‹ La Jeunesse de William WordsworthChapitre 28 sur 57 · SITES · texte numérisé non relu

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l'Angleterre et la France. Wordsworth vit sa patrie préparer flottes et armées contre la nation qui représentait à ses yeux le progrès. Lequel des deux sentiments, du patriotisme ou de l'amour de l'humanité, l’emporterait en lui? Dans cette lutte douloureuse, c’est le patriotisme qui fut vaincu.

Pendant le xvin° siècle le sentiment patriotique semblait s’être affaibli en Europe et peu à peu modifié en Angleterre même. Dans leur guerre contre les préjugés au nom de la raison, les philosophes n'avaient pas épargné cet amour selon eux irréfléchi et étroit du pays natal qui oppose une si forte résistance à l'amour rationnel de l'humanité entière. Aulieu que nous préférions et imitions le pays qui tient le premier rang parmi les nations civilisées, n’est-ce pas ce sentiment aveugle qui nous fait à jamais prendre fait et cause, sans souci de l’absolue justice, pour le pays où le hasard nous a placés ? Or, tandis qu'en France cette doctrine avait eu pour résultat de rendre la plupart de nos grands écrivains aussi peu français que possible, elle avait d’abord causé une sorte de recrudescence du patriotisme en Angleterre. De l’aveu même des continentaux, l'Angleterre étant le pays de l'Europe le plus éclairé et le plus libéral, les Anglais avaient eu la bonne fortune de pouvoir concilier leur instinct national avec le sentiment humanitaire du siècle. Mais l'expression de leur patriotisme était devenue philosophique (1). Ils en donnaient la raison. Ils expliquaient leur orgueil britannique par la supériorité de leurs institutions et de leurs mœurs. Ainsi Cowper, si peu philosophe cependant, proclame l’Angleterre la première des nations parce qu’elle est libre. Il ajoute qu'elle cesserait d’être la première si elle perdait sa liberté (2). Aussi dés que la sagesse et le libéralisme de leur gouvernement défaillirent, le trouble

(4) Voir entre autres le poème de Thomson, Liberty (1734-6), et Akenside, The Remonstrance of Shakspeure (1749).

(2) The Task, V, 446-509.

se mit-il dans les esprits. La guerre d'Amérique divisa les Anglais en deux camps. Beaucoup protestérent contre cette guerre qu'ils trouvaient injustifiée, vantèrent l’énergique résistance des Américains, applaudirent à leur victoire. Ce fut la première atteinte portée au préjugé national. Mis aux prises avec les idées de justice et de liberté, il fat vaincu dans un grand nombre de cœurs anglais. Mais les Américains étaient d’origine britannique ; la guerre qui leur était faite avait un peu le caractère d’une guerre civile. L'épreuve n’était pas concluante. Le sacrifice exigé du patriotisme était insuffisant.

C’est au moment où la guerre devint imminente entre l’Angleterre et la France républicaine qu'une véritable crise éclata dans l’âme des Anglais favorables à la Révolution. Pour la première fois on vit cette nation divisée de sentiments en présence de l’étranger, et de quel étranger ? de l’ennemi séculaire. Sans doute la masse du peuple ignora cette angoisse. Elle n'avait pas été touchée par les idées philosophiques et conservait intactes ses vieilles haines. On peut étendre au peuple entier les sentiments de Wordsworth enfant qui tuait tous les papillons blanes « parce qu'ils étaient des Français (1) ». Mais c’est déjà un spectacle caractéristique et rassurant que cette minorité indignée protestant de son affection pour un peuple voisin en guerre avec la Grande-Bretagne. Un seul sentiment avait paru pouvoir jusque-là l'emporter sur le patriotisme, c'était la foi religieuse. Or, en 1798, c’était la foi philosophique qui en triomphait — on verra au prix de quels déchirements douloureux.

« Quelles furent mes émotions, s’écrie Wordsworth, quand la Grande-Bretagne prit les armes et joignit ses forces de nation libre — G pitié et honte! — à celles des puissances confédérées. Ce n’est pas en moi seul, c’est dans l’esprit de

(1) Journal de Dorothée, 1802. Knight, Life of Wordsworth 1, p. 300.

