‹ La Jeunesse de William WordsworthChapitre 27 sur 57 · SR · texte numérisé non relu

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par la violence. Elle déplore cette farouche nécessité, mais le salut du peuple qui est sa loi suprême est aussi sa consolation ».

Watson qui s'était montré d’abord favorable à la lutte des Français contre un pouvoir arbitraire et qui avait approuvé leur détermination de ne plus obéir qu’à des lois faites par la volonté générale de la nation, est mal venu « à prêcher maintenant au monde une adoption servile de la constitution britannique ». Les Français n’ont vu de sécurité pour eux que dans une république. Ont-ils en adoptant la forme républicaine outrepassé les droits que Watson leur reconnaissait naguère ? Les arguments théoriques de Watson contre le gouvernement républicain ont peu de poids. C'est, dit-il, le plus oppressif pour la masse du peuple, qui est ainsi abusé par l'apparence de la liberté et qui vit sous la plus odieuse de toutes les tyrannies, celle de ses égaux. Il n'est pas digne d’un philosophe de donner une assertion à la place d'une preuve. Watson s'entend avec Burke pour entretenir dans le peuple les préjugés qui font de lui un esclave docile et aimant sa servitude. Il est évident que Watson ne se met pas en peine de trouver des arguments décisifs; il sait qu’il a pour lui « le plus forts auxiliaires, la prison et le pilori ». Rien n’est plus facile à refuter que son attaque contre la forme républicaine.

Wordsworth entreprend de le faire. Partant de ce principe que le malheur des États vient des intérêts différents des gouvernants et des gouvernés, il fait l’éloge du suffrage universel. Le peuple lui paraît très digne d’exercer le pouvoir souverain et très capable de choisir ses représentants. Sans doute, corrompu par des siècles de tyrannie, il commettra d’abord des excès, mais l’éducation ne tardera pas à l’assagir. Au lieu de railler les paysans et les artisans qui se mêlent de gouverner, il vaudrait mieux s'applaudir à la pensée que ces hommes simples nettoieront le gouvernement de ses subtilités perfides et de son machiavélisme séculaire. D'ailleurs le pouvoir exécutif sera

réduit à peu de chose, Le peuple obéira sans peine à des lois faites par lui et pour lui.

Au contraire, la monarchie même tempérée est en désaccord avec la raison. Donner à un individu le pouvoir à vie, à une famille le pouvoir héréditaire, c’est méconnaître «la nature éternelle de l’homme ». L'office de roi est une épreuve trop forte pour la vertu humaine.

Wordsworth réfute ensuite les attaques de Watson contre le principe d'égalité établi par la Constituante. Il montre que les Français n’ont pas eu pour objet l'égalité absolue. Ils se sont seulement proposés de la rendre aussi grande que possible. La société doit garantir la propriété, mais empêcher la richesse de devenir oppressive. Le législateur doit donc abolir le droit d’ainesse, « ce monstre dénaturé ». Il doit supprimer les corporations privilégiées et les monopoles. Son devoir est de protéger le travail individuel, de révoquer les statuts’ qui ont pour but d’abaisser les salaires. Si la taxe des pauvres est énorme, c’est parce qu’il y a trop de misere d’un côté et de l’autre excès de richesse. Wordsworth espère que bientôt « la classe des misérables appelés mendiants ne révoltera plus les sentiments de l'humanité ». Pour y arriver il faut « que des règlements sages et salutaires réagissent contre cette inégalité des hommes qui provient de la disproportion actuellement fixe de leurs biens. Il ne réclame ni loi agraire, ni loi somptuaire, mais Pabolition des droits de primogéniture, des corporations et des sinécures opulentes.

