CHAPITRE III
Wordsworth revint en Angleterre « patriote du monde ». Désireux de suivre de près le grand drame dans lequel un rôle actif lui avait été refusé, il préféra le séjour de Londres à celui de la campagne. La Nature avait cédé la première place dans sa pensée à l'Humanité. La poésie était momentanément délaissée. IL publia bien dès son retour la Promenade du soir et
les Esquisses descriptives, mais il désirait surtout en les publiant
prouver aux siens que, s’il avait fait assez pauvre figure à Cambridge, « il était néanmoins capable de produire quelque chose (1) ». D'ailleurs le premier de ces poèmes était de composition antérieure ; et le second, écrit sur les bords de la Loire, se terminait, on l’a vu, par l'éloge de la France qu’il aimera, dit-il, jusqu’à la mort, et par des souhaits pour le triomphe de
. la Liberté, dont il espère que les vagues irrésistibles balaieront
à jamais ces tyrans présomptueux qui leur crient : « Vous
(1) Lettre à Mathews, mai 1794. Knight, Lifeof Wordsworth, I, p. 91.
Univ. De Lyon. — LEcouis. 15
n'irez pas plus loin ». Mais les vers ne pouvaient lui suffire pour exprimer les idées nouvelles qu'il avait rapportées d’outre- Manche. Son âme était pleine d’ardeur, sa tête de systèmes. Il était impatient, n’ayant pas pu se jeter à Paris au plus fort de la mêlée, de combattreen Angleterre pour la cause du progrès. Justement Londres venait d’être le théâtre d’une campagne humanitaire, celle des philanthropes Clarkson et Wilberforce contre la traite des noirs. Bien qu'ils eussent échoué une première fois devant le Parlement en avril 1791, ils n'avaient pas perdu courage et se préparaient à reprendre la lutte. Il semblerait que cette réforme eût dû passionner Wordsworth. Cest à peine pourtant s’il s’en soucia et s’il en déplora l'issue malheureuse. Ce n’était selon lui qu’une question de détail sur laquelle il était vain de s’appesantir. Il était revenu avec la conviction «que, si la France prospérait, les bons ne rendraient plus longtemps un culte stérile à l'humanité et que l’esclavage, branche la plus pourrie de la honte humaine, tomberait nécessairement avec l’arbre qui la portait (1) ».
Mais, spectacle désolant pour lui, l'Angleterre qu’il revoyait était bien différente de celle qu’il avait laissée. Lorsqu'il en était parti, à la fin de 1791, elle pouvait, quoique déjà divisée d'avis, paraître dans Pésseble favorable à la Révolution française. Sans doute elle n’offrait plus la belle unanimité de sympathie des premiers jours. Sans doute une voix éloquente s’était élevée contre cette Révolution dans le sein du Parlement et dans la presse pour avertir l'Angleterre qu’elle ne pouvait sans mécon-
naître son propre génie et ses vrais sentiments approuver les.
nouveaux législateurs de la France. Mais si grand que fût le retentissement des Réflexions de Burke (1790), le bruit en avait paru d’abord couvert par les nombreuses et véhémentes ripostes de ses adversaires. Fox et Sheridan lui donnaient la
(1) Prélude, X, 244-262.
réplique au Parlement. Le jeune Mackintosh se rendait brusquement célèbre en essayant de réfuter les Réflexions dans ses
Vindiciæ Galliæ (1791). Tandis que Mackintosh exprimait les sympathies des Whigs libéraux pour la monarchie constitutionnelle d’outre-Manche, Thomas Paine préparait les radicaux anglais à apprendre sans effroi et même avec envie la nouvelle qu'une république était née en France. Et les Droits de l'homme de Paine (1), entre les applaudissements des uns et les cris de scandale des autres, atteignaient à une notoriété qui balançait celle des Réflexions de Burke.
Les partisans de la Révolution française ne s’en tenaient pas {ous à une sympathie théorique. Beaucoup proposaient la France comme modèle à l’Angleterre. Les tendances réformatrices qui s'étaient manifestées après la guerre d'Amérique se montraient plus vives et plus hardies. Les sociétés de réformes croissaient en nombre et en importance. Leurs efforts au lieu de s’éparpiller commençaient à s’unir. La Société correspondante de Londres, fondée dans les premiers jours de 1792 par le cordonnier Thomas Hardy, avait pour objet de centraliser les forces libérales éparses sur tous les points de la Grande-Bretagne. Une seule réforme, prélude nécessaire de toutes les autres, la réforme électorale devait d’abord être réclamée. Elle serait soutenue par des journaux, des brochures, dés pétitions et des réunions publiques. Ce n’était rien moins que le suffrage universel que réclamaient la plupart de ces sociétés (2).