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toute la jeunesse ingénue que j’ai aperçu un changement et une subversion à partir de cette heure. Ma nature morale n'avait pas subi d’ébranlement jusque-là. Mes sentiments n’avaient pas jusqu'alors ‘éprouvé de brusque secousse qui pût s'appeler une révolution. Tout le reste était progrès dans le même sentier où J'avais voyagé d’un pas tour à tour lent et rapide. Mais cette fois je fus brusquement précipité dans une région nouvelle, Comme une légère et souple campanule que le vent balance sur la vieille roche grise où elle est née, j'avais grandi dans l’insouciance sur la tour antique de ma chère patrie où plongeaient profondément mes racines, sans désirer un sort plus heureux que celui de vivre et de me flétrir là. Or, c’est de ce poste charmant que je fus arraché et emporté au loin par la rafale. Je me réjouis; où — pénible aveu! — j'exultai, dans le triomphe de mon âme, quand des milliers d’Anglais furent vaincus, laissés sans gloire sur le champ de bataille, ou réduits (les braves cœurs) à une fuite ignominieuse (1). J’éprouvais une douleur — non, ne disons pas une douleur, c’était tout autre chose — un conflit de sensations sans nom, dont celui-là seul peut juger qui aime autant que moi la vue d'un clocher de village, quand au milieu des fidèles tous agenouillés devant leur Père céleste, le prêtre offrait des actions de grâce pour les victoires de nos compatriotes. Seul peut-être de tous ces simples fidèles je restais assis en silence, comme un hôte que nul n’a invité, que nul ne reconnait. Ah je que je savourais d'avance le; our de la vengeance à venir (2)? »

Qui rendit-il responsable de cette crise douloureuse dont il ne fut pas le seul à souffrir? Ni en 1798, ni en 1804 quand il écrivit le Prélude, il ne songea à en accuser la France. Ce nest pas que les arguments manquassent à ses adversaires.

(4) Allusion probable à la bataille de Hondschoote (6 et 8 septembre 1793) et à l’embarquement forcé du duc d’York à Cuxhaven. (2) Prélude, X, 263-300.

Après la mort de Louis XVI la Convention avait elle-même dans un accès de fureur frénétique provoqué toutes les monarchies qui s'étaient indignées de cette exécution. Elle avait fomenté les intrigues révolutionnaires de Londres. Elle qui avait justement revendiqué pour chaque pays le droit de se régir lui-même, elle avait eu la maladresse de s’ingérer dans les affaires d’autrui. Enfin c'était d’elle qu'était partie la déclaration de guerre. Mais Wordsworth ne lui reproche rien encore. N’a-t-elle pas la foi qui justifie le prosélytisme ? N’estelle pas dans une perturbation qui excuse l’extravagance? IL n’a de rancune que contre les ministres anglais qui rendirent la guerre inévitable. Ceux-ci n’ont d’autre règle que leurs intérêts immédiats. Eux seuls sont coupables du sang versé et de la désespérance des Anglais enthousiastes. Parmi ces ministres 1l en est un qui centralise ces haines vigoureuses, car il est le plus puissant et Le plus en vue, c’est William Pitt.

A l’opposé de Burke, Pitt était au début de la Révolution resté impassible et correct. Il n’avait ni sympathie ni colère. Il ne semble pas s'être mis en peine de savoir si les idées nouvelles étaient bienfaisantes ou dangereuses. Il ne cherchait qu’à bien servir les intérêts matériels de son pays. À condition que la Révolution française se fût enfermée dans les frontières de France, sans susciter d’imitateurs, il l’eût volontiers laissée s’accomplir sans un mot de blâme ou d’éloge. Il retarda la guerre de tous ses efforts et, quand elle eut éclaté, il parut avoir pour principal objet d'empêcher la France de prendre la Hollande. Son impassibilité peut, à bon droit, faire l’admiration des diplomates. Or, à une époque où un généreux amour de l'humanité enflammait le cœur des jeunes hommes, rien n’était plus antipathique que cet exclusivisme national. Le patriotisme étroit et méfiant de Pitt leur semblait la négation même du vrai patriotisme. À leurs yeux la grandeur de l’Angleterre ne dépendait pas de quelques pouces de territoire, mais du rang que leur

