‹ La Jeunesse de William WordsworthChapitre 3 sur 57 · VIII AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

VIII AVERTISSEMENT

contenus dans cette réimpression. Dans ce cas, le poème est accompagné en note de la mention : Lyrical Ballads, 1798.

3 Qu'il existe deux éditions complètes contenant les variantes des poésies de Wordsworth. Une seulement (édition William Knight, 8 volumes, Edimbourg, 1882-86) se donne comme les contenant toutes. L'autre (edition Dowden, 7 volumes, Londres, 1892-93) n'offre que les variantes de quelque importance. Le texte très exact, les notes très précises, la classification des poèmes conservée telle que l'avait voulue Wordsworth et en même temps un index chronologique annexé au dernier volume, les vers de chaque poème numérotés, font de l'édition Dowden la meilleure édition actuelle.

Pour ces raisons le texte de Wordsworth n'est cité dans ce livre que rarement, mais toutes les fois que le texte définitif (celui de 1849) a été rejeté, une note l'indique.

On trouve dans l'édition Dowden (volume VII) une bibliographie contenant la liste de toutes Les éditions anglaises de Wordsworth qui ont paru de son vivant (de 1793 à 1850). Une bibliographie allant. de 17)3 à 1888, suivie de laliste des biographies de Wordsworth et des principaux livres ou articles de critique qui ont paru sur lui, a êté insérée dans l’édition complète en un volume publiée par Macmillan en 1888.

C’est pour moi un agréable devoir de remercier M. Ernest Hartley Coleridge qui a bien voulu me communiquer de précieux renseignements avant qu’ils parussent dans son recueil récent des lettres de Coleridge, et M. Thomas Hutchinson de Dablin qui, avec une complaisance jamais fatiguée, m'a permis de recourir à son érudition peut-être sans égale en ce qui touche à la biographie et à la poésie de Wordsworth.

Rarement l'Angleterre avait eu d’aussi justes raisons, avait donné des signes aussi peu équivoques d’inquiétude nationale et de trouble moral que dans l'hiver de 1797 à 1798. Le traité de paix de Campo-Formio la laissait isolée en face de la France révolutionnaire qui avait successivement contraint tous ses autres ennemis à poser les armes. Bien que la supériorité navale lui restât, elle n’avait encore remporté sur mer aucune victoire assez prestigieuse pour consoler son amour-propre de ses défaites sur le continent, assez décisive pour lui faire voir dans les eaux qui l’entourent un inexpugnable rempart. A peme même était-elle sûre de ses flottes où avaient éclaté récemment des révoltes formidables. Cependant l’Irlande secouant le joug appelait l'étranger. La France semblait mürir un projet de descente. Il n’était pas un point des rives britanniques qui ne se sentit menacé. Bien plus, ceux des Anglais, de beaucoup les plus nombreux, qui avaient à cœur non seulement

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le succès de leur patrie mais aussi le salut de ses institutions séculaires, se demandaient avec angoisse si l’envahisseur en débarquant sur le sol depuis longtemps inviolé de la Grande- Bretagne ne trouverait pas des milliers de mains anglaises pour l’accueillir, l’acclamer et l'aider. Ils savaient, chez un nombre encore indéterminé de leurs compatriotes, l'amour de la révolution assez fort pour avoir anéanti le patriotisme. Leurs yeux inquiets voyaient partout espionnage et trahison. Ils reconnaissaient à présent la vérité des prophéties que Burke mort depuis quelques mois avait exhalées jusqu’à sa dernière heure ; lui du moins avait mesuré juste les forces terribles de cet esprit subversif contre lequel il avait prêché avec tant de furieuse éloquence la guerre sainte. Déjà il ne s'agissait plus de l’étouffer au dehors ; trop heureux si l’on parvenait à l'empêcher de se propager et de triompher au dedans.

