CHAPITRE PREMIER
Si les circonstances devaient collaborer au relèvement de Wordsworth, ce ne fut qu'après avoir quelque temps contribué à sa dépression. Pendant les trois premières années qui suivirent son retour en Angleterre, depuis la fin de 1792 jusque vers la fin de 1795, il avait mené une vie malheureuse, où d’autres tristesses s'étaient ajoutées à celles de sa pensée. Ses refus réitérés de subir le joug d’une profession régulière l'avaient bientôt exposé à une servitude plus rude, celle de la misère. Les maigres restes de son patrimoine vite épuisés, le jeune homme avait plusieurs fois vu le jour tout proche où il lui faudrait, bon gré mal gré, faire le sacrifice de sa liberté, Bien qu'il limitât ses désirs pour les satisfaire plus aisément ; bien
qu'il se traçât des lors le plan de la vie indépendante et frugale qui devait être un jour la sienne, ce programme lui était aussi impossible à réaliser sans argent ou sans travail qu’un rêve d'ambition et d’opulence. Tenu à l’écart par ses oncles et tuteurs pour ce qui leur semblait être une paresse sans excuse ; encourant leur suspicion — l’un d'eux, le D' Cookson, n’était-il pas membre du clergé anglican ? — pour la véhémence sans doute irrépressible de ses opinions républicaines (1), il projetait de vivre dans la retraite, loin de cette famille hostile, hors d'une société antipathique ; d'y vivre avec sa sœur qui, l’aimant par-dessus tout et prête à lui sacrifier toute autre affection, formait le même rêve que lui.
Bien petite, bien modeste cette chaumière rêvée, «seul désir, seul but de ses pas (2) », où sa sœur et lui passeraient dans le calme « des jours dorés ». Pourtant c’était trop demander encore, et, tout en se plaisant à voir l’espérance illuminer au loin cette perspective, ils soupiraient sur « le noir et large gouffre de temps » qui les en séparait (3).
En attendant, ils ne pouvaient même plus se voir. Depuis la Noël de 1790, Wordsworth n'a pas eu la permission de retourner à la cure de Forncett où Dorothée vit avec les Cookson. Il est regardé comme d’un exemple dangereux ; des précautions sont prises pour l’écarter de sa sœur et de ses autres frères. Il est sans foyer, isolé et triste. La seule consolation qui s'offre à lui, c’est de reprendre la vie errante qu’il avait tant aimée. Mais cette vie n’a de charme que délibérément choisie. Or, elle n’est plus à cette date pour Wordsworth qu’une diversion forcée, qu’un pis-aller. Il ne voyage plus, il vaga-
(1) Lettre de Dorothée Wordsworth écrite en 1793. Elle y parle « des préventions de ses deux oncles contre William ». C'est, dit-elle, « un sujet pénible à traiter ». Knight, Life of Wordsworth, I, p. 82.
(2) Evening Walk, v. M6.
(3) Tbid., v. 414.
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bonde. Encore est-il obligé d’accepter, pour satisfaire cette passion inquiète, des conditions qui ne vont pas sans ün certain froissement de la dignité dans un cœur fier. Il ne peut plus voyager avec ses propres ressources. IL lui faut servir de com pagnon de route à un ancien camarade de Hawkshead, William Calvert, fils d’un intendant du duc de Norfolk. Calvert s’est pris d’admiration pour lui et lui propose de faire tous les frais de l’excursion en échange de sa compagnie. L'offre était délicate et venait d’un ami. Cependant Wordsworth pouvait-il être aussi heureux dans la voiture de Calvert roulant vers l’ile de Wight qu'il l’avait été cheminant à pied, la bourse mal garnie, mais garnie de ses propres écus, dans son voyage en Suisse avec Jones (1) ? D’autres, il est vrai, ont pu sans componction vivre ainsi. Le généreux Coleridge par exemple, qui avait l’âme communiste, après avoir gaspillé ses deniers portait sans trop de peine le poids des obligations et des emprunts. Mais l’économe Wordsworth, même en ses heures d’indignation contre l’inégal partage des richesses, était incapable de ce mépris de l’argent qui s’étend jusqu’à celui d’autrui. Et pourtant, après son voyage vite interrompu avec Calvert, on le trouve séjournant tour à tour chez Jones dans le pays de Galles, puis çà et la dans le Nord, obligé d'accepter l’hospitalité successive de tous ceux qui l’aimaient.