patrie prendrait parmi les nations novatrices. C'est ainsi que Pitt a concentré sur lui les haines implacables et, en somme, clairvoyantes des amis de la Révolution. Il a été beaucoup pardonné à Burke, tant à cause des services rendus par lui naguère à la liberté qu'à cause de la sincérité et de la profondeur de sa foi conservatrice. La violence même de Burke était comme une reconnaissance de la grandeur de la Révolution. Il y avait une poésie sentimentale et désintéressée dans la croisade qu’il prèchait contre la France républicaine. Pitt se donnait au dehors comme le protecteur des intérêts commerciaux de l'Angleterre ; au dedans, comme le défenseur des riches contre les pauvres qu'il accablait de son mépris (1). Burke a été pleuré par les libéraux et Pitt a été maudit par eux. Il est curieux de comparer les deux sonnets de jeunesse que Goleridge écrivit sur ces deux hommes. Burke est le fils bien-aimé de la Liberté qui lui reproche doucement ses écarts. Pitt est un Judas Iscariote qui a donné à son pays le baiser hypocrite et qui lui transperce le flanc de sa lance altérée de sang (2). Tous les révolutionnaires anglais se sont sur-le-champ et de grand cœur associés au décret de la Convention, déclarant Pitt ennemi du genre humain. Et quand la première exaltation de colère est tombée, quand ils ont raisonné leur haine, ils ont cherché dans le caractère de l’homme la justification de leurs attaques. C’est à Coleridge encore qu’il faut demander le portrait de Pitt, sinon tel qu’il fut réllement, du moins tel que le virent ses ennemis (3). Pitt devient le ridicule assemblage de toutes les qualités que Coleridge méprise et de tous les défauts qu’il exècre. Dressé dès l’enfance à l’art oratoire, habitué à la science des mots et au maniement des idées

(1) Discours de Pitt, du 16 mai 1794.

(2) Sonnets on eminent characters (décembre 1794).

(3) Portrait de Pitt par Coleridge(qui n’est plus révolutionnaire à cette date). The Morning Post, 19 mars 1800. Ce portrait a été réimprimé dans The Life of S. T. Coleridge, par James Gillman (London, 1838), p. 195-207.

Uuniv. pe Lyon. — LEcouis. 16

générales, Pitt n’a jamais vécu, n'a jamais senti l’affection, n’a jamais été en contact avec les réalités. Son premier objet a été la vanité; son second objet le pouvoir. Il a poussé dans une serre chaude. Ne sachant rien de l’homme, il est devenu premier ministre à vingt-cinq ans. La Révolution francaise l’a pris au dépourvu, a déconcerté sa routine : € Après la déclaration de guerre il continua longtemps à se servir du jargon officiel, à déclamer sur l’Escaut et sur la Hollande et sur toutes les causes banales des luttes ordinaires. » Puis il a emprunté à Burke les termes généraux d’athéisme et de jacobinisme sans en comprendre le sens profond. « Abstractions définies par des abstractions ; généralités définies par des généralités », pas un terme concret, pas un fait précis, pas une image, pas même un aphorisme saisissant, voilà son éloquence. Elle fait illusion quand il parle, mais « nulle phrase de lui ne fut jamais citée». Il est l'exemple Le plus remarquable du pouvoir des mots vides de sens. |

De son côté Wordsworth n’avait pas encore pardonné au ministère de Pitt, en 1804 :

« Oh ! quel compte ils ont à rendre, ceux qui ont pu enlever aux meilleurs jeunes gens de l'Angleterre, par un brusque arrachement, leur orgueil et leur joie qu’ils avaient mis en Angleterre. Et cela à un moment... où le patriotisme cédait avec modestie la première place, comme le prophète quand vient le Dieu dont il était le héraut; à une époque où la répudiation de la foi ancienne ne semblait être qu'une conversion à une foi plus haute; dans une saison déréglée et dangereuse où la sage Expérience elle-même eût volontiers cueilli des fleurs dans toutes les haies pour s’en composer une guirlande au mépris de ses cheveux gris (1) ».

(1) Prélude, X, 300-314. En apprenant la mort de Pitt, il écrit à un admirateur de l’homme d'Etat : « M. Pitt vient de mourir ! et des milliers estiment que

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Peu s’en faut que Wordsworth ne rende le ministère de Pitt responsable du pessimisme qui assombrit les esprits à la fin du xvIIl' siècle. C’est qu'il a généralisé, étendu à toute la jeune génération le drame qui se déroula dans son âme apres la déclaration de guerre. Or, à partir de ce jour, son allégresse native se voila d’un nuage. Rien ne put la raviver d’abord, ni les excursions tant aimées ni la poésie consolatrice. Parti avec un ami dans été de 1793 pour parcourir le sud de Angleterre, il passa un mois entier « de jours calmes et cristallins » dans la délicieuse île de Wight. A tout autre moment, son imagination eût été charmée par la beauté de ce séjour. Mais il ne pouvait éviter de voir la flotte orgueilleuse réunie dans la baie de Portsmouth pour combattre la France. Tous les soirs, en cheminant le long du rivage paisible, il entendait le bruit du canon tiré au coucher du soleil. Tandis que le disque solaire descendait dans la tranquillité de la nature, cet appel guerrier retentissait. Au lieu de goûter la paix, l'esprit du jeune homme était hanté de sombres visions. Le sens des maux prochains et la pitié pour le genre humain remuaient douloureusement son cœur (1). La guerre ! c’est la plus touchante illusion de ce temps d’avoir cru

