CHAPITRE IV
Si violentes qu’elles fussent, ces émotions politiques n'étaient pourtant que les troubles superficiels de l’âme de Wordsworth à cette époque de sa vie. La Révolution fit plus que de soulever ces vagues à la surface ; elle bouleversa jusqu’au foud sa pensée et faillit même ruiner les assises de son être moral. Le onzième livre du Prélude retrace fortement les phases diverses de cet ébranlement profond. Et là, comme Wordsworth perçant sous les dehors de l'individu a su atteindre les sentiments essentiels qui sont le cœur commun de humanité, il a fait de sa biographie presque l’histoire intime de sa génération. Apprendre comment ea lui l’homme est sorti de l'adolescent, c’est apprendre comment le dix-neuvième siècle est né du dix-huitième, si différent avec cet air de famille si manifeste.
À vingt ans, Wordsworth avait été brusquement ébloui par les images d’universelle félicité prochaine que 1789 avait fait miroiter aux yeux des hommes. Quand tant d’autres, plus
avertis que lui par l'expérience, s’y laissaient prendre, comment eût-il échappé à leur fascination? Les aphorismes répétés depuis un demi-siècle et admis pour axiomes : — que la nature est bonne, que l’homme est né bon, que la guérison certaine de tous les maux est dans la liberté, que l’homme est fait pour le bonheur, — ne lui paraissaient pas des nouveautés douteuses ; ils résumaient simplement et clairement ses impressions de jeunesse irréfléchies. La bonté de la nature ne s’était-elle pas manifestée pour lui à Hawkshead? N’avait-il pas la preuve de la bonté de l’homme dans l’innocence et dans la tendresse spontanée de son propre cœur, dans la générosité naïve des amitiés de pension et d'Université, dans les hautes vertus que le triage trompeur opéré par l’éducation classique parmi les œuvres et les histoires de l’antiquité fait imaginer de croissance ordinaire et facile? « Comme les autres jeunes gens, dit-il, je m'étais approché du bouclier de la nature humaine par son côté doré et Je me serais battu à mort pour attester la qualité du métal que je voyais (1). » Quant à la possibilité d'atteindre par la liberté au bonheur, pouvait-eile lui sembler discutable à cet âge où l’homme trouve dans l’énergie de ses muscles et l’élasticité de ses espérances comme un garant de puissance illimitée ? Wordsworth n'avait donc pas eu de sacrifices à faire à cette religion humanitaire qui promettait tout et ne demandait rien en échange. Sans doute, si la foi chrétienne avait été vivante en lui, elle se serait inquiétée de cette rivale qui ne visait qu’à un paradis terrestre et ne se réclamait que de la raison. Mais Wordsworth n’était alors chrétien que de nom, et son christianisme inerte dormait dans une des chambres de débarras de son esprit. Au
- contraire, son culte actif était pour la divinité nouvelle, pour
cette Raison à qui, par un si juste symbole, la Convention dressa des autels. C’est à elle qu'était dû tout ce qui avait été
(1) Prélude, XI, 79-82.
gagné, et c’est par elle que devait être conquis tout ce qui restait à conquérir. Déesse et idole, ayant ses fidèles et ses fanatiques, elle semblait présider à la magnifique métamorphose du monde. Or, comme l'hypocrisie prospère mieux dans les siécles de vraie piété, de même les rêveries qui se cachent sous les dehors de la raison font plus aisément des dupes dans les âges qui se croient raisonnables. C’est ainsi que vers la fin du xvin° siècle, plus peut-être qu’à aucune autre époque, généralisations hâtives, abstractions prises pour des réalités, raisonnements rigoureux déduits de fausses ou incomplètes prémisses, circulèrent pêlemêle avec les vérités morales laborieusement acquises et avec les découvertes vraiment scientifiques, sans qu’il fût d’abord possible de séparer le vrai de Perreur.