Dans ses pérégrinations il eut toutefois un intervalle de joie. IL réussit à revoir sa sœur, à se réunir à elle pour quelques semaines, au début de 1794. Ce fut a Halifax, sous le toit d’une amie de leur mère, apitoyée sur le sort de ces orphelins séparés l’un de l’autre. De là ils parcoururent ensemble, à pied, le pays des lacs, et s’arrêtérent un mois auprès de Keswick, dans la petite ferme de Windybrow que Calvert mit à leur disposition. Là, ils jouèrent au ménage, et s’efforcèrent
(4) Il venait justement d'exprimer ce sentiment en dédiant à Jones les Esquisses descriptives.
de calculer ce que leur coûterait la vie la plus frugale et la plus rustique, « déjeunant et soupant de lait, dinant surtout de pommes de terre et ne buvant pas de thé (1). » Mais combien d’amertume mêlée à cette joie presque enfantine ! « Je ne sais ce que je vais devenir (2) » écrivait Wordsworth à un de ses amis, en lui annonçant qu’il venait de rejoindre sa sœur. Plus se revoir était délicieux, plus déchirante était la perspective de la prochaineet nécessaire séparation. C’est dans ces moments que, piqué par le remords de son inertie, le jeune homme songeait à gagner sa vie en écrivant dans les journaux de l’opposition. Molles tentatives de travail régulier qu’un événement opportun allait bientôt rendre inutiles et faire abandonner pour toujours. Tandis qu’il poursuivait sans beaucoup d’ardeur ses démarches, le frère de son récent compagnon de route, Raisley Calvert, se mourait de la poitrine à Windybrow. Convaincu que Wordsworth qui le soignait avait des talents que la misère et l’anxiété l'empêchaient seules de manifester, Raisley Calvert lui annonça quelque temps avant sa mort son intention de lui faire un legs. Il mourut en janvier 1795, lui laissant en effet une somme de neuf cents livres sterling (22.500 francs). Sans plus hésiter, Wordsworth résolut alors de réaliser son rêve. Joignant à cette modique fortune les minces ressources de sa sœur il s’installa avec elle dans l’automne de 1795 à Racedown.
Racedown est situé au sud du comté de Dorset, dans un repli de collines, les unes cultivées jusqu’au sommet, les autres
(1) Lettre de Dorothée. Knight, Life of Wordsworth,1, p. 91. (2) Lettre à Mathews, 17 février 1794, Tbid., p. 88.
plantées de genêts et d’ajoncs sauvages, et qui, s’entr’ouvant de place en place, laissent apercevoir la mer à une centaine de toises. Un ruisseau coulant à la distance d’un champ mar que la limite du chaud et luxuriant comté de Devon. Iei la richesse était moindre, le sol plus sablonneux, les arbres plus battus par les vents de la Manche. Les paysans étaient misérables ; leurs chaumières étaient d’informes structures de bois et d'argile, « nullement au-dessus de ce que l’on pourrait s’at tendre à trouver chez les sauvages (1) ». La ferme qu'occupait Wordsworth était une vaste bâtisse de briques rouges, à trois étages, sans beauté. Ces lieux n’ont presque pas laissé de traces dans la poésie de Wordsworth et le peu qu’il en dit donne l’impression d’une contrée âpre et triste. C’est là qu’il a vu devant sa chaumière plus délabrée d’année en année la malheureuse Marguerite poursuivre son métier monotone et, tirant le chanvre dont elle s’est fait une ceinture, le corder en marchant à reculons (2). C’est là que par la porte ouverte il a entrevu l’intérieur de la misérable cabane où grelotte la mère Blake, « sur le côté nord d’une falaise dont les rafales de mer ploient les aubépines et empêchent de fondre les gelées blanches (3) ». À vrai dire, Racedown n’était pas un séjour de son choix. Il s’y était fixé par économie, le propriétaire de la ferme la lui abandonnant sans loyer, à condition d’y venir lui-
même passer quelques semaines de temps en temps. D'ailleurs
Wordsworth que ses biographes ont le tort de représenter comme instantanément guéri par son installation à Racedown était au contraire au plus aigu de sa crise morale. Sa pensée restait tournée surtout vers l'humanité. Dans les deux ans environ qu'il passa à Racedown il ne fit guère que retoucher
(1) Lettre de Dorothée du 30 novembre 1795. Knight, Life of Wordsworth, J,p° 106,
(2) Excursion, I, 858-860.