c'est une grande perte. Pour ma part, je n’ai jamais pu voir avec complaisance sa vie politique. Je crois cependant qu'il fut aussi désintéressé et qu'il aima autant son pays qu'il était possible à un homme aussi ambitieux. Son premier désir (quoiqu'il n’en eût probablement pas conscience) était que son pays prospérât sous son administration ; son second désir qu'il prospérât. S’il eût renversé l’ordre de ces souhaits, M, Pitt eût évité beaucoup de graves fautes qu'il a, je crois, commises. » Lettre à Sir George Beaumont, du 11 février 1806. Knight, Lifeof Wordsworth, 1, p.69.

(1) Prélude, X, 315-330,

qu’elle cesserait ; c’est sa meilleure vertu de lavoir exécrée au point d’en espérer la fin. Aussi quelle explosion de généreuse haine, quel frémissement de noble horreur en la voyant reparaitre aussi farouche et sanglante que jamais! Nul plus que Wordsworth n’avait savouré l'espoir de la paix universelle. Nul plus que lui ne souffrit au dur réveil de ce rêve. Il quitta l’île de Wight pour traverser seul à pied la vaste plaine désolée de Salisbury où se dressent les pierres druidiques de Stonehenge, le Carnac de l’Angleterre. Son imagination évoqua les siècles barbares où les Bretons vêtus de peaux de loups allaient au carnage avec leurs lourds épieux brandis d’un bras musculeux; dans les ténèbres de la nuit, il crut voir le désert illuminé des feux sinistres du sacrifice, et entendre les cris des infortunés livrés aux flammes dans le géant d’osier (1). Puis sa pensée se retourna vers la guerre présente qu’il pressentait longue et redoutable. Il compara les maux des barbares à ceux dont souffraient ses contemporains. Il ne trouva pas moins de misère dans le présent que dans le passé. Il ébaucha un poème de sang et de deuil, le plus sombre qu’il ait composé : Crime et Chagrin (2). 11 mit en présence deux victimes de la guerre d'indépendance des Etats-Unis, que le hasard a rassemblées sur la plaine de Salisbury. L'une est un soldat enrôlé par la presse, qui, après un long service en Amérique, est enfin revenu en Angleterre. Mais la fraude l’a dépouillé de tout son gain. Il n’a plus rien à rapporter à sa femme et à ses enfants. Exaspéré par la misère, au moment d'atteindre son logis, il a tué pour voler. Le meurtre consommé, il s’est enfui avec épouvante, et depuis cette heure il erre à l’aventure. Il ne retrouve sa femme que pour la voir expirer dans ses bras et pour apprendre d’elle que celui qu’il a tué près de sa demeure est son propre fils. Torturé par le remords et dégoûté de vivre, le meurtrier se livre à la

.(1) Prélude, XII, 321-335.

(2) Guilt and Sorrow or Incidents upon Salisbury Plain, publié en 1842.

justice et demande la mort. L'autre personnage est une femme également malheureuse et vagabonde. Le soldat la rencontre une nuit dans une chapelle en ruine où la pluie le force à chercher un abri. Touchée de la pitié qu'il manifeste pour elle, elle lui raconte son histoire (1). Alors qu’elle vivait dans l’aisance avec son mari et ses enfants, le manque d'ouvrage avait subitement amené la détresse. Son mari s'était engagé dans l'espoir de gagner quelque argent. Emmenant ses enfants, elle l'avait suivi en Amérique. La guerre lui avait tué son mari, la fièvre ses enfants. Avec quelle complaisance d’indignation le poète lui faisait décrire les maux dont elle avait été témoin, forcée pour prolonger son existence maudite « de suivre l’engeance qui lappe (n’est-ce pas sa nourriture?) le sang de ses frères! (2) » C'était sa façon à lui de lutter pour la paix que de peindre for tement les horreurs de la guerre : « les gémissements qui disaient la rage d’une famine torturante, les tas de cadavres décomposés sur lesquels s’arrêtaient des regards inhumains!.… les terribles tremblements de terre de la mine, et les soldats pâles forcés par l’incessante foudre des bombes de se réfugier sous des voûtes nauséabondes, où... mourait lPespoir, où la crainte même expirait dans l’agonie (3); » et l'assaut, et la ville qui brûle, et « le Meurtre etle Viol qui, à la lueur spectrale des flammes, saisissent leur proie commune, la mère et l’enfant!(4)»

(1) Cette histoire avait été ébauchée dès 1791. Elle fut publiée à part, avant le reste du poème, dans les Ballades lyriques en 1798, sous le titre de The Female Vagrant. |

@) Protract a curst existence, with the brood That lap (their very nourishment!) their brothers’ blood. (3) And groans, that rage of racking famine spoke,

Where looks inhuman dwelt on festering heaps!.….. The mine’s dire earthquake, and the pallid host Driven by the bomb’s incessant thunder-stroke To loathsome vaults, where heart-sick anguish toss’d, Hope died, and fear itself in agony was lost.