. Jusque-là le gouvernement était demeuré neutre, ou du moins quelque méfiant qu’il fût à l’égard des réformateurs n'avait pas recouru à la persécution. La masse de la nation, lente à s’émou-voir, n’avait pas pris nettement parti. Il fallait pour la mettreen
(1) La première partie des Droits de l’homme parut en 1791, La seconde en
(2) Voir sur cette société The Story of the Énglish Jacobins, by Edward Smitb, London, 1881.
branle mieux que des doctrines politiques. Il fallait des menaces de guerre, un appel au patriotisme belliqueux, ou encore le danger visible d’un bouleversement social sur le sol anglais. Les réformateurs avaient cependant pu voir dans l’été de 1791 un indice des dispositions malveillantes que le bas peuple nourrissait contre eux. La seule émeute qui eût encore éclaté était celle de Birmingham, où au cri de « Pour l'Eglise et le Roi » les chapelles des dissidents et leurs demeures avaient été mises à sac. Le plus illustre des dissidents, le savant Priestley, de la secte des Unitaires ou chrétiens rationalistes qui se distinguaient par leur enthousiasme révolutionnaire, avait pu difficilement échapper en vie. Mais cette émeute isolée n'avait pas paru concluante. Les radicaux qui appartenaient presque tous à la petite bourgeoisie et qui étaient aidés de quelques jeunes hommes de lettres ou de professions libérales diverses, ne savaient pas encore comme ils étaient isolés au milieu de la nation, entre des gouvernants et un populaire également hostiles.
Ils le devaient apprendre moins d’un an plus tard. Euxmêmes se compromirent par leur imprudence. Indignées par le manifeste de Brunswick, leurs diverses sociétés adressèrent à la Convention des félicitations pour les succès de ses armées, en septembre 1792. Elles prétendaient exprimer les sentiments « d’une grande majorité » du peuple anglais. Elles dénonçaient l'attitude neutre de leur gouvernement : « Les Bretons rester neutres ! à honte (1)! » Elles déclaraient leur intention de prendre la République française pour modèle. Elles prophétisaient l’avènement d’une république britannique : « Après l'exemple que la France a donné, la science des révolutions deviendra aisée, et les progrès de la raison seront rapides: Il ne serait pas étrange que, dans un temps bien plus proche que
(1) Adresse de la Société correspondante de Londres à la Convention nationale, 27 septembre 1792. English Jacobins, p. 47.
ÉCRORCS
nous n’oserions le prédire, des lettres de sollicitation fussent envoyées au delà de la mer à la Convention nationale d’Angle terre (1). » Wordsworth qui était alors à Paris put entendre la lecture de ces adresses et la réponse chaleureuse et non moins imprudente que fit le Président de la Convention aux envoyés de la Société Gonstitutionnelle. Mais il ne vit qu’à son retour en Angleterre l'effet produit par de telles démarches. La réaction se fit sentir, immédiate et énergique. C’est dans le même mois de novembre que le juge John Reeves fondait « l'Association pour défendre la Liberté et la Propriété contre les Républicains et les Niveleurs (2) ». C’est le 13 décembre que devant le Parlement convoqué extraordinairement était lu le discours du trône où il était déclaré qu’il existait un projet pour détruire la Constitution et bouleverser tout ordre et tout gouvernement. C'est à cette date que commencent les poursuites contre tous les réformateurs accusés d’avoir prononcé des paroles séditieuses, et écrit ou simplement fait circuler des écrits subversifs. C’est le 18 décembre que Thomas Paine est mis en jugement et condamné par contumace pour ses Droits de l’homme. Le voile qui avait dérobé aux combattants la véritable opinion de l’Angleterre acheva de se déchirer en janvier 1793. L’exécution de Louis XVI fut pour les inquiets et pour les hésitants le signal attendu. Il y eut par tout le pays une contagion de colère vertueuse ; les patriotes anglais se persuadèrent aisément que leur haine de la France et des amis de la France n’était que la haine du crime et de l’iniquité. « Ce fut, dit Wordsworth, une folle explosion de lamentations factices qui retentit depuis la Cour jusque dans la chaumière (3). »
(t) Adresse de la Société d'instruction constitutionnelle de Londres (The Society for Constitutional information in London) à la Convention nationale de France, 28 novembre 1793. English Jacobins, p. 49.
(2) English Jacobins, p. 53.
(3) The Prose Works of W. Wordsworth, T, p. 4.
Les rangs des premiers enthousiastes qui s'étaient éclaircis de jour en jour se vidèrent presque entièrement. Les whigs qui avaient depuis quelque temps déjà senti leur méprise s’en allèrent en masse et passèrentau gouvernement. Ils reconnurent la vérité des prophéties de Burke. Le sang versé en France, la proclamation de la République, Pagitation en Angleterre pour le suffrage universel les avaient réveillés de leur vague songerie humanitaire. En somme, ils n’avaient été sympathiques à la Révolution que pour en avoir ignoré la violence et la pro fondeur. Elle leur était apparue simplement comme l’abolition du despotisme. Ils y avaient vu une imitation de la leur et dans cette pensée il y avait place pour la fierté nationale. Il ne leur déplaisait pas qu’un peuple ennemi Les copiàt après un siècle et s’en trouvât bien. Ils avaient assisté à nos premiers essais de liberté d’un œil bienveillant, comme un vigoureux adulte regarde avec intérêt l’enfant faire en tâtonnant ses premiers pas. Ils avaient le sentiment de leur longue avance et comptaient bien la conserver. Ils croyaient pouvoir s’accorder à bon compte, sans rien exposer de leurs intérêts et de leurs idées, le plaisir raffiné d’une conduite généreuse, Maintenant convaincus de leur erreur, ils saisissaient l’occasion de se rétracter.