(3) Goody Blake and Harry Gül.
Univ. DE LyoN — LEGouIs ; 19
Crime et Chagrin, écrire des satires personnelles qu'il ne publia pas, composer sa tragédie des Borderers et ébaucher la poignante histoire de la Chaumière ruinée, plus occupé des misères sociales ou des instincts mauvais de l’homme que de la beauté des soleils couchants ou de la joie des fleurs.
Il s’était fixé à la campagne, mais n’était pas revenu d'emblée à la nature. Sans doute, il n’avait jamais été délaissé par elle. - Aux heures les plus malheureuses, il n’avait jamais cessé de sentir la douceur du printemps. « Au moment où esprit du mal avait atteint son point culminant, la Nature lui avait conservé un charme secret. » Les bois avaient continué d'exercer pour lui leur ministère « qui est d'interposer le couvert de leur ombrage, comme un sommeil, entre le cœur de l’homme et les troubles extérieurs, souvent même entre l’homme et son propre cœur fiévreux (1) ». Mais il y a loin de ce bienfait passivement accepté, presque tout physique, à la contemplation faite dans un esprit de joie et d'amour où s’emploie l'être entier, corps et âme, cœur et pensée.
Pour qu’il redeviînt le poète de la nature, il fallait d’abord qu’il guérît son imagination malade. Curieuse maladie, dont il ne devait parler plus tard qu'avec une sorte de remords. En même temps que l’analyse abusive avait désséché et désolé son intelligence, elle avait perverti ses facultés de vision poétique. « L'univers visible était tombé sous la domination d’un goût moins spirituel ; je l’examinais au microscope comme le monde moral (2) ». Il ne le voyait plus comme il veut être vu ; il se posait devant lui en juge ou en critique. « Même quand j'en jouissais, j'en jouissais mal, approuvant ici et désapprouvant là ; appliquant les règles de l’art d'imitation à des choses qui sont au-dessus de l’art; ou plutôt (car je ne cédai guere à cette habi-
() Prélude, XII, 24-27.
(2) Ibid., 88-93,
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tude qui était le fléau de l’époque), me laissant aller à comparer les paysages entre eux, trop attentif aux choses superficielles, me repaissant de maigres nouveautés de couleur et de proportion, mais insensible au caractère de l'heure et de la saison, au pouvoir moral, aux affections et à l’esprit des lieux (1).» Il était tyrannisé « par l’œil corporel qui est à tous les âges de la vie le plus despotique de nos sens (2) », alors que la nature protestant contre cette domination absolue «somme tous les sens d'agir et de réagir les uns sur les autres (3) ». Aussi les joies que la campagne lui procurait alors, pour vives qu’elles fussent, n'étaient pas profondes. «Il errait de colline en colline, de rocher en rocher, toujours avide de nouvelles combinaisons de formes, de plaisirs nouveaux, d’un plus vaste empire pour cette vue si fière de ses propres dons ; et il se réjouissait d’endormir ses facultés intérieures (4). »
Ce n’est pas ainsi qu’il avait joui de la Nature avant de quitter ses collines natales. « J’aimais alors tout ce que je voyais, non d’un amour léger, mais intense ; je ne rêvais rien de plus grandiose, de plus beau, d’une forme plus exquise que ces recoins où se bornaient mes courses d’enfant. Je n’avais pas alors vécu assez longtemps pour survivre à la première influence divine du monde, tel qu’il apparaît à des yeux inaccoutumés... Je ne jugeais pas, je ne songeais pas à juger ; les gloires que je voyais emplissaient et contentaient mon cœur (5). » Pareil à cette jeune fille, à cette amie de sa sœur vue auprès de Penrith et aimée aussitôt que vue, il ne s’embarrassait pas alors « des règles prescrites par le goût passif, ni des stériles subtilités importunes..…. Son œil n’était pas letyran de son cœur... Quel que
(1) Prélude, XII, 109-121.
