured echo of the distant flail Winded in sweeter cadence down the vale; A more majestic tide the water roll’d And glowed the sun-gilt groves in richer gold. (Descriptive Sketches, 760-773.) (2) Lo! from th’innocuous flames, a lovely birth ! With it’s own Virtues springs another earth : Nature, as in her prime, her virgin reign Begins, and Love and Truth compose her train. (Ibid., 782-785.) (3) I fait dire au Solitaire de l'Excursion qui, lui, n’avait jamais quitté l’Angleterre au moment de la Révolution : « Si un sang français ne coulait pas dans mes veines, si je n’avais pas respiré l’air de France, qu'importe ! une flamme toute française brûlait dans les rameaux flétris de mon cœur épuisé. » (Excursion, IT, 741-5.)

Paris où s’est décidé tant de fois déjà le sort de la France entiere.

Au mois d'octobre, &par un jour d'automne silencieux et si beau qu’il caressait ses regrets et les rendait plus profonds en les caressant », il s’arrêta sur le bord de la Loire et dit un long adieu «à son riche domaine, à ses vignobles et à ses labours, à ses prés verts et à ses bois multicolores », puis il s’éloigna de ce lieu paisible pour gagner la tumultueuse métropole (1).

La vue de Paris ne tarda pas à lui rendre l’inquiétude. Avec une ardeur qu’il n’avait pas encore sentie, 1l se mit à en parcourir les rues; passa devant la prison du Temple où le malheu-

reux roi était enfermé avec sa femme et ses enfants; vit les Tui-

leries « que venait de prendre d’assaut, au rugissement du canon, une multitude furieuse »; traversa la place, maintenant vide, du Carrousel, où «si récemment les morts avaient été entassés sur les mourants ». Il regarda tous ces lieux «comme un homme examine un volume dontil sait que le contenu est mémorable, mais qui est pour lui fermé, étant écrit dans une langue qu'il ne sait pas lire; aussi interroge-t-il avec tristesse les feuilles muettes et leur en veut-il de leur silence ».

« Dès la première nuit, dit-il, je sentis profondément dans quel monde j'étais, sur quel sol marchaient mes pas et quel air je respirais. Ma chambre était haute et solitaire, près du toit d’un vaste hôtel, logement qui m'aurait plu en un temps moins agité et qui, même en ce moment, n’était pas tout à fait sans charmes. Sans éteindre ma lumière, je veillai, lisant par inter-

(1) Prélude, X, 1-11.

valles. L’effroi de ce qui s'était passé m’opprimait presque comme l’effroi d’un crime à venir. Je pensais à ces massacres de Septembre dont je n’étais séparé que par un petit mois ; je les voyais et je les touchais ; le reste de mes visions était fait de fictions tragiques ou d'histoires véritables,de souvenirs et d’obscurs avertissements... Toutes les choses ne meurent que pour renaître. Le tremblement de terre ne se contente pas d’une seule secousse. Et, de cette facon, je m'excitais à l’épouvante, à tel point qu’il me sembla entendre une voix qui criait à toute la ville : Ne dors plus. Ma vision s’évanouit avec ce cri auquel elle avait donné naissance. Mais c’est en vain que mon esprit calmé évoqua des pensées de paix et d’oubli. Tout silencieux qu'il fût à cette heure, Paris me paraissait impropre au repos de la nuit, sans plus de défense qu’une forêt où errent des tigres (1). »

Le Prélude n'enregistre qu’un autre souvenir précis du séjour de dix semaines environ que Wordsworth fit alors à Paris. Un matin qu’il se rendait au Palais-Royal par les rues encore endor . mies, ses oreilles furent assaillies, en pénétrant sous les arcades, par des clameurs discordantes que dominait le cri aigü des marchands de journaux : « Demandez la dénonciation des crimes de Maximilien Robespierre ! » Et une main aussi prompte que la voix lui tendit le discours que la veille, le 29 octobre, Louvet avait prononcé contre le député d'Arras, l’accusant de viser à la dictature et d’avoir organisé les massacres de Septembre. L’audace de Louvet, se dressant seul contre le puissant Robespierre, fit impression sur Wordsworth ; mais l'abandon où Louvet fut laissé par les autres conventionnels, «l’humiliant résultat de cette accusation » qui tourna au profit de l’accusé, le remplirent de doute et de tristesse. IL s’affligea de voir « que l’aide du ciel va surtout à ceux qui sont traîtres envers eux-mêmes (2) ».