Mais l'erreur, alors même qu'elle n’est pas l’imposture, ne se perd pas au hasard dans cet inconnu où visent les jugements humains. Elle à un but que lui ont inconsciemment tracé nos instincts et nos aspirations. Le raisonnement que nous avons cru dirigé vers la vérité a suivi à notre insu le sens de nos rêves. Aux heures de cette confusion, l’homme goûte la plus forte joie dont il soit capable, puisqu'il croit à ce qu’il souhaite et qu'il met son devoir dans la satisfaction de ses appétits de bonheur. C’est ainsi que Wordsworth avait eu la délicieuse illusion d’obéir aux lois sévères de la raison, tandis qu’il convertissait ses désirs en réalités. Illusion si délicieuse qu'après douze ans il ne pouvait se la rappeler sans que ce seul souvenir l’échauffat jusqu’à l’enthousiasme :
« Oh! l'engageant exercice pour l’espoir et la joie ! car puissants étaient les auxiliaires qui se tenaient alors auprès de nous, de nous si forts en amour ! C'était le bonheur de vivre dans cette aurore, mais être jeune, c'était le ciel même! O temps où les chemins arides, rebattus, rebutants, de la coutume, de la loi et du code, prirent soudain l'attrait d’une contrée féerique! où la Raison semblait le mieux affirmer ses droits, alors qu’elle s’ap -
as.
pliquait le mieux à se transformer en suprême enchanteresse, pour aider à l'œuvre qui s’accomplissait en son nom! Ge n'étaient pas quelques recoins favorisés, c'était toute la Terre qui portait la beauté des promesses — cette beauté qui met... le bouton de rose au-dessus de la rose épanouie. À cette vue, quel caractère ne s’est pas éveillé à un bonheur inimaginé? Les natures inertes furent stimulées, et les natures vives emportées par la joie ! Ceux qui avaient nourri leur enfance de rêves, les compagnons de jeu de la fantaisie, qui avaient fait de tous les Génies vifs, subtils et forts leurs serviteurs, — qui s’étaient promenés en souverains parmi les plus grandioses objets des sens et qui avaient ‘traité tout ce qu’ils y avaient découvert comme s'ils avaient sur eux quelque droit secret de maîtrise ; — ceux-là aussi dont l'humeur tranquille avait observé tous les tranquilles mouvements et qui avaient réglé sur eux leurs pensées, projeteurs plus calmes et confinés dans la région de leur pacifique esprit; — c’est maintenant que les uns et les autres, les doux et les superbes, trouvaient tous des auxiliaires selon leur cœur, et sous la main une matière plastique au gré de leur désir ; c’est maintenant qu’ils étaient appelés à exercer leur adresse, non en Utopie, dans les champs souterrains de l'Elysée, ou dans quelque ile cachée, Dieu sait où ! mais dans le monde réel, qui est le monde de nous tous, — dans ce séjour au sein duquel, en fin de compte, nous trouvons notre bonheur ou nulle part !
« Pourquoi n’avouerais-je pas que la Terre était alors pour moi ce que semble un domaine échu en héritage et visité pour la première fois, à celui qui vient y fixer sa demeure ! Il va de tous côtés et contemple ce lieu avec la joie au cœur, le façonne et le refaçonne, et se plaît à demi aux choses qui sont de travers, tant il aura de contentement à les voir disparaître (1) ».
Elles passerent vite, ces heures de première allégresse et
(1) Prélude, XI, 105-152.
d’impertubable confiance, pendant lesquelles « l’espoir mettait la main sur l’objet désiré (1) ». Worsdsworth fut bientôt forcé d’apercevoir les obstacles semés sur le chemin de la raison. De tous côtés, du sol malsain de la terre et du cœur corrompu de l'homme, sortaient des fléaux inattendus. Cependant la sérénité de sa foi en fut d’abord à peine assombrie. Il crut à des nuages passagers que percerait avant peu le soleil :
« Actif partisan, je tirais de tous les objets quelque détail heureux qui s’harmonisait avec mes visées. Je marchais parmi les hommes avec des sentiments de joyeuse bonté toujours prédominants ; quand je me trompais, c'était dans le sens de l'espoir et de l’amour ; conciliant, indulgent, car je n'ignorais pas que l’homme voit comme on lui a enseigné à voir, que l'antiquité donne des droits à l'erreur ; sachant aussi que secouer le joug est œuvre de licence autant que de liberté ; et par - dessus tout (car cela était plus que tout le reste) ne prenant pas garde si le vent souftlait parfois trop fort sur une cime qui donnait une vue si vaste de l'avenir ; bref, enfant de la nature comme devant, mais répandant plus au large ces affections qui avaient grandi en moi dès le berceau, et perdant, à la façon dont la lumière se perd dans la lumiere, les plus faibles dans - les plus fortes (2).»