Plus douloureuses encore étaient en ce même moment les pensées des Anglais amis de la France. Ceux-ci avaient soutenu imperturbablement la République nouvelle, à travers les injures et les soupçons, les inimitiés domestiques et les persécutions gouvernementales. Ils lui avaient pardonné les plus sanglantes journées de la Terreur et la durée de ce cyclone après lequel l'œil le plus partial ne voyait que débris et nulle garantie de reconstruction solide. Hier encore ils eussent souhaité qu’elle triomphât de l’Angleterre, et plusieurs battaient des mains d'avance à la pensée d’une invasion qu’ils jugeaient suffisamment provoquée par l'attitude de leur pays. La France ne faisait que se défendre, et elle défendait en elle-même la cause du progres humain ; elle défendait avec les armes la paix future. Elle faisait la guerre pour mettre fin éternellement à toutes les guerres d’ambition et d'intérêt. Or, voici qu’arrivait à eux une nouvelle accablante : les armées du Directoire avaient en pleine paix continentale envahi la Suisse, — la Suisse qui entre toutes les nations de l’Europe devait être sacrée pour la République

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française, à cause de sa faiblesse ct à cause qu’elle avait pendant des siècles été sur terre le premier sanctuaire de la liberté. La France nouvelle se montrait conquérante et spoliatrice à l’égal des rois liguëés pour dépouiller la Pologne. Il n’y avait donc plus un coin de sol en Europe où pût se continuer le rêve de rénovation et de bonheur terrestre, si intrépidement poursuivi depuis huit ans à travers les pires désillusions. Et les sombres objections qui déjà s'étaient présentées maintes fois à l’esprit des plus ardents réformateurs, mais qu’ils avaient chassées aussitôt, se représentaient maintenant, victorieuses et irrésistibles. L'homme n’est donc pas bon de nature. Il n’est donc pas capable de se laisser conduire par la raison. L’homme réel n’a donc rien de commun avec cet être exempt de préjugés et d'erreur, prêt à se laisser illuminer par l'irréfutable logique du bien, dont les philosophes se sont plu à dessiner la radieuse image. Ou encore, la raison elle-même qui s’est abusée si grossièrement sur sa puissance, qui a si mal compris cette réalité mauvaise qu’elle prétendait transformer, la voilà donc condamnée par l'expérience qu’il lui a été accordé de faire.

Et des deux côtés : — conservateurs qui ont dès le début jugé qu’une société imparfaite, tramée de bien et de mal, était tout ce que mérite l’homme imparfait; qui ont accueilli par un sourire ironique la promesse d’un nouvel âge d’or et d’une humanité régénérée; qui vont se confirmant dans leur défiance à mesure que le ciel s’assombrit et que l’heure de la destruction semble plus proche ; — réformateurs ou révolutionnaires qui persistent à croire la société présente inhabitable, mais qui perdent l'espoir d’y substituer un ordre de choses meilleur; — entre les uns et les autres, un accord silencieux se fait dans le pessimisme. L’homme est naturellement pervers et déraisonnable ; la vie est nécessairement médiocre ; le mal a ses racines au plus profond de l’être, et ne peut être extirpé qu'avec l'existence même où il entre comme élément; le progrès est

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impossible, ou si lent et si faible qu’il n’y a pas de joie à le contempler. Le millénaire rêvé est la plus creuse des chimères. Les esprits religieux, ou qui se tournent alors vers la religion, peuvent du moins reporter dans une autre vie les magnifiques espérances dont la réalisation sur la terre même avait été prédite. Les autres n’ont de refuge que dans le scepticisme. Les moins scrupuleux ne songeront plus qu’à tirer parti de leur triste sagesse si cher achetée, pour s’assurer la meilleure part des dépouilles d’une sotte et misérable humanité. Les plus honnêtes s’enfermeront dans l’égoisme, l’étendant peut-être jusqu'à l’amour de la famille ou de la patrie, mais se refusant désormais à en sortir pour porter au delà leur amour et leur foi; ils n’auront que sarcasmes à l'adresse des « visionnaires » assez naïfs pour parler encore de perfectibilité infinie et universelle (1).

Or, au plus aigu de cette crise, le 11 mars 1798, un jeune Anglais, naguère parmi les réformateurs les plus fervents, vivant pauvre et inconnu dans un coin solitaire du Somerset, écrivait à un ami: «dJ’ai assez bien travaillé ces dernières semaines. J’ai composé 706 vers d’un poème qui, je l'espère, sera d’une utilité considérable. IL aura pour titre le Reclus ou « Vues sur « la Nature, l'Homme et la Société (2) ».