(2) Ibid., 128-129.
(3) Ibid., 134-136.
(4) Tbid., 143-447.
(5) Ibid, 174-190.
fût le paysage offert à ses yeux, celui-là était le meilleur (1) ». Tel il était encore lorsqu’il avait parcouru les Alpes. C’est plus tard que « la dégradation était venue, effet de la coutume qui prépare une balance partiale où les choses petites semblent peser plus que les grandes »; effet aussi d’une époque passionnée « dont le tumulte empêchait d'entendre la plus douce musique des lieux champêtres (2) ».
Or, l’intérêt de ce moment de la vie de Wordsworth n’est pas dans le lieu qu’il habita, car il ne le vit pas avec « l'œil du poète ». Il est dans la présence de celle qui, par son exemple, contribua à lui rendre le don de vision poétique. Il est dans la compagnie de sa sœur, dont l’influence s’exerça dès lors sur lui, a la fois douce et entrainante, caressante et irrésistible.
JII
La vie s’était faite moins dure pour Dorothée depuis le temps où elle déplorait la sécheresse de ses grands-parents, dans la petite mercerie de Penrith. A sa vive satisfaction, son oncle le pasteur Cookson l’avait emmenée vers la fin de 1788, quand elle atteignait ses dix-sept ans, et elle avait vécu depuis dans la cure de Forncett,près de Norwich, heureuse d’avoir un jardin à cultiver, une petite école à tenir pour les enfants du voisinage, et ayant pour jours fériés ceux que quelqu'un de ses frères passait auprès d’elle. Ses joies «au-dessus de toutes les joies » avaient été les visites trop rares de William, entre autres les vacances de la Noël, en 1790, que l'étudiant avait passées à
(4) Prélude, XII, 151-160.
(2) Ibid., 191-201.
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Forncett. Bien simples avaient été leurs distractions. L'hiver était doux. Chaque matin pendant deux heures et de même chaque soir, la sœur s'était promenée au bras du frère en long et en large dans les allées sablées du jardin. Mais l'affection et les épanchements de William lui avaient rendu ces promenades si délicieuses que depuis elle les avaient répétées, d’autres hivers, seule, par la bise la plus glaciale, mue par l’unique impulsion du souvenir. Et deux ans et demi plus tard elle les décrivait encore à une amie comme les plus précieuses heures restées dans sa mémoire (1). L'idée d’éterniser ces courts instants d’un si calme et si parfait bonheur était née aussitôt et simultanément dans leurs deux cœurs. Dorothée puisait là une résistance que ses goûts naturels lui rendaient d’ailleurs facile contre les entrainements d’une vie qui avait ses périodes de mondanité. En sa qualité de chanoine de Windsor, Cookson l’avait emmenée pour quelques mois dans ce Versailles anglais. Dans l’été de 1792, au moment où son frère était à Blois dans sa première ferveur républicaine, elle avait eu l’insigne honneur de rencontrer tous les soirs sur la terrasse du parc la famille royale. Elle avait « admiré le roi alors qu’il conversait avec son oncle et sa tante et qu’il s’intéressait ainsi que les princesses à leurs enfants ». Elle avait mené pendant ce séjour une vie mondaine, faisant des promenades en voiture sur les routes sillonnées de somptueux équipages, suivant les courses, allant plusieurs fois au bal (2). Cette vie n’était pas pour lui plaire longtemps. Elle resta sauvage ; jamais elle ne prit les manières élégantes et réservées de la noble compagnie. A peine de retour de Windsor, on la voit hantée par son rêve d’une chaumière où elle vivrait avec William. Aimant passionnément ses frères, elle avait dès le
(1) Lettres du 23 mai 1791, Knight, Life of Wordsworth, 1, page 53, et du 16 juin 1793, Ibid, p. 86.