Parmi ceux-là, un des plus en vue et dont là rétractation eut le plus d'éclat fut Richard Watson, évêque de Llandaff, qui publia le 15 janvier 1793 un sermon suivi d’un appendice intitulé : « Examen critique de la Révolution française et de la Constitution britannique ». Watson était titulaire de la chaire de théologie à Cambridge. Bien qu’il s’y fit suppléer depuis qu’il avait obtenu un évêché, il était à ce titre bien connu de Wordsworth. C'était en outre un compatriote du poète. Fils d’un maître d’école du Westmoreland, Watson semblait jusquelà s'être souvenu de sa modeste origine. Presque seul dans le clergé anglican, il était resté le défenseur « de la vérité et de la
charité politiques (1) ». Il était étroitement attaché au parti whig et à Fox (2). Ses ennemis le traitaient de « prélat niveleur et d’évèque des dissidents », injures qui l’honoraient aux yeux de ses amis. La hardiesse de ses opinions lui avait valu linimitié du roi. D'abord favorable à la Révolution, Watson n'avait commencé à douter d'elle qu'après les massacres de Septembre. Pourtant il n’avait pas rompu sur-le-champ. Il écrivait encore à l'alleyrand à la veille du procès de Louis XVI, l’exhortant à demander qu’au lieu de juger le roi on lui accordât un de ses palais, cent mille livres par an et le droit de demeurer en France, sauf en cas de trahison future (3). L’exécution de Louis X VI le décida à faire une rétractation publique. Wordsworth indigné vit dans l’opuscule de Watson l’œuvre d’un renégat. Le sujet du sermon était déjà de nature à lui déplaire. Gétait une assez banale dissertation sur «la sagesse et la bonté de Dieu en faisant des riches et des pauvres ». Mais l’appendice surtout le révolta. Watson y passait condamnation sur le régime que la France s'était donné. Il y faisait le panégyrique enthousiaste de la constitution anglaise, en bon disciple de Burke. Ça et là perçait l’insupportable optimisme de l’homme pour qui la vie a été heureuse et qui s’étonne des clameurs élevées contre un état de choses dont lui-même s’est bien trouvé. Watson avouait ne rien comprendre aux tentatives contemporaines de réforme sociale, Les pauvres n’étaient-ils pas admirablement pourvus ? la taxe perçue pour eux n’était-elle pas énorme ? n’avaient-ils pas des hôpitaux, des dispensaires, des secours de toute sorte (4) ?
Rien n’est plus irritant que cette aveugle Rs cette volontaire ignorance du mal pour celui dont les yeux voient ce
(1) The Prose Works of Wordsworth, I, p
(2) Voir de Quincey The Lake Poets, ne
(3) Anecdotes of the Life of Richard Watson, London, 1817, Le 268. (4) The Prose Works of W. Wordsworth, 1, p. 27.
mal et dont le cœur en souffre. Aussi Wordsworth ne put-il se tenir de protester. Il se mit à écrire une réponse à l’évêque de Llandaff qu’il signa : « Un Républicain (1). » Gette lettre ne fut pas imprimée. Il était difficile au début de 1793 de trouver un éditeur pour des professions de foi républicaine. Sans doute Wordsworth l'envoya manuscrite à l’évêque anglican. Elle montre à quel point Wordsworth s'était assimilé les idées et jusqu’à la tournure d'esprit des révolutionnaires français. C'est Burke qu’il combat à travers Watson et c'est Rousseau ou ses disciples qui lui fournissent la plupart de ses arguments.
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Wordsworth reproche d'abord à Watson ses lamentations sentimentales sur la mort de Louis XVI et sur la situation faite au clergé catholique. « S'il avait étudié l’histoire de la Révolution française aussi minutieusement que le réclame son importance» ilse serait convaincu dela culpabilité du « martyr royal». Il aurait approuvé les mesures qui ont dépouillé les prélats « du fruit de leurs vices et de leurs crimes » pour sauver de la famine des milliers de pauvres curés de village. Quant aux taches de sang qui le font se détourner avec horreur « de l’autel même de la Liberté », il devrait prendre la peine d’examiner qui en est responsable. Il devrait également savoir « qu’une époque de révolution n’est pas une époque de vraie liberté ». Celle-ci est trop souvent obligée « d'emprunter au despotisme ses propres armes pour le combattre et avant de régner en paix de s’établir
(1) Publiée sous le titre Apology for the French Revolution, dans The Prose Works of W. Wordsworth, |, p. 3-23.