Au nom de l'égalité ildemande encore la suppression des titres, des décorations « et autres insignes d’une supériorité factice (1) ». Il ne veut plus de noblesse héréditaire, car quel-

(1) Beaupuy lui avait sans donte communiqué le mépris de ces insignes, « de ces crachats et de ces cordons » comme il les appelle dans son Journal du siège de Mayence (Le Général Michel Beaupuy, p. 69). Le frère aîné de Michel, Nicolas Beaupuy avait le premier déposé sur le bureau de l'Assemblée législative, le

ais.

ques services qu'un homme ait rendus c’est trop de l’en récompenser Jusque dans sa postérité la plus lointaine qui sera peut-être indigne de lui. Il s'oppose même aux distinctions accordées pour la vie, car qui peut répondre de la conduite future d’un homme ? Il proteste contre les formules de respect humiliantes telles que « très honorable, très noble, très haut, très auguste, etc. ». Il ad’autres griefs contre la noblesse ; c'est elle qui déshonore le travail, qui glorifie la paresse et les vices des oisifs, le jeu, les courses; c’est elle qui contribue le plus à corrompre les mœurs, à multiplier la prostitution « qui inonde les rues », à entretenir l'hypocrisie des relations sociales et aussi, par l’exemple de sa servilité envers le roi, les habitudes serviles. Si la royauté, comme on l’affirme, ne peut exister sans la noblesse, c’en est assez pour faire désirer la République. Wordsworth termine en discutant l’éloge enthousiaste fait par Watson de la constitution britannique. Selon Watson, le peuple anglais jouit de la plus grande somme de liberté et d’égalité compatibles avec l’ordre social. Il n’obéit qu’à la volonté générale de la société dont il fait partie. Wordsworth répond que, tant qu'un seul Anglais n’aura pas le droit de suffrage, 1l sera un ilote dans sa patrie. Il reproche à Watson de duper ses compatriotes en leur persuadant qu’ils ont atteint la perfection gouvernementale ; de suivre le détestable exemple de Burke qui «avec un raffinement de cruauté supérieur à celui qui dans l’Orient attache ensemble les vivants et les cadavres, s’est efforcé de nous persuader que jusqu’à la fin des temps nous étions enchaînés à notre constitution par l'indissoluble contrat — d’un parchemin mort. » ILs’étonne que Watson ait pu élever la voix dans la crise présente sans même faire allusion à la

reforme parlementaire. Il le félicite d’avoir eu toujours à se

10 août 1792, sa croix de Saint-Louis, en demandant qu'elle fût convertie en médaille pour le premier officier ou soldat qui sedistinguerait par une action d’éclat.

louer des tribunaux anglais. Sans qu'il dise ses propres griefs, on sent qu’il songe aux juges iniques ou impuissants qui n’ont pas encore fait rendre gorge au comte de Lonsdale, détenteur de son patrimoine. Il demande à l’évêque si, toujours heureux lui-même, il ne lui est jamais arrivé de ren contrer quelque victime des procédés judiciaires. En somme, Watson a voulu détourner l’attention publique des défauts du gouvernement et des actes mauvais des gouvernants. Il a cherché à aveugler la nation au lieu de chercher à l’instruire. «IL a décoché une flèche contre la liberté et contre la philosophie, qui sont les yeux de la race humaine. »

Telle est cette lettre de Wordsworth à Watson qui renferme le plus complet exposé des idées politiques et sociales de sa vingt-troisième année, où les candides illusions côtoient les arguments vigoureux et qu’anime d’un bout à l’autre la haine de l’égoïsme individuel ou national. Beaucoup plus proche des idées de Paine que de celles de Mackintosh, Wordsworth se distinguait pourtant du premier par sa gravité soutenue, par un accent de ferveur quasi religieuse, par la modération de la forme qui excluait toute pensée de scandale recherché, et dénotait la sévérité puritaine de son tempérament.

Si sincère soit-elle, l’indignation prend plaisir à s’exprimer. Une vive controverse dans un moment de colère est un soulagement opportun. Mais l'heure était venue où il ne suffisait plus de proclamer dans l’abstrait l'amour de la France républicaine et le mépris de la monarchie anglaise. À quelques jours de la publication de l’opuscule de Watson, un événement longtemps redouté survenait. Le 1” tévrier 1793 la guerre éclatait entre

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