(2) Lettre de Dorothée du 16 octobre 1792, Ibid., p. 67.
début, avec un instinct tres sûr, découvert la supériorité de celui-ci. Il était le frère admiré et préféré. Les lettres qu’elle écrivait alors à une amie d’enfance nous font connaître cette affection exaltée et payée de retour. En l’absence de tout autre document, elles nous révelent aussi la tendresse presque féminine que le jeune homme cachait alors sous ses airs un peu farouches de républicain à la romaine. Parlant de son plusjeune frère Christophe, Dorothée le comparait à William en ces termes :
Il a les mêmes dispositions et les mêmes goûts que William, mais avec beaucoup plus de chances de faire fortune. Il n’est pas aussi ardent que William mais il a un cœur très affectueux, Ses talents, sans être aussi grands peut -être que ceux de son frère, lui seront, je crois, plus utiles, car il n’a fixé son esprit sur aucune espèce particulière d'étude, et il n’a d'aversion pour aucune... William aime beaucoup la poésie, né aussi, mais William plus particulièrement (1).
Et ie parallèle se poursuit entre le brillant écolier et le jeune homme de génie, avec une remarquable prévision de la destinée de l’un etde l’autre. Dans une autre lettre, elle revient sur cette comparaison :
Christophe ressemble à William... Il a les mêmes traits de caractère, mais d'une touche moins haute... Ilest constant et sincère dans ses attachements. William a ces deux vertus à un degré éminent, et une sorte de violence d'affection, si j'ose dire, qui se démontre à tout moment du jour, en présence de ceux qu'il aime, par mille attentions presque imperceptibles pour leurs désirs, par une sorte de vigilance infatigable que je ne sais comment décrire, par une tendresse qui ne dort jamais, et en même temps par une délicatesse de manières she j'ai observée chez peu d'hommes (2).
Je ne puis décrire, dit-elle dans la même lettre, les prévenances qu'il a pour moi. Il n’y a pas de plaisir qu’il n'aurait sacrifié de grand cœur pour une heure de conversation avec moi.
(1) Lettre du 16 juin 1791. Knight, Life of Wordsworth, I, p.57. (2) Lettre du 16 février 1793. 1bid., 79-80.
Et toujours l’idée fixe de vivre avec son frère l’obsédait, revenait sous sa plume, idée pleine à la fois de charme et d’amertume, Elle vivait en songe les impossibles réunions :
Je suis allée flaner dans un pré voisin où je jouis de la mélodie des oiseaux et des bruits confus d'un beau soir d'été. Mais comme mon plaisir est imparfait quand je suis seule! Pourquoi n’êtes-vous pas assise à côté de moi? et mon cher William, pourquoi n’est-il pas ici? Je pourrais presque imaginer vous voir ici tous les deux.Je vous entends désigner un endroit où, si nous pouvions élever une petite chaumière et l’appeler nôtre, nous serions les plus heureux du monde. Je vois mon frère enflammé de l’idée de conduire sa sœur dans une semblable retraite, Notre salle est meublée en un moment; notre jardin est orné par enchantement; les roses et les chèvrefeuilles poussent sur notre ordre; le bois derrière la maison lève sa tête et nous fournit un abri pour l’hiver et un ombrage pour les midis
’été... Pardonnez-moi de tant parler de William; mon affection m'’entraine et me fait oublier que vous ne pouvez pas vous intéresser à lui autant que moi. Vous ne le connaissez pas; vous ne savez pas comme il est aimable, Peut-être me répondrez-vous : « Non, mais je sais à quel point vous êtes aveugle.» Eh! bien! je plaide coupable sans hésiter; il faut que je sois aveugle; il n’est pas possible qu’il soit tel que le fait ma tendresse. J’admets volontiers que la moitié des vertus dont je l’imagine doué soit la création de mon amour; mais comme je suis excusable! Il ne s’est jamais lassé de consoler sa sœur ; il ne l’a jamais