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pastorales où la vie rustique réelle se transfigure pourtant, vue dans son cadre d’éternelle beauté ; petits tableaux descriptifs où âme heureuse de quelque lieu solitaire semble luire à travers son revêtement de mousse et de feuillage; odes dans lesquelles une chère pensée abstraite se couvre d’un corps pour devenir aux hommes une compagne visible ; sonnets où un sentiment passager s’enchâsse, «jailli du cœur dans sa forme parfaite, et dont le Temps épargnera la beauté, bien qu’elle soit faite d’un souffle (1) ». | Sans se démentir, Wordsworth allait pendant cinquante années travailler à convaincre les hommes et à maintenir en lui-même la conviction qu’il y a lieu de bénir le présent et d’espérer en l'avenir. Au cours de cette lutte constante contre le pessimisme de ses contemporains, il devait prendre place parmi les premiers poètes de son pays.Il mériterait cette gloire par trois dons essentiels. D’abord par l'imagination la plus loyale peut être qui fut. Se défiant de la fantaisie qui aspire à créer un monde à elle, sachant l’angoissante sensation de chute par quoi s’achévent les plus radieux rêves, il n’a voulu contempler que la réalité, pour dégager d'elle cette beauté qui était hier et qui sera demain, qui découverte devient un trésor pour toujours. Aussi chacune de ses images, reflet sincère du monde visible dans un esprit qui s’est purifié en vue de cette communion et séverement dépouillé de toutes les parures poétiques traditionnelles, participe-t-elle de l’éternelle vérité de la nature. Elle en a, dans sa nudité chaste, la force et la fraicheur. Encore, west-ce pas dans l’œuvre seule de Wordsworth qu’il faut chercher les effets de cette vision directe. C’est dans toute la poésie anglaise contemporaine à qui, par son exemple, il a fait honte des ornements factices et défraichis, qu'il a retirée de
(1) Sonnet Happy the feeling.
limitation verbale où elle languissait pour la rendre à l'observation précise et respectueuse des êtres et des choses.
A ce don d'imagination il devait joindre, à un moindre degré, celui du langage. Inégal, dénué de souplesse, parfois gauche en sa vigueur, parfois aussi, en son parti pris d'exactitude scrupuleuse, explicite jusqu'aux confins de la platitude, il a excellé dans l'expression dense et austère des émotions morales ; il a été le traducteur incomparable de quelques uns des plus obscurs parmi les phénomènes de la sensation, rendant palpable presque plus d’une intuilion des sens encore inexprimée, ou ignorée peut-être même quoique universellement ressentie, faute d'avoir jusqu'à lui trouvé un clair langage approprié. Aussi a-t-il fourni quelques-unes de ses pages les plus précieuses à la psychologie poétique de l’homme.
Enfin, si les élans fougueux et si les notes les plus liquides du lyrisme lui manquerent, au-dedans de lui, musique naturelle de ses méditations intenses, chantait le rythme grave et processionnel de l’épopée ; et la prose grèle des choses quotidiennes, après un séjour prolongé dans son esprit, en est ressortie plus d’une fois avec une harmonie pleine et solennelle, presque égale à celle dont Milton avait accompagné son récit religieux des origines du monde.
Il a donc été pour l'humanité le bienfaiteur qu’il souhaitait d'être, laissant après lui la poésie enrichie de ses poèmes, et la nature plus belle des découvertes que ses sens y avaient faites.
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Comment s’était formé celui qui, à vingt-huit ans, avait cette ambition et le génie propre à la réaliser? Quelle expérience
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avait-il faite de la vie et de la pensée ? Lui-même nous l’a dit dans un poème, de tous les siens le plus original et le plus profond, et qu'il commença justement à écrire lorsqu'il eut pris pleine conscience de son rôle poétique. 11 sentait le Reclus à peine ébauché se dérober devant lui. Les contours trop vastes de ce poème sur la nature, l’homme et la société se refusaient à son étreinte. Il doutait parfois de pouvoir donner un corps à ses conceptions ; il craignait d’avoir trop présumé de ses forces. Avait-il en lui les éléments d’une œuvre aussi grandiose ? 11 le saurait en suivant le cours de son esprit depuis sa source première. Et c’est ainsi qu’il composa le Prélude.
