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Prélude. Comme Edwin, Wordsworth lui semblait « un être étrange et capricieux (1) ». Ne passait-il pas ses jours, comme le pastoureau poète, à courir, loin des garçons de son âge, dans les forêts et le long des ruisseaux, préférant