(1) Prélude, X, 49-93.

(2) Ibid., 94-120.

Inquiété par ces symptômes d’affaissement moral chez es représentants de la nation, «voyant de ses propres yeux que la liberté, la vie et la mort de tous les Français, jusque dans les recoins les plus reculés du pays, étaient à la merci de ceux qui gouvernalent la capitale ; voyant pour quel prix on luttait et par quels combattants serait remportée la victoire, l’indécision des bons et l’inflexible marche en avant de ceux que leur impiété rendait forts pour l'attaque ou pour la défense, il fut troublé jusqu’au fond de son âme». «J’aurais volontiers prié, dit-il, pour que sur tous les hommes de la terre qui, par un patient exercice de leur raison, s’étaient rendus dignes de la liberté; sur tous les esprits pleins d’un zèle qui s’épanouit à la lumiere sacrée de la vérité, le don des langues descendit, qu’il leur vint des quatre points du vent la force voulue pour aider la France à faire ce qu’elle ne pouvait faire sans secours — une œuvre d'honneur (1). »

Il ne s’agissait pour lui que de savoir si la Révolution s’acheverait par des moyens purs, car il était aussi loin de douter du succès final «que les anges sont loin du crime ». Sa tristesse était pas inerte. Il cherchait des remèdes au mal. « Etranger insignifiant et obscur, peu doué du pouvoir de l’éloquence, même dans sa langue maternelle, très mal fait pour le tumulte ou pour l'intrigue, il eût cependant accepté de grand cœur le plus dangereux service pour une aussi noble cause. » Il se disait dans ses méditations que la destinée de l’homme a toujours tenu à quelques individus, «qu’au-dessus de tout patrimoine local il est une même nature, comme il est un seul soleil dans le ciel, et que plus les objets sont vastes, mieux ils sont à la portée des

- plus humbles regards ». Il était convaincu qu’un esprit inébran-

lable dans sonespoir, de bonne heure dirigé vers de nobles aspirations et toujours fidele à lui-même, est « pour le troupeau

(1) Prélude, X, 123-442.

irréfléchi de la société, un instinct dominateur.., qu’il est un vaste fleuve recueillant dans son cours tous les petits ruisseaux épars et les moindres filets d’eau, heureux de se laisser emporter dans une salutaire obéissance ». Il songeait qu’un esprit qui s’appuie sur la modération, sur la prudence et sur la simplicité est rarement déjoué dans ses desseins et rarement trahi par autrui. Il se disait enfin que, si même la défaite et la mort étaient au bout de l’entreprise hasardeuse, celui qui les aurait affrontées jouirait de l'approbation de sa conscience qui lui enjoint d’agir. D'un autre côté, il se rappelait les lieux communs des écoles sur la faiblesse des tyrans, sur la fragilité de leur empire; il évoquait, comme le fera bientôt Charlotte Corday, le souvenir d'Harmodius et d’Aristogiton délivrant Athènes du despote Hipparque. Le tyran abattu, tout lui paraissait redevenir facile. Il n’avait pas de doute qu’un homme supérieur ne püt, à la façon des législateurs anciens, préparer les voies à un gouvernement juste et durable, malgré l’opposition désespérée des ennemis du dehors, malgré l'ignorance d’un peuple abusé par de faux enseignements et arrivé au pouvoir avant d’avoir atteint sa maturité (1).

Tandis qu’il couvait ces généreux projets, il fut en décembre 1792 contraint de retourner en Angleterre, nécessité dont il gémit alors et que plus tard il appellera une faveur de la Providence. Sans le manque d'argent, qui fut la cause probable de son départ, il eût sans doute « fait cause commune avec quelques-uns qui périrent », avec les Girondins, victimes prochaines de la Montagne. « J’aurais vraisemblablement péri aussi, dit-il, pauvre offrande fourvoyée et effarée, — je serais rentré dans le sein de la Nature avec toutes mes résolutions et toutes mes espérances, poète pour moi seul et inutile aux hommes (2). »

(1) Prélude, X, 142-221.

(2) Ibid., 221-236.

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