Mais l’harmonie qui régnait entre ses idées révolutionnaires et ses sentiments naturels se faussa brusquement. Elle cessa d'exister le jour « où la Grande-Bretagne attaqua par les armes les libertés de la France (3) ». Gette attaque ne lui causa pas seulement une vive douleur, elle rompit l'équilibre de tout son être. Pour la première fois il reconnut l’hostilité des éléments qu'il avait cru pouvoir concilier. Le jour où la lutte commença entre l'Angleterre et la France, sa raison déclara la guerre à
(1) Prélude, XI, 202-203, (2) bid., 153-173.
(3) Ibid, 174-175,
ss
son cœur. «Cette épreuve, dit-il, fut la première qui m’arracha du giron de l'amour ; elle aigrit et corrompit mes sentiments Jusqu'à leur source. Ce ne fut plus comme auparavant un engloutissement des plus petits par les plus grands, mais un changement d'eux en leurs contraires (1).» C’est-à-dire que le patriotisme qui jusque-là s'était volontiers laissé absorber par la foi humanitaire fit alors place à la haine ou au mépris de la patrie. « Ge qui avait été un orgueil devint une honte ; mes préférences et mes affections coulèrent dans des lits nouveaux, laissant les anciens à sec. Aussi ce coup qui dans un âge plus mûr n'aurait fait que toucher le jugement, pénétra-t-il plus à fond, jusqu'aux sensations voisines du cœur (2). »
De ce douloureux combat, sa raison (ou ce qu’il imaginait être sa raison) sortit victorieuse, mais mutilée, ayant coupé une de ses attaches avec la joie et l’amour. Il est vrai qu’elle s’eftorça d’être plus prudente et plus attentive quand le danger l’eut avertie, pareille au cocher qui surveille mieux son attelage après que le frein s’est rompu. Elle voulut s’examiner, se rendre des comptes à elle-même. La lettre à Watson date de ce moment. Jusque-là Wordsworth m'avait « prêté qu’une oreille distraite aux étranges théories qui flottaient dans l’air, car il avait l’assurance que.le temps était près de rétablir partout la justice, et que la multitude si longtemps opprimée cesserait bientôt de l'être (3). » Or, c’est en réfutant Watson qu’il tenta pour la première fois un exposé systématique de ses idées restées vagues. Only voit «méditant avec ardeur sur le gouvernement des nations, sur ce qu'il est et sur ce qu’il devrait être, tâchant d'apprendre en quoi leur bonheur et leur misère dépendent des lois et de la forme de l'Etat (4). »
(1) Prélude, XI, 175-180.
(2) Ibid., 183-188.
(3) 1bid., 188-194.
Peu à peu les liens étroits qui l’unissaient à la France devaient se relâcher à leur tour. Ce ne fut pas, il est vrai, une soudaine rupture, ce fut le desserrement graduel d’une étreinte chérie, accompagné d'une poignante surprise quand il vit des flammes de folie furieuse ou de vulgaire ambition dans les yeux de celle qu'ilavait aimée bienfaisante et pacifique. Au cours de ce refroidissement progressif, il reporta sur ses théories l’amour qu’il ne ressentait plus pour la France. « Quand les événements, dit-il, me donnérent moins d’espoir, quand il fut devenu impossible de leur confier la preuve immédiate des principes, tandis que les circonstances dépouillées de leur grandeur et de leur nouveauté occupaient moins mon esprit..., une évidence plus sûre, d’application universelle et inattaquable, fut cherchée ailleurs (1). »
Ainsi, à mesure que les hommes lui parurent plus éloignés de la vérité et du bonheur, il s’écarta davantage du monde réel pour s’enfoncer dans celui de l’abstraction. Là, plus de ces démentis irritants que les faits ironiques infligent aux systèmes. Plus de ces contradictions et de cette incohérence que présente à l'esprit logique lillogique réalité. À la première vue, cet univers créé par sa pensée lui apparut tout ordre, toute lumière.