(4) And Murder, by the ghastly gleam, and Rape Seized their joint prey, the mother and the child.

Ramenée malade et à demi folle sur un vaisseau qui la déposa en Angleterre, elle se trouva dans son pays natal comme en un pays d’exil. Elle n’avait plus de foyer, plus de ressources. «Elle fut sans demeure aupres de mille demeures; auprès de mille tables servies elle souffrit de la faim (1). » Seuls, des vagabonds eurent pitié d'elle. C'étaient des maraudeurs nocturnes qui lui apprirent leur métier. Son honnêteté se révolta bientôt et elle s’échappa de parmi eux, préférant vivre des fruits des haies et coucher sur le sol quand la charité ne lui offrait ni abri ni nourriture.

Cette morne histoire est racontée sans art, mais l'impression qu’elle fait est vraiment forte et poignante. La tristesse qui s’en exhale vient moins des incidents qui y sont retracés que de la sombre lumière projetée sur eux. Wordsworth y a fait entrer, avec ses angoisses présentes, les.plus tragiques impressions de son enfance. Ce soldat qui chemine dans les ténebres, seul et misérable, c’est, le meurtre en plus, celui qu'il avait rencontré un soir, en revenant à Hawkshead. Le frisson de terreur que la vue du gibet avait causé à Wordsworth enfant, c’est ici le meurtrier qui l’éprouve quand le hasard de sa course nocturne le met en présence de la sinistre machine. Enfin le décor de ces tristes récits, c'est la plaine même de Salisbury, c’est-à-dire de tous les lieux que Wordsworth eût visités, celui qui lui avait paru la plus saisissante image de la désolation.

Le poème imparfait du Crime et Chagrin est une des œuvres rares où Wordsworth ait eu jusqu’au bout le courage de la tristesse : noble tristesse qui venait, non d’un mal personnel, mais du mal de ses semblables. Louable courage, semble-t-il aussi. Sans doute ; mais, à tout prendre, plus facile que ne le sera la prudence future du poète à manier la douleur ; car, sile chagrin

(1) And homeless near a thousand homes I stood, And near a thousand tables pined, and wanted food.

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ne se joue déjà plus à la surface de son âme comme aux jours récents où 1l écrivait ses Æsquisses descriptives ; S'il a pénétré déjà plus avant dans son cœur, il n’y a pas atteint les derniers replis, où demeurent intactes et naïves encore son énergie d'espérance et sa vitalité. Wordsworth n’a pas senti jusqu'ici le besoin ni le devoir d’atténuer et d’attendrir la douleurhumaine, car il n’a pas appris à avoir d’elle cette idée redoutable, jamais absente, à laquelle il opposera plus tard la résistance opiniâtre de son optimisme. En jeune combattant qui n’a pas encore eu lieu de douter de sa force ni d’éprouver la terrible puissance de son adversaire, il fait au mal la part belle; il semble même tout lui donner, accumulant à dessein les descriptions navrantes du temps présent (1). Sa pensée n’a-t-elle pas pour s’y retremper à toute heure le magnifique avenir rêvé ?

Précieuse perspective! car il avait beau jeter les yeux autour de lui,ilne trouvait nulle part la consolation et le rassurement. IL avait pris parti pour la France contre l’Angleterre ; mais la France, surle triomphe de laquelle il risquait ses pluschères espérances, n’était plus qu’un vaste champ de carnage. Cette coalition formée contre elle et dans laquelle était entrée l'Angleterre avait eu pour premier effet de donner le pouvoir au parti le plus violent. Le 2 juin 1793, les Girondins, avec lesquels sympathisait Wordsworth, étaient montés sur l’échafaud. La mort de Brissot, disciple de Rousseau, de M"° Roland, «fille de Rousseau », avait mis en deuil les enthousiastes du dehors. Le règne de la Terreur avait commencé. Sans doute, grâce à l’alliance de toutes les énergies bonnes et perverses contre l’étranger, la France repoussait les