L’utilité dont il s’agit consiste à ramener la joie dans le cœur de l’homme. L’objet du poète, c’est justement celui auquel chacun semble prêt à renoncer comme chimérique : c’est le bonheur. Il se propose d'accroître les jouissances de la vie et, sans nier les tristesses, de les transfigurer en sérénité. Ce n’est point une réforme politique ou sociale qu’il enseigne. Il tient pour secon daire en ce moment que les cadres actuels de la société subsis-

(1) Prélude, Il, 432-441.

(2) Lettre à James Losh, The Life of W. Wordsworth by W. Knight, vol. I, p. 148 (3 vol. Edinburgh 1889. )

tent ou se brisent. Il ne parle d’ailleurs au nom d'aucune religion. Il n'offre pas, ainsi que déjà songe à le faire Chateaubriand, les dogmes solennels et les touchantes cérémonies du christianisme aux âmes en quête d'émotions pieuses. Il ne s'inquiète que de la félicité terrestre. Dogme et culte, constitution des États et code de lois peuvent, selon le cas, être de faibles appuis, ou de faibles obstacles au bonheur. Mais c’est ailleurs qu’il a sa source profonde. C’est en plein centre de l'être humain, dans ses sens et dans son cœur. Seule importe vraiment la culture de la sensibilité qui peut et doit dans l’individu être développée et dirigée en vue de la plus grande somme de joie. Il existe déjà, dans ce monde douloureux, des privilégiés dont l’œil contemple la splendeur, dont l'oreille perçoit l'harmonie des choses, dont le cœur vibre spontanément et délicieusement de toutes les émotions tendres ou sublimes. « Pourquoi cette glorieuse créature n'est-elle qu’une sur dix mille? Ce qu’est un seul être, pourquoi des millions d’êtres ne le seraient-1ls pas? Quelles barrières la nature a-t-elle mises à la traverse de cette espérance ? Nos appétits animaux et nos besoins quotidiens, sont-ce la des obstacles insurmontables ? Sinon, tous les autres s’évanouissent en air (1) ». Le millénaire, follement attendu d’autres progrès, sera vraiment venu le jour où chacun aura l'œil, l'oreille et le cœur du poète. But lointain sans doute, mais vers lequel chaque pas est une jouissance, et où, sans conflit ni colère, les hommes peuvent tendre, soit en chœur, soit isolément. L'homme vaut justement par ces sentiments que l’orgueilleuse raison dédaignait naguère en lui et se proposait d’anéantir. l’homme est glorieux justement par ces sens que la même raison tenait pour suspects ou avait à dégoût, ne voulant voir en eux que la part de la bête. C’est la nature qui est l’objet de toute sensation. Et la sensation, plus elle sera

(1) Prélude, XII, 87-93.

(à LA JEUNESSE DE WORDS WORTH

épurée et avivée, plus elle s’émerveillera de «limmensité du beau et du bien » qui s'étend devant elle.

Lui-même, le poète, après avoir senti comme se briser en lui tous les grands rêves de sa génération, il a su, grâce à ses sens, reconquérir le calme et la joie de l'âme. Il enseignera aux hommes son expérience. Il rassemblera, pareilles aux fleurs d’un bouquet, les jouissances éparses que lui inspirent les merveilles ou les grâces entrevues, et il les fera circuler parmi tous, comme des échantillons variés des délices innombrables du monde, dont les plus sublimes sont encore ineffables et intransmissibles. Chaque fleur cueillie aura son charme propre, mais elle aura encore un prix qui dépasse ce charme. Elle sera à la fois l'indice de la beauté infinie, et un témoignage en faveur de l’être humain capable de percevoir cette beauté.

Surtout, il vient rappeler aux hommes leur vraie et durable richesse, délaissée par eux lors de leur course folle vers un paradis où leurs songes seuls pouvaient atteindre. Il vient les faire ressouvenir des véritables titres de noblesse de la race, de ce solide patrimoine d'efforts silencieux et de modestes vertus qu'ils aliénèrent si imprudemment, lorsque leurs yeux fascinés se fixèrent sur la vision de l’homme idéal, être de raison vivant sans tache dans un monde exempt de malheur. Ne firentils pas comme ces aventuriers de jadis qui vendaient leur champ héréditaire pour voguer vers les mines fabuleuses de Cipango ? L'île fortunée n’a pas été découverte, mais l’ancien monde subsiste et vaut ce qu’il valait avant l’heure de fièvre. Il vaudra plus si l’homme désabusé de ses vains rêves y revient avec plus d'intelligence et d'amour.

