‹ La Jeunesse de William WordsworthChapitre 31 sur 57 · LIT · texte numérisé non relu

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Ici le Prélude tourne court. Après avoir montré comment l'analyse détruisit en lui la loi morale, Wordsworth passe brusquement à l’histoire de sa guérison. Elle ne fut pas, à beaucoup près, aussi rapide que son autobiographie le ferait croire. La, dit-il, il a pensé ne devoir employer que « des paroles circonspectes », se réservant de raconter dans « un récit dramatique ce qu'il apprit alors ou ce qu’il crut apprendre de la vérité, et les erreurs dans lesquelles il tomba, trahi par les objets présents et par des raisonnements faux depuis leurs prémisses, car ils venaient d’un cœur détourné des voies de la Nature par les accidents extérieurs, et qui était pour cette raison de plus en plus égaré et égarant (1) ».

Ge récit dramatique, c’est l’Æxcursion, où, sous le couvert d’un personnage qu’il condamne, du Solitaire, Wordsworth a en effet poussé plus avant l'étude de la décomposition morale qui fut chez beaucoup le résultat dernier de la Révolution. Sans doute le Solitaire, pour lequel a posé Fawcett, n’est pas exac tement Wordsworth. Sa vie, son âge sont autres ; il ne guérit pas et Wordsworth devait guérir. Mais pour tous les traits essen tiels, c’est Wordsworth malade moralement jugé par Wordsworth revenu à la santé. Or le Solitaire, désespérant d’affranchir le monde des tyrannies qui pèsent sur lui, se console d’abord en songeant que, grâce à l'impulsion que la Révolution a donnée à son esprit, il se sera du moins affranchi lui-même de ses préjugés : « Je sentis, déclare-t-il, que, si l'émancipation du monde échouait, je m’assurerais au moins de la mienne et que

(1) Prélude, XI, 281-293.

Univ. De Lyons — LEaouis, 18

j'aurais là un dédommagement partiel (1) ». En gage de son affranchissement «il ne se fit pas scrupule de proclamer et de propager par la liberté de sa vie ses croyances nouvelles, non qu’il trouvât le bonheur ou même le plaisir dans une vie déréglée, mais plus il s’écartait du chemin où il avait naguère marché heureux et calme, plus il espérait donner satisfaction à son esprit troublé, qui dans un monde de lutte et de licence voyait une séduisante image de lui-même (2) ». Wordsworth ne s’émancipa qu'en théorie, mais il est visible qu'il fut hanté par l’idée de l’autre émancipation. Sans loi morale lui-même, il eût d’ailleurs été fort empêché de justifier de la sagesse dont il ne paraît pas s’être départi. A coup sûr, le pourquoi de la faute et même du crime lui apparaissait alors plus clairement que le pourquoi de l'innocence et de la vertu. De 1795 à 1797, il ne produisit guère que deux œuvres. L'une était un court essai en prose « destiné à mettre en lumière les tendances de la nature humaine qui font comprendre aux observateurs attentifs les actions en apparence non motivées des méchants (3):». L'autre œuvre à laquelle cet essai servait d'introduction était sa tragédie des Borderers, où Compagnons de la Frontière. Si imparfaite que soit cette pièce, elle est intéressante parce qu’elle montre les préoccupations de l’auteur et qu’elle explore, avec autant de hardiesse psychologique que de gaucherie dramatique, les plus noires profondeurs de la scélératesse. Curieuse destinée des Borderers ! Gette tragédie parut quelque temps aux amis de Wordsworth son magnum opus. La première fois que Coleridge l’entendit lire, il s’écria : «C’est une œuvre absolument merveilleuse... Il y a dans cette pièce ces profondes vérités du cœur humain que je trouve trois ou quatre fois dans les Brigands de Schiller et souvent dans Shakspeare,

(1) Excursion, III, 790-793.

(2) Ibid., 797-805.

(3) The Borderers, note-préface, Cet essai en prose a été perdu.

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