« C'est, dit-il, l'époque où, toutes choses tendant vite à la dépravation, j'accueillis volontiers les systèmes spéculatifs qui promettaient d’abstraire les espérances de l’homme de ses sentiments, afin de les fixer désormais et pour toujours dans un élé -
(1) Prélude, XI, 194-205.
ment plus pur. Région tentante que celle-là, où pouvait se rafraichir l’ardeur de la lutte, où les passions avaient le privilège de travailler à l’aise, sans jamais entendre prononcer leur nom. Parlons plus charitablement : ce rêve séduisait les jeunes qui aiment les extrêmes et surtout celui qui fait de notre Raison toute nue l’objet de sa ferveur. Quelles délices ! quelle gloire ! dans la pleine connaissance et la pleine maitrise de soi, percer à Jour toutes les infirmités de la nature, du temps et du lieu; édifier la Liberté sociale sur la personnelle qui, supérieure aux aveugles restrictions des lois générales, répudiant tout autre maître, n'adopte qu'un seul guide : la lunuère des circonstances pr'ojelée sur unerntelligence indépendante(1) ».
Il était un autre guide cependant que Wordsworth ne nomme pas et qu’il suivait surtout alors qu’il se croyait le plus affranchi, car c'était de lui qu'il avait appris l'indépendance. Ce maître intellectuel de presque toute la jeunesse jacobine de son pays, qui captiva un instant Coleridge, qui devait exercer une influence permanente sur Shelley, c'était William Godwin.
C'est en février 1793, au moment même où la guerre était déclarée, que Godwin avait publié son Ænquété touchant la justice politique el son influence sur la verlu et sur le bonheur général. Lourd titre de deux lourds in-quarto que leur prix élevé préserva des tribunaux. Pitt jugea qu’un tel ouvrage n’offrait aucun danger de popularité. Il avait frappé Thomas Paine, il épargna Godwin. Celui-ci ne s’adressait pas au peuple comme Paine, mais à l’élite méditative. Il réunissait en un clair et
(1) Prélude, XI, 223-244, Ces derniers mots sont la traduction poétique exacte du mot de Godwin: « La vraie dignité de la nature humaine consiste autant que possible à dépasser les règles générales, à tenir nos facultés actives en toute occasion, et à nous conduire en conséquence. » (Political Justice, 1793, I, 345.)
Wordsworth a d'abord prêté ces vers à Oswald dans son drame des Borderers (v. 1502-1506). Charles Lloyd qui a entendu lire ce drame s’en sert aussitôt (en 1798) comme de texte pour son roman d'Édmund Oliver (p. 124). Ils fournissent la clef de la crise morale traversée par Wordsworth,
impassible système toutes les idées révolutionnaires éparses dans les œuvres philosophiques du siècle. Le premier de ses maitres était Rousseau. Rousseau avait vu deux choses essentielles : que les imperfections du gouvernement étaient la seule source permanente des vices du genre humain et, pensée plus profonde, que le gouvernement, de quelque manière qu'on le réforme, est peu capable de faire du bien (1). Le défaut capital de Rousseau, aux yeux de Godwin, venait de son déisme et de sa croyance dans Pimmortalité de l’âme. Corrigeant donc Rousseau par d'Holbach et Helvétius, par Hume et Hartley, et ainsi confirmé dans un imperturbable athéisme, Godwin était arrivé au dogme philosophique suivant :
En premier lieu, il n’y a pas d'idées innées. C’est folie d’y croire apres Locke et Condillac. « Qui donc, dans l’état actuel du progrès scientifique, croira que cette vaste chaîne de perceptions et d'idées est quelque chose que nous apportons au monde avec nous, un arsenal mystique enfermé dans l'embryon humain, dont les trésors se dévoilent graduellement à mesure que les circonstances le réclament ? Qui ne s’aperçoit que ces idées sont régulièrement engendrées dans l’esprit par une série d’impressions et sont digérées et arrangées par l’association et par la réflexion (2).»
En second lieu, la liberté humaine n’est qu’une fiction, qu'une erreur vulgaire. L’homme n’a pas de volonté indépendante. Si le langage était vraiment philosophique, il ne contiendrait aucune de ces expressions fausses, telles que «je veux essayer ceci, je veux faire cela ». « Toutes ces expressions impliquent que l’homme est ou peut être autre que les motifs le font. L'homme est en réalité un être passif et non actif (3). »
Qu'est-ce donc que l’homme ainsi privé de nature et de
(1) Inquiry into Political Justice, vol. II, p. 503-504 (note). (2) Ibid., I, p.13-14.