(1) La première forme du poème était plus douloureuse encore que celle qui nous est parvenue. Quand le vieillard publia le poème révolutionnaire du jeune homme, il crut, hélas! en devoir atténuer le tragique dénouement, n'étant plus animé du désir « d'exposer les vices des lois pénales et les calamités de la guerre telles qu’elles affectent les individus. » C’est dans ces termes que Wordsworth définissait à l’origine le but de son poème. Lettre à Wrangham, fin de 1795 ou début de 1796. — Fragment publié dans l'Athenœum du 8 décembre 1894.

envahisseurs. «Ils eurent le sort qu’ils méritaient. La République herculéenne avait étendu les bras et, avec la force d’une jeune divinité, étouffé les serpents qui entouraient son berceau. C'était bien, c’était ce qui devait être; mais ce n’était pas la guérison pour ceux dont l’âme était malade à la pensée des crimes dont on inculperait dorénavant l’humanité (1). » Dans ce «carnage domestique, pour lequel chaque jour de l’année fut un jour férié », «au milieu de ces énormités, les esprits réfléchis eux-mêmes oubliérent parfois ce qu'il y avait eu à l’origine de tant de crimes; ils oublièrent que le mot de liberté eût jamais retenti sur la terre, et cependant tout s’accomplissait sous son autorité innocente et rien n’aurait pu être sans son nom béni (2) ». Wordsworth avait vu de trop près les débuts de la Révolution, il en suivait trop attentivement les sanglants progrès pour que la Terreur ne lui causât qu'une abstraite et vague épouvante. Il en était hanté comme par un cauchemar. « Combien mes pensées étaient mélancoliques le jour ! Combien mes nuits étaient misérables ! Pendant des mois, pendant des années, longtemps après la dernière convulsion de ces atrocités, il était rare que l’heure du sommeil vint pour moi avec ses dons naturels, tant javais de lugubres visions (3)! » Ses rêves le transportaient au pied de l’échafaud ou dans la cellule des condamnés, le faisaient passer par toutes leurs alternatives de crainte et d’espoir. « Puis, dit-il, soudain la scène changeait et le rêve ininterrompu m’embrouillait en de longs discours que je n’efforçais de prononcer devant des tribunaux iniques — et ma voix était pénible, mon cerveau s’embarrassait, et javais le sentiment pareil à la mort d’une désertion perfide qui se faisait sentir jusque dans le lieu de refuge suprême, Jusque dans mon âme (4). »

) Prélude, X, 390-7.

) Ibid,, 356-381.

Tbid., 397-402.

(4) Tbid., 409-415.

Pendant cette crise, son unique soutien était sa foi en la bonté foncière et résistante de la nature humaine. La Terreur même lui en fournissait la preuve, puisqu’elle faisait ressortir à tout instant l’esprit de sacrifice dont l’âme est capable ; l’époque était riche en « exemples, jamais surpassés, de courage, d'énergie et d’amour ». « Comme le désert a des oasis, comme l’océan a des îles semées çà et là parmi les vagues orageuses, de même cette époque horrible avait ses points brillants où éclatait toute l’ex-cellence de l’homme, et de leurs baguettes d'argent les saints du Paradis pouvaient se les montrer avec une joie ineffable (1). »

Quant aux crimes monstrueux et réitérés, ils pouvaient bien harceler et torturer son cœur, ils ne détruisaient pas sa confiance en un heureux avenir prochain. Le malheur présent lui apparaissait comme un châtiment du passé criminel. Les prophètes anciens qui assistaient à la destruction des villes dont ils avaient prédit la ruine se consolaient en voyant, au delà, des temps plus purs et meilleurs. De même il découvrait, « des cimes de la pitié et de la souffrance, à travers les fureurs de l’époque, des éclairs de rétribution, terribles, et émanant d’une volonté suprême (2) ». Quand les railleurs disaient autour de lui: Voilà ce que nous récoltons du gouvernement populaire et de l’égalité! il voyait clairement que le malheur des temps ne venait pas de là, « mais du terrible réservoir de crime et d’ignorance qu'avaient rempli les siècles successifs et qui, incapable de contenir davantage son abominable charge, crevait et se répandait en un déluge à travers le pays entier (3) ».

Même lorsque le châtiment était inintelligible pour sa raison, Wordsworth ne rétractait pas sa foi. Il trouvait une sorte d’effrayante poésie dans la Terreur. I1se sentait « d’audacieuses sympathies avec la force ». Comme le solitaire de Excursion,

(1) Prélude, X, 481-490.

(2) bid., 437-453.