quittée avec colère; il l’a toujours revue avec joie; il a préféré sa société à tout autre plaisir ; ou plutôt, quand nous avions le bonheur d’être à portée l’un de l’autre, il n’y avait pas de plaisir pour lui si nous étions forcés de nous séparer. N'attendez donc pas trop de ce frère dont j'ai eu tant de délices à vous parler. En premier lieu, il faut que vous ayez été plus d'une fois avec lui avant qu’il soit parfaitement à l'aise dans la conversation, En second lieu, sa personne n’est pas en sa faveur — du moins, je ne le pense pas ; mais j'ai bientôt cessé de m’en apercevoir ; — même, j'en suis arrivée à croire que l’opinion que je m'étais formée d’abord était erronée. Il est certain cependant qu’il n’est pas beau. Il a d'ordinaire une physionomie extrêmement pensive, mais quand il parle elle s’illumine souvent d’un sourire que je trouve très agréable. Mais assez, c’est mon frère; pourquoi vous le décrirais-je? Je me lancerais de nouveau dans un panégyrique(1).
(4) Lettre de juin 1793, Myers, Wordsworth, 1885, p. 25-27.
Et ailleurs elle prenait un de ces engagements d’affection si souvent pris et si souvent rompus par tant de jeunes cœurs, mais qui était de sa part une sincère et véridique prophétie :
Je suis aussi hérétique que vous dans mes idées sur l’amour et l'amitié. Je suis bien sûre que l’amour ne me liera jamais plus étroitement à aucun être que l'amitié ne me lie à vous, ma première amie, et à William, mon premier et mon plus cher ami (1).
Le frère n’exprimait pas à sasœur moins de tendresse ardente:
Combien, je désire, lui écrivait-il, que chaque émotion de plaisir ou de peine qui visite ton cœur excite en moi un plaisir ou une peine semblable grâce à cette sympathie qui nous identifiera presque quand nous irons nous cacher dans notre petite chaumière..…. Je vais écrire à mon oncle que je ne puis me décider à aller nulle part avant de t'avoir vue. Quelle que soit sa réponse, je m’'arrangerai pour mêler un instant mes transports aux tiens. Hélas! ma chère sœur, comme cette félicité expirera vite! pourtant il y a des moments qui valent des siècles (2).
Et à quelque temps de là, il s’écriait :
O ma chère sœur ! avec quels transports je vais te revoir ! avec quel ravissement je passerai un jour en ta présence ! Je te vois en un moment courir, ou plutôt voler dans mes bras (3).
Rien ne montre mieux que ces fragments de lettres l’affection à la fois tenace et passionnée qui unissait le frèreet la sœur. Mais c’est ailleurs qu’il faut chercher les raisons de l'influence que Dorothée exerça sur la poésie de Wordsworth. Il faut pour les connaître savoir les rares facultés d’esprit dont elle était douée. Ici les témoignages abondent, fournis par des observateurs aussi fins que bien informés, fournis par Wordsworth
(1) Lettre du 16 juin 1793, Knight, Life of Wordsworth, 1, p. 86. (2) Lettre de 1793, Myers, Wordsworth, p. 27, (3) Ibid.
lui-même, et mieux encore par les journaux de sa vie et de ses voyages que la jeune fille écrivit à diverses reprises :
Quelle femme en vérité ! s'écrie Coleridge en 1797, dès qu’il l’a vue. Je parle de l'esprit et du cœur, car sa personne est telle que si vous vous attendiez à la trouver jolie,ellevous semblerait plutôt ordinaire ; si vous vous attendiez à la trouver ordinaire elle vous semblerait jolie. Mais ses manières sont simples, ardentes, font impression. Dans tous ses mouvements, l’innocence de son âme transparaît si lumineuse qu’en la voyant on se dit : &« Le mal est chose impossible pour elle. » Ses connaissances sont variées. Son œil toujours au guet observe très minutieusement la nature. Son goût est un parfait électromètre, Il fléchit, sort et rentre au contact des beautés les plus subtiles et des défauts les plus cachés (1).
Mais plus complet, plus pénétrant est Le portrait que fit d’elle de Quincey. Bien quil n'ait connu Dorothée qu’en 1808, douze ans après son arrivée à Racedown, il va si à fond, il saisit si bien les traits essentiels, les qualités physiques ou morales permanentes, qu’il n’est pas besoin de retoucher sa description pour la mettre au point. Après l’avoir dépeinte mince et petite, avec un teint brun de bohémienne, de Quincey ajoute :
Ses yeux n'étaient pas doux... ils n’étaient pas non plus durs ni hardis, mais ils étaient sauvages, tressaillants et précipités dans leur mouvement. Ses manières étaient chaleureuses, et même ardentes; sa sensibilité semblait constitutionnellement profonde, et il brûlait en elle apparemment une subtile flamme d'intelligence passionnée, qui alternativement mise en évidence par les instincts irrépressibles de sa nature, puis aussitôt
(4) Lettre de juin 1797. Knight, Life of Wordsworth, 1, p. 112-113. Coleridge emploie presque littéralement pour le portrait de Dorothée les vers qui venaient de lui servir à décrire Jeanne d’Arec :
And in each motion her most innocent soul Beamed forth so brightly, that who saw would say Guilt was a thing impossible in her.
(Destiny of Nations, v. 164-6).
étouffée pour obéir au décorum de son âge de son sexe et de son état de fille, donnait à toutes ses allures et à sa conversation un air d'embarras — et même de lutte intérieure — presque pénible à voir. Sa prononciation et son débit mêmes manquaient souvent de clarté et de calme, à cause des agitations de son extrême sensibilité organique. Parfois ses efforts pour réagir contre ses sentiments la faisaient bégayer... Ce qui ôtait le plus à ses attraits, c'était la vivacité d’éclair de ses mouvements et d’autres détails de manières (telle que son attitude courbée en marchant), ce qui lui donnait un aspect disgracieux et masculin hors de chezelle, Elle ne cultivait pas les grâces du corps et du maintien. Maïs en revanche, c'était une personne douée de très remarquables talents intellectuels, et, en plus des autres grands services qu’elle rendit à son frère, je puis citer comme le plus grand la sympathie extrême toujours prête et toujours profonde, par laquelle elle faisait se réverhérer chez les autres à plusieurs reprises tout ce qu’on pouvait lui raconter, lui lire ou lui citer d'un auteur étranger, grâce à l'impression visible qu’elle éprouvait elle-même. La lumière n’est pas plus prompte ni plus inévitable dans ses ondulations que ne l’étaient le rebondissement et l’échode son attention sympathique. Ses connaissances littéraires étaient irrégulières et sans le moindre système. Elle se consolait sans peine d’ignorer beaucoup de choses, mais ce qu’elle savait, ce qu’elle avait appris à fond reposait où rien ne pouvait l’ébranler — dans le temple de son cœur très fervent (1).
La subtile analyse de de Quincey montre bien ce qu'avait d’intense et de personnel la sœur de Wordsworth. Dorothée était plus que la compagne dont l’affection repose. Elle avait à sa mesure un génie propre, actif et entraînant. Son admiration pour son frère n’était pas inerte. Elle avait foi en lui, mais elle le voyait, elle le voulait grand d’une certaine façon. Tres tôt elle avait décidé dans son cœur qu’il serait poëte, et quel poëteil serait. Dès 1790, dans ces quelques semaines passées en excursions autour de Penrith, elle l'avait trouvé très ressemblant à Edwin, le Ménestrel de Beattie (2). Fine comparaison, car cet Edwin est bien l’esquisse, pâle mais exacte, de l’auteur du
(1) The Lake poets, William Wordsworth.
(2) Lettre de juin 1793. Knight, Life of Wordsworth, 1, p. 82-88.