(3) Zbid., p. 310.
liberté? C’est une pure intelligence, une simple machiné à raisonnement. Que son entendement s'exerce à l’abri de toute influence venue du dehors et le résultat certain sera la vérité dans l'esprit individuel et l’absolue justice dans les rapports entre l’homme et ses semblables.
Mais l'exercice de la raison est entravé par les institutions politiques et religieuses. L'histoire de l’humanité n’est que l’histoire des crimes que ces institutions ont fait commettre — la guerre, le vol, le meurtre, qui sans elles n’eussent jamais existé. Faut-il songer à les réformer ? Non; sans doute, car elles sont par nature hostiles au libre déploiement des forces intellectuelles. Ce à quoi il faut tendre, c’est à les abolir. Elles sont puissantes pour le mal, sans force pour le bien.
Seule, éducation importe véritablement. L'esprit de l’homme étant une feuille blanche où se gravent les impressions et les idées, il tient à l'éducation que l’homme soit raisonnable ou déraisonnable, bienfaisant ou funeste. Du perfectionnement de l'éducation dépend le progrès humain et il y a là place pour l’espoir d’une perfectibilité sans limite. C’est une tâche qui peut être lente et difficile, mais «qui promet beaucoup si, en réalité, elle ne promet pas tout (1) ».
L'objet de l’éducation est d’ailleurs parfaitement simple et un. C’est de laisser libre l'action de l’intelligence individuelle en écartant d'elle tout ce qui la borne, la circonvient et l’obscurcit: les passions, les sentiments, sous quelques noms vertueux qu’ils se déguisent ; les idées toutes faites, qu’elles s’appellent sages maximes ou préjugés.
C’est ici l'endroit vraiment intéressant du système. Burke avait déjà compris que toute la révolution tournait autour de ce point fixe et dans sa haine des bouleversements, dans son amour des choses traditionnelles, il avait audacieusement fait l'apologie
(1) Political Justice, 1, p. 18.
du préjugé. «Il est, disait-il, d’une prompte application dans le besoin. Il engage d’abord l'esprit dans une carrière constante de sagesse et de vertu et ne laisse pas l’homme hésitant au moment de la décision, sceptique, embarrassé et irrésolu. Le préjugé fait de la vertu une habitude et non une série d'actes sans lien. Par l’effet du juste préjugé, son devoir devient une partie de sa nature (1) ». Profondes paroles, mais qui, n’étant accompagnées d'aucune admission des vices du préjugé, devaient sembler blasphématoires aux adorateurs de la raison humaine et les pousser vers l’excès opposé.
Godwin ne proscrit pas seulement les « préjugés » sociaux : les sentiments de famille ou de patrie qui faussent la justice, seule loi reconnue par l'intelligence ; le mariage, institution funeste, car la cohabitation est un des dangers les plus troublants pour l’entendement qui a besoin de calme et d’impassibilité ; la propriété qui fait naître le système condamnable « de la clémence et de la charité » au lieu du seul système admissible, celui de la justice. Il ne s’en tient pas là. Il attaque jusqu'aux règles générales de moralité. Il admet bien qu’elles sont utiles à notre paresse d'esprit, car elles nous dispensent d’examiner à chaque instant dans quel sens nous devons agir: Mais il n’y voit qu’un pis-aller regrettable et dangereux. « La vraie dignité de la nature humaine, dit-il, consiste autant qu’il est en nous à dépasser ces règles, à mettre en œuvre nos facultés dans chaque occasion qui Se présente (2). » Donc, non seulement l’homme ne doit pas se conformer aux règles de morale traditionnelles, mais encore il ne doit pas se servir d’un code tout fait, fût-il fait par lui-même. Il doit juger chacun de ses actes, au moment où il accomplit, d’après la seule loi que Godwin reconnaisse, qui est de faire ce qui conduit au plus grand bonheur général.
(1) Reflections on the Revolution in France. The Works of Burke, London, 188, vol, IT, p. 359, (2) Political Justice, 1, 345.