(3) Ibid., 454-480.

il se prenait parfois « à aimer étrangement l’exaspération de ce pays qui, de son bec irrité, arrachait le duvet de son propre sein, dans l’espoir insensé de dégager ainsi ses ailes impatientes (1) ». Il découvrait une sauvage harmonie dans ces rafales destructives qui jonchaient le sol de morts et de ruines. « Les plus violentes tempêtes valent d’être écoutées (2). » Et en méditant il tirait un enseignement de ce qui lui avait d’abord paru incompréhensible. Il apprenait que l’homme seul est à blâmer, s’il n’extrait pas de la plus cruelle souffrance « un honneur qui, sans cela, n’eût pas été une foi, une élévation, une sainteté ; s’il n’y puise pas une force nouvelle ou n'y recouvre pas l’ancienne (3) ».

Ces transports prophétiques et ces âpres joies le soutinrent pendant la Terreur. Mais si soutenue soit-elle par la certitude du progrès à venir, l’âme finit par s’affaisser quand le mal se prolonge au delà de ses conjectures, et quand l’aube ne blanchit pas l’horizon à l’heure attendue. Tout en considérant la Terreur comme un mal nécessaire, il concevait une haine sans cesse grandissante contre les Terroristes, « bande redoutée et abhorrée ». Robespierre était pour lui comme pour tantd’autres le crime fait homme, l'incarnation du mauvais génie révolutionnaire. Wordsworth était plus sévère pour lui que Southey et Coleridge qui, en apprenant la mort du tout-puis-

(1) Excursion, NI, 816-820. (2) Prélude, X, 463.

(3) Tbid., 464-470.

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sant Jacobin, écrivirent sur-le-champ un drame où ils le représentaentcriminel sans doute, mais ayant conscience d’accomplir par des moyens sanguinaires une mission divine. Wordsworth n'eut jamais de Robespierre une idée aussi haute. C’est qu’ilétait revenu de France Girondin. C’est qu’il se rappelait avoir traversé Arras le jour de la Fédération et qu’il ne pouvait comparer sans colère l’allégresse de cette cité en 1790 au deuil où elle était maintenant plongée par le crime de son fils, de son élu, de Robespierre. Il ne faut pas d’ailleurs attendre de Wordsworth un portrait précis de cet homme qu’il connaît seulement par la renommée. À coup sûr il le connait mal, puisqu'il désigne le grand prêtre de l’Etre suprême comme « le chef de la bande athée. » Sa haine n’en était pas moins vigoureuse, et, voyant se prolonger le règne du l'erroriste, il était au bout de son espoir quand reparut enfin la lumière si longtemps éclipsée. C'était au commencement d'août 1794. Wordsworth était dans son pays natal. Il parcourait les sables unis de la baie de Morecambe, sous un soleil resplendissant. Tout, autour de lui, était douceur et paix. La mer s’était retirée au loin. Il apercevait sur l’immense plaine sablonneuse une foule bigarrée de voitures et de voyageurs, de cavaliers et de piétons qui sous la conduite de leur guide traversaient à gué, en procession désordonnée, la rivière peu profonde dont les eaux serpentent dans les sables. Wordsworth s'arrêta, souhaitant de pouvoir peindre un spectacle si brillant et si joyeux. Mais celui qui marchait en tête des voyageurs s’approcha de lui et au lieu d’une salutation banale lui ceria : « Robespierre est mort ».

« Grands furent mes transports, s’écrie Wordsworth, profonde fut ma gratitude envers l’éternelle Justice, manifestée par ce fiat. « Venez maintenant jours dorés », me dis-je, en exhalant du milieu de l’immense plaine un hymne triomphal. « Comme le matin sort du sein de la nuit, venez. Nous avions « donc raison d’espérer. Ceux qui, avec une hâte maladroite et

« folle,avaient versé une rivière de sang et proclamé que c'était « le seul moyen de nettoyer l'écurie d’Augias, ont été emportés «par la violence même du torrent dont ils avaient voulu s’aider. « Leur folie apparaît maintenant certaine et visible. C’est ail- «leurs qu’on cherchera désormais la sécurité; la terre va mar- «cher d’un pas ferme vers la justice et vers la paix. » Puis reprenant un peu de calme, je me mis à faire des plans, à conjecturer quand et comment pourraient se tranquilliser les factions affolées, et comment la glorieuse rénovation se poursuivrait à travers des difficultés multiples. Et, interrompu par de fiévreux acces d’allégresse, je continuai mon chemin le long du rivage (1) ».