Le mépris de l’homme actuel, le mépris du monde réel, telle est au fond la double origine du mal dont souffrent les esprits. Ce mépris fait d'orgueil et d’impuissance est la grande impiété, et l’on peut dire que ceux qui l’éprouvent en sont justement punis par la désespérance qu’ils en conçoivent. Il n'est rien ici-

bas qui mérite le mépris. Il n’est personne ici-bas qui ait le droit de mépriser. « Celui qui ressent du mépris pour un seul être vivant a des facultés dont il n’a jamais fait usage. La pensée est chez lui dans son enfance (1).» Mépriser c’est ne pas connaître. « C’est la loi de nature que nul être créé, non pas même le plus abject, que nulle des formes créées, non pas même la plus vile et la plus grossière, la plus laide ou la plus nuisible, n’existe divorcée du bien — sans un souffle et sans une pulsation de bien, âme et vie inséparablement liées à chaque mode d'existence (2).» Si cela est vrai de toute créature, combien plus évident de toute créature humaine! Ces humbles pour lesquels le sage n’a encore eu que de la pitié, auxquels il n’a jamais songé sans s’indigner de leur abaissement, auxquels il ne s’est jamais adressé que pour leur faire sentir par sa compassion même leur insignifiance et leur indignité, il ne s’agit pont d'attendre pour les croire réhabilités l’heure douteuse du partage des faux biens du monde : richesses, plaisirs frivoles, parure éclatante du corps et de l’intellect. 1] s’agit de reconnaître dès à présent tout ce qu'ils valent tels qu’ils sont. Il s’agit aussi de les relever à leurs propres yeux, de leur faire prendre conscience de leur utilité, de la beauté et de la splendeur même dont peut s’auréoler leur simple vie. 1] s’agit de les amener à sentir qu’il est en leur pouvoir, si misérables et si dégradés qu’ils paraissent, de faire une lumière autour d’eux dans la chaumine ou le taudis qu’ils habitent.

Et la preuve qu’il n’y a pas lieu de désespérer de l’avenir humain sera d’autant plus triomphante, si la présence des vertus fondamentales et du sens droit a été relevée chez les hommes les plus dédaignés qui sont aussi les plus nombreux. Et la preuve que la vie est riche de délices sera d’autant plus irré-

(4) Lines left upon a seat in a yevw-tree, 52-55. (2) The old Cumberland Beggar, 73-79.

futable, si les joies constatées par le poète sont plus accessibles à tous, plus répandues en tous lieux, plus communes à toutes les heures ; si elles ne sont point comme ces plantes rares qu'il faut un voyage pour découvrir, si elles fleurissent sous nos pas, ordinaires et nombreuses comme les pâquerettes des prés. De. là une double tâche pour qui aspire à être le bienfaiteur des hommes : montrer la beauté humaine en ce qu'elle a de plus essentiel à la fois et de plus méconnu ; montrer la beauté de la nature en ce qu'elle a de plus négligé et pourtant de plus uni-versel.

Tel était l'objet du grand poème que Wordsworth à vingthuit ans méditait de composer pour «l'utilité » des hommes de son temps, découragés et sceptiques. Ce poème du Reclus il ne devait, il est vrai, jamais l'écrire en entier. Mais les parties imposantes qui existent de la « vaste cathédrale gothique (1) » projetée, dont la plus considérable, l'£xcursion. a neuf mille vers, dont le Prélude qui n’en devait être que le porche en a près de sept mille, outre qu'elles témoignent des proportions gigantesques qu'aurait eue l’œuvre totale, font encore chacune un tout harmonieux et indépendant, où la doctrine entière a trouvé place, et qui défend l'esprit des regrets ordinairement causés par la vue d’un monument inachevé. En plus, d’innombrables petits poèmes destinés à être dans l'édifice ce que sont dans une église «les chapelles, les oratoires et les niches sépulcrales (2) », avec moins de majesté sans doute que la nef immense, mais avec plus de variété et d’un charme plus accessible, ont répété sous leurs formes diverses la pensée unique : — ballades familières retraçant quelque scène de tendresse naïve, quelque parole mgénument profonde d'un enfant ou d’un simple ;

(1) Préface de l’'Excursion.

(2) Zbid.

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