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CRISE MORAËE 269
Les redoutables conséquences de cette doctrine d’anarchie morale n’apparaissaient pas d’abord à Godwin et à ses lecteurs. L’impassible philosophe croyait vraiment tous les hommes frappés à son image, et sa grave logique donnait créance à son illusion. Lui-même était apparemment un sage exempt de passions, qui du fond de son cabinet travaillait à réformer le monde. Le vrai était son seul guide, le bien son seul objet. Une sorte de sainteté rayonnait autour de ce prophète de l’individualisme. Son propre stoïcisme qu’il proposait comme modèle ; son mépris professé des plaisirs vulgaires, de la souffrance physique ou morale, de la maladie ou de la calomnie ; son élévation au-dessus de toutes les misères et de toutes les petitesses humaines donnaient à son système une noblesse qui lui conciliait les jeunes âmes eu quête d’idéal. La qualité même du bonheur que Godwin promettait au sage selon son cœur était faite pour écarter les appétits et les convoitises grossières. Nulle satisfaction pour les instincts bas ni même pour les sentiments qui sont ordinairement tenus irréprochables. La félicité de l’homme serait celle d’un dieu omniscient et infiniment paisible. Elle résulterait de la croyance en la nécessité, entendez au déterminisme absolu, « qui nous ferait considérer tous les événements d’une humeur calme et placide, les approuver et les désapprouver sans compromettrenotre empire sur nous-mêmes. Celui qui regarde toutes les choses passées, présentes et à venir comme les chainons d’une chaîne indissoluble, toutes les fois qu’il se rappellera cette vue compréhensive, sera supérieur au tumulte de la passion ; il méditera sur les intérêts moraux de l'humanité avec la même clarté de perception, la même inaltérable fermeté de jugement, et la même tranquillité que nous avons coutume de réfléchir aux vérités de la géomètrie (1). »
Wordsworth fut pendant quelques années un des plus fervents
(4) Political Justice, 1, 396.
disciples de Godwin. Il avait dù connaître la Justice politique dès son apparition. J] vivait à Londres dans un milieu godwinien, Il suivait dans la chapelle de Old Jewry les sermons du ministre dissident Joseph Fawcett. Singulier personnage* qui avait collaboré consciemment à la Justice politique de Godwin et qui devait collaborer plus tard, bien inconsciemment, àl’Æxcursion de Wordsworth. C’est lui qui fournira au poète les principaux traits du Solitaire devenu sceptique et désabusé après s’être enivré des espérances révolutionnaires. Vers 17935 Fawcett était plein d'enthousiasme ; il se servait de la chaire pour enseigner certaines des idées politiques ou sociales qu’il avait semées dans l'esprit de Godwin. Républicain et rationaliste, il ne restait fidèle à la doctrine chrétienne qu’autant qu’elle coincidait avec ses propres vues. Il en tirait volontiers des arguments pour défendre les idées révolutionnaires, ou des prophéties pour célébrer la venue de l’âge d'or, du millenaire. Il l’'employait à miner les sentiments d'amitié et de patriotisme — combattre le patriotisme en Angleterre n'était-ce pas alors aider la France républicaine (1) ? Mais ils’en écartait aussitôt qu’elle lui devenait contraire, soit pour faire une profession de foi nécessitaire, c’est-à-dire de déterminisme, soit pour glorifier l'intelligence d’où il fait naître la vertu (2). 11 devait bientôt dépouiller les apparences du christianisme après en avoir renié lesprit. Vers 1795 1l cessa son ministère. La poésie devint la confidente de ses pensées. Il avait été un sermonnaire fleuri ; il fut un poète déclamatoire. Il n’y a guère que la générosité de la pensée à louer dans son Art de la querre (3) goûté par Wordsworth et dans cette série d’élégies où il mit en scène les diverses cala-
(1) Sermon XVII. Christianity vindicated as not particularly inculcating Friendship and Patriotism. « And who is my neighbour? » Luke, X, 29. Sermons delivered at the Sunday Erening Lecture, for the winter season, at the Old Jewry by Joseph Fawcett (vol. IT, p. 149).
(2) Fin de son sermon sur l’orgueil spirituel, vol. I, p. 422-425.