I ne devait pas venir, cet âge d’or que Wordsworth avait cru voir S’établir en France après l’épouvantable tourmente. Rien n’était fait pour en préparer l’avènement, ni les discours et les actes dela Convention expirante, ni ceux du Directoire qui lui succéda en octobre 1795. Mais Wordsworth n’en fut pas abattu. Ce n’est pas dans le gouvernement français qu’il avait mis sa confiance ; « c’est dans le peuple et dans les vertus qu'il avait vues de ses yeux (2) ». Il ne pouvait croire à une diminution de l'enthousiasme pour la liberté alors qu’il voyait se conserver intacte l’ardeur' patriotique. « Il savait que nulle blessure extérieure ne pourrait ôter la vie à la jeune République; que

(4) Prélude, X, 511-603.

(2) bid., XI, 11-12.

de nouveaux ennemis ne feraient que suivre leurs frères dans le chemin de la honte, et que les triomphes de la France seraient à la fin grands, universels, irrésistibles (1) ». Fort de cette conviction et des victoires répétées des républicains, il s’enorgueillit de sa sagesse prophétique et n’eut que mépris pour les aberrations de ses compatriotes. Pitt ne s’était-il pas imaginé que la guerre serait terminée en deux ou trois campagnes, et la France aisément battue ? « Je me moquais avec mes compagnons de ces hommes très graves, à qui la haine de la France avait fait perdre la tête et qui en étaient venus à certifier ou à prédire la ruine complète de la grande cause, chaque fois que la trompe du marchand de journaux troublait de son bruit la paix des rues. Comment croire que la sagesse püût en aucune manière approcher de ces hommes qui se cramponnaient à de si folles illusions ? Aussi, l'expérience prouvant que plus d’une de nos idées avait été juste, nous nous attribuâmes le même mérite où nous en méritions moins, et nous crûmes nos autres idées également judicieuses ; oui, nous les crûmes forcément judicieuses parce que nous les voyions combattues par des sots (2) ».

Mais les adversaires de la Révolution, s’ils n'avaient pas la sagesse de leur côté, avaient la puissance. S'ils prêtaient à rire aux jacobins anglais, ils se vengeaient durement de ces railleries. Ils avaient pour eux le gouvernement, les tribunaux, la force armée et un système perfectionné d'espionnage. Les ministres avaient eu à choisir entre deux voies pour éviter la révolution dont ils avaient peur : accorder comme le voulait Fox les réformes déjà mûres avant 1789, ou réduire les turbulents au silence par la force. C’est dans la seconde voie qu'ils s’engagèrent. Wordsworth s’en indignait, car il considérait

(1) Prélude, XI, 13-17.

(2) Ibid., 39-51.

que c'était le moyen le plus sûr d'amener en Angleterre un bouleversement pareil à celui de la France. Il écrivait à un ami pendant la Terreur : «Je désapprouve les gouvernements mo narchiques et aristocratiques de quelque façon qu’on les modifie. Les distinctions héréditaires et les ordres privilégiés de toute espèce doivent nécessairement, à mon avis, contrarier le progrès humain. Il s’ensuit que je ne suis pas parmi les admirateurs de la constitution britannique. Je conçois que l’on pourrait établir chez nous un système politique meilleur. Pourtant, dans mon ardeur à atteindre le but, je n'oublie pas la nature du sol où doit se faire la course. La destruction de ces institutions que je condamne me paraît se précipiter trop. Je recule à l’idée même d’une révolution. Je suis l'ennemi déterminé de toute espèce de violence. Je ne vois aucun lien, sauf celui que l'obstination de l’orgueil et de l'ignorance rend nécessaire, entre la justice etle glaive, entre la raison et les chaînes (1). Je déplore la misérable condition des Français, et je crois que nous autres ne pourrons être préservés du même fléau que par les efforts indomptables des hommes de bien... Je réprouve sévèrement tout appel incendiaire aux passions humaines. Je sais que la multitude marche dans les ténebres. Je voudrais mettre dans lesmains de chaque homme une lanterne pour le guider, au lieu qu’il se mette en route en comptant pour l’illuminer sur des éclairs qui avortent ou sur la coruscation de météores éphémères (2) ».

La conscience ainsi pure de toute pensée subversive, Wordsworth débordait de mépris et de colère au spectacle des rigueurs gouvernementales. Les ministres n’établirent-ils pas une sorte de contre-terreur qui eut ses suspects et ses victimes? « Nos

(1) C'est la pensée et le ton de William Godwin, dont; l'influence sur Wordsworth est étudiée au chapitre suivant.

(2) Lettre à Mathews, non datée, Knight, Life of Wordsworth, I, p. 69.

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