Etudier la jeunesse de Wordsworth à l’aide de cette autobiographie poétique, faire connaître par la traduction directe ou par l’analyse le plus qu’il sera possible de ce poème unique, le commenter ou le compléter au moyen de tous les autres témoignages accessibles, poèmes divers de Wordsworth, sa correspondance et celle de ses amis ; préciser les allusions et donner aux faits particuliers leur pleine valeur en les plaçant dans un cadre historique approprié; conclure par quelques chapitres pour lesquels le Prélude n’a fourni que des indications plus rares et où sont analysés séparément les principaux caractères que présentera l’œuvre de l’homme fait, — tel est l’objet de ce livre.
Ainsi conçu, si docilement qu’il suive le poème original et si étroites que paraissent les limites acceptées, où plutôt en raison même de cette docilité et de ces limites, il pourra offrir quelque nouveauté. Bien que la vie et la poésie dé Wordsworth aient donné naissance à des travaux nombreux et considérables, bien qu’il ne soit presque pas un critique anglais de ce siècle qui Wait tenu à porter un jugement sur le grand initiateur de la poésie anglaise contemporaine, le Prélude a été, par tous ceux qui ont parlé de son auteur, plutôt supposé connu qu’étudié à fond. Serait-ce un désavantage — j’entends au seul point de vue de la critique historique ou littéraire — de posséder un poème
iè LA JEUNESSE DE \WORDSWORTH
dans sa propre langue ? Ge qui est trop aisè d'accès risque-t-il de ne pas assez retenir l'attention ? Les notes mises à quelques éditions du Prélude, notes rares ou assez souvent erronées, le feraient croire. De là aussi quelques traits essentiels qui manquent presque partout au portrait du poète et au récit de sa vie; une attention insuffisante prètée à ses vers d'adolescent, dont le Prélude à cependant signalé l'importance; un manque d'effort pour analyser cette crise morale du jeune homme, sans laquelle l'homme fait n'eût pas êté ce qu'il fat. C'est encore à une reeonnaissance imparfaite des titres supérieurs du Prélude qu'il faut attribuer la tendance ordinaire à juger l’ensemble de l'œuvre poëtique et morale de Wordsworth sur les monuments plus tardifs, — à prendre pour la pièce maîtresse de l'édifice l' Excursion plus longue, mais où se trahit un certain affàissement de la force d'imagination première et de la vitalité de la joie initiale. D'autre part, il est vrai, présenter cette biographie partielle en France, c’est s'exposer à une grave objection. Il pourra sembler excessif et tèméraire de consacrer une minutieuse étude à la jeunesse d'un poète étranger, dont l'œuvre n'a jamais êtè traduite en français, ni la vie, dans son ensemble, jamais retracèe chez nous dans un livre spécial. En effet, malgre l'admiratiou que lui voua Sainte-Beuve et en vertu de laquelle il imita en vers quelques-uns de ses sonnets; malgré l'intérêt très vif qu'il inspira à M. Schèrer par ses idées morales, à M. Bourget et à M. Gabriel Sarrasin par son symbolisme subtil; malgré le pénétrant loge que Risait de lui récemment M. Angel lier pour sa profonde interprétation de la nature; malgré d'autres tributs dont le plus curieux peut-être fut celui de ces jeunes poètes bretons, Maurice de Guérin et Hippolyte de la Morvonnais qui, vers 18%, rèvaient d'accomplir dans la matière et la forme de notre poësie une révolution semblable à celle de Wordsworth ; malgré ces sympathies et ces admirations venues à lui de personnalités et d’époques si diverses, il fut cependant
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reconnaitre qu'en France surtout s’est réalisé le vœu du poète, vœu renouvelé de Milton : «Je demande des auditeurs aptes, fussent-ils peu nombreux! (1) » Cela étant, il serait vraiment sans excuse de présenter d’une façon à la fois si fragmentaire et si détaillée la biographie d’un inconnu, si la jeunesse de Wordsworth, étudiée isolément, n’offrait pas, grâce au Prélude, un intérêt indépendant, une intelligibilité parfaite, une forte et harmonieuse unité. Ce n’est pas l’examen minutieux de l’ignoré qui est pour déconcerter, c’est plutôt le trop rapide résumé de pensées étrangères et de faits nouveaux dont les origines n’ont pas été perçues distinctement, ni tous les éléments analysés. D'ailleurs le Prélude est l'introduction nécessaire à tout travail d'ensemble, non seulement sur la poésie de Wordsworth, mais encore sur la poésie anglaise contemporaine. Un livre sur la Jeunesse de Wordsworth peut se justifier et, nous l’espérons, se suffire à lui-même dans l'attente d’une étude plus ample sur l’homme et sur son temps.
Ecrit entre vingt-huit et trente-cinq ans, de 1799 à 1805, au plus beau de la vigueur et de l’audace poétiques de Wordsworth, le Prélude ne devait cependant paraître qu’en 1850, après la mort de son auteur. Non que celui-ci doutât de la valeur de son œuvre, saluée dès la première lecture par un hymne enthousiaste de Coleridge, seul homme devant le jugement duquel Wordsworth ait parfois incliné le sien. Mais il avait scrupule à donner au public un poème où il se chantait si longuement, avant d’avoir justifié cette apparente glorification de soi-même par l'achèvement du Reclus.
Nulle autobiographie n’est pourtant aussi peu entachée de vanité que le Prélude. Point d’attitude théâtrale ni de draperie à effet. Aucune peine prise par le poète pour donner à ses gestes
(4) The Recluse, 796.
une beauté scuipturale ou à ses actes un intérêt dramatique. Wordsworth avait trop d’orgueil — si ce mot peut servir à désigner la légitime confiance en soi — pour être vain. Il se sentait, il se savait grand poète et ne s’en cachait pas. Il ne croyait pas devoir se dérober à demi derrière l’insupportable voile de la fausse modestie. D'ailleurs, il écrivait le Prélude surtout pour lui-même et en second lieu pour « le frère de son âme », pour Coleridge. Il l’écrivait pour se convaincre de sa vocation poétique et de la justesse des hautes espérances mises en lui par son ami. Son but n’était pas de se glorifier mais de se connaître, Le Prélude est moins un récit qu'une genèse, moins l’histoire d'un homme que la philosophie d'un esprit. Ceque Wordsworth cherche à découvrir avant tout, c’est « l’origine et le progrès de ses facultés propres (1) »; et comme cette enquête perce constamment sous les traits extérieurs de l'individu pour atteindre aux sentiments essentiels, elle cesse d’être égoïste pour devenir largement humaine. Elle est presque impersonnelle à force d’être pénétrante. Le poète ne semble plus s’être choisi pour héros que parce qu’il était le seul être dans l’âme duquel il pût descendre aussi profondément, le seul d’où il pût rapporter autant de vérités certaines et neuves.
Ce n’est pas que Wordsworth ait tout dit sur lui-même ou prétendu tout dire. Il n’a laissé ni des Confessions, ni même des Confidences. I] est douteux qu’il eût des raisons pour parler à demi-voix au public comme Lamartine, moins encore pour lui crier de pénibles aveux comme Rousseau. Mais, quoi qu'il en soit, il a entendu faire un choix dans sa propre vie sans doute si limpide. Il a extrait de l’ombre du passé les éléments qui seuls selon lui avaient contribué efficacement à la croissance de son génie poétique. Le poète moral n’a voulu faire vivre que la partie saine et noble de son être. Avant de s’engager à sa suite,
(1) Preface de l’Ercursion.
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il faut s’attendre à ne faire route que sur les hauteurs et, si minutieuse que soit l'exploration de la contrée parcourue, à ne Jamais perdre de vue les sommets. Il est véridique, mais volontairement incomplet. L’unique réserve qu’il conviendrait d’ajouter, il l’a lui-même exprimée par une image saisissante. Voyant à distance ses premières années, évoquant lorsqu'il eut trente ans environ des jours lointains, ne devait -il pas craindre d’ajouter à la simple impression originale le poids de réflexions qui ne sont venues que plus tard ?
« Celui qui se penche par-dessus le bord d’une barque lente, sur le sein d’une eau tranquille, se plaisant aux découvertes que fait son œil au fond des eaux, voit mille choses belles — des herbes, des poissons, des fleurs, des grottes, des galets, des racines d'arbres, — et en imagine plus encore. Mais il est souvent perplexe et ne peut pas toujours séparer l’ombre de la substance, distinguer les rocs et le ciel, les monts et les nuages, reflétés dans les profondeurs du flot clair, des choses qui habitent là et y ont leur vraie demeure. Tantôt il est traversé par le reflet de sa propre image, tantôt par un rayon de soleil, et par des ondulations venues il ne sait d’où, obstacles qui ajoutent encore à la douceur de sa tâche. C’est ainsi, c’est avec la même incertitude, que je me suis plu longtemps à me pencher sur la surface du temps écoulé (1). »
S’il est bon de prendre acte de cet aveu, il faut surtout se féliciter d’avoir pour historien de son enfance celui qui seul pouvait la décrire avec quelque certitude. Il n’est pas en effet de tâche plus ardue et plus dangereuse pour le biographe, — fût-il le contemporain de son héros, eût-il même été élevé avec lui, — que de déterminer par lui-même quelles circonstances ont agi sur une imagination naissante. Ge qui paraît à son entourage un événement considérable passe souvent inaperçu de l’en-
(1) Prélude, IV, 256-273.
fant. Au contraire, un détail imperceptible pour d’autres, que nul dans la famille même n’a soupconné, a parfois causé une de ces secousses mystérieuses qui impriment au jeune esprit Sa direction pour toujours. On verra que la mémoire de Wordsworth, laissant s’écouler les faits jugés d’ordinaire importants dans l’histoire de la vie, en a retenu beaucoup d’autres que personne auprès de lui n’avait pu remarquer.
Quelques-uns de ces souvenirs pourront d’abord paraitre puérils ou étranges, mais les écarter sans plus ample examen serait s’exposer à perdre les pages les plus subtiles et les plus originales. Il y aurait à cela un autre inconvénient. En refusant de suivre, sous prétexte qu’il est trop long, le chemin qu’a frayé le poète vers ses intimes idées, on risquerait de n’en pas trouver d’autre pour parvenir jusqu’à elles. En un mot on risquerait de ne rien entendre à la philosophie et du même coup à la poésie du poète philosophe. C’est qu’en effet sa philosophie a pour racine maîtresse, comme sa poésie pour plus belle frondaison, ses souvenirs du premier âge. Dans le chœur des poètes qui, depuis le jour où Rousseau eut proclamé le dogme de l’immaculée conception de l’Enfant, n’a cessé de chanter des hymnes dévotes à la jeune idole, la voix de Wordsworth s'élève, plus fervente, plus soutenue, plus grave que pas une autre. L'enfant, et par-dessus tout l'enfant Wordsworth, a été la source inspiratrice de ses chants les plus enthousiastes. Il a vécu les yeux habituellement tournés vers son passé. Homme fait, 1l s'est senti pénétré d’un tel respect pour le petit être qu’il apercevait déjà loin, en se retournant vers l’aube de sa vie, qu’il à fini par le EE presque, par lui Eu une céleste origine et des facultés surhumaines :
« Toi dont l'apparence calomnie l’immensité de ton âme, à le meilleur philosophe !... Puissant prophète ! Voyant béni (1)! »
(1) Ode on intimations of Immortality from recollections of early Childhood, 108-114.
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Lu', toujours si occupé du mystère, il n’a jamais été si près d'en percer les ténèbres qu’en interrogeant « ces souvenirs pénombreux qui, quels qu'ils soient, demeurent la lumière source de tout notre jour, demeurent la lumière maîtresse de tout ce que nous voyons, qui nous soutiennent, nous caressent, et ont le pouvoir de faire que nos années bruyantes semblent des moments dans l'être de l’éternel silence (1). » S'il s’est retourné « avec tant d'amour vers les chemins où marcha son enfance », c’est parce que son âme y discernait encore nettement «les chères empreintes de pas commémoratives de sa vigueur première (2) ». Plus que la région trop large et aux contours trop indéterminés où s’écoule la maturité, il a aimé à explorer «cet isthme que notre esprit traverse pour aller de son continent natal vers la terre et vers la vie humaine (3) ». Il lui a paru que, si l’homme peut trouver ici-bas quelque indice de sa destinée, c’est en essayant de se rappeler la direction instinctive de ses premiers pas. Aussi eût-il sans aucun doute récusé tout biographe dont le récit ne se fût pas avec complaisance attardé autour de son berceau. Il n’eût pas compris que l’on prétendit rendre compte du talent de l’homme si l’on n’en avait pas d’abord minutieusement étudié les germes chez l’enfant qui est « le père de l’homme (4) ».
Verjon, 14 octobre 1895.
(1) Ode on intimations of Immortlality fron recollections of early Childhood, 149-155.
(2) Excursion, IX, 36-40.
(3) Prélude, V, 536-538.
(4) The Rainbow, 7.
Univ. pe Lyon. — LEcouis. 2
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