(3) T'he Art of War, a poem by Joseph Fawcett, London, 1793.
mités dont la guerre s'accompagne. Une fois seulement il atteint presque à la poésie, dans son apostrophe à lhiver, lorsque après en avoir énuméré toutes les tristesses, il se contredit brusquement pour le remercier et l’acclamer, car il est le seul pouvoir au monde capable de suspendre les combats dont la terre est ensanglantée (1).
Bien qu’il dût le juger sévèrement plus tard, où du moins faire de la vie de cet homme qui finit de bonne heure dans l’intempérance et l’excentricité, le type des existences que la Révolution avait exaltées un moment pour les briser bientôt, Wordsworth commença par admirer Fawcett qui fut peut-être l'intermédiaire entre lui et la philosophie de Godwin. A peine Wordsworth eut-il pris connaissance de celle-ci qu’il s’y donna tout entier. « Jetez vos livres de chimie, disait-il à un jeune étudiant, et lisez la doctrine de Godwin sur la Nécessité (2) ». Et lui-même devait rester longtemps nécessitaire, « néces sitaire jusqu'à l’extravagance (3) », et Coleridge qui après y avoir adhéré fut le grand antagoniste de cette doctrine, ne trouva pas d'esprit plus entêté dans cette opinion.
Wordsworth mit sans tarder à exécution le grand précepte de Godwin : ne rien admettre pour certain que sa raison ne lui eût prouvé tel. Plus de vérités acceptées de confiance, plus d’autorité reconnue. L’expérience n’avait-elle pas montré qu'il y avait un vice secret dans tous ces systèmes des philosophes qui se brisaient au contact des faits ? Il voulut trouver Le système parfait, reconstruire solidement l’œuvre fragile du siècle. Il comptait y réussir parce qu’il avait une foi sans borne dans la raison, et parce qu’ilse sentait résolu et sincère, « D’un tempérament quelque peu sévère, étant d’ailleurs un homme heureux,
(1) War Elegies 01801. Elegy VIT, Winter.
(2) Hazlitt’'s Spirit of the Age. William Godwin,
(3) Lettre de Coleridge à Thomas Poole, 14 janvier 1804, 7. Poole by Mrs. Sandford, IL, p.123.
et par conséquent osant regarder en face les choses pénibles ; libre en outre vis-à-vis du monde et enhardi encore par cette liberté, j'appelai à moi toute mon intelligence, et je fis avec une attention scrupuleuse l'anatomie de la forme sociale ; oui, Je fouillai jusqu’au cœur le corps entier de la société. Je trainai à la barre, comme des criminels, tous les préceptes, tous les jugements, toutes les maximes, toutes les croyances. Je sommai l'esprit, soupçonneusement, de justifier en plein jour de ses titres et de ses honneurs ».
Le résultat de cette enquête commencée dans l'enthousiasme et la conviction du succès fut la désespérance. Il ne réussit pas à sortir de son doute provisoire et à toucher le sol ferme de la certitude. « À force d'exiger des preuves formelles et de les chercher en toutes choses, je perdis toute conviction, et malade, épuisé par les contradictions, Je finis par abandonner les questions morales de désespoir.Ge fut la crise de cette rude maladie, le dernier et le plus bas reflux de mon âme. Je m’affaissait estimant que notre raison bénie est du moindre usage là où elle est le plus nécessaire. » Wordsworth ajoute, projetant ici manifestement sur le passé des sentiments plus tardifs, ou expliquant avec une clarté qui ne devait venir qu’à la longue l’obscure souffrance de ce déterminisme dont il faisait pourtant sa religion : « Ces souverains attributs de la volonté et du choix, m’écriai-je amèrement, ne sont donc qu’une illusion moqueuse pour un être qui en rien de ce qui le concerne ne possède la pierre de touche du bien et du mal ; qui ne sait que craindre ou espérer, que convoiter ou fuir; et qui, même s’il savait cela, n’en serait guère plus avancé, et se demanderait où est l’obligation d'exécuter la loi ; et qui, rebelle à cette loi une fois reconnue, ne continuerait pas moins de mal agir, sous l'empire de la passion égoïste, dupe de la folie ou esclave du crime ? (1) ».
(1) Prélude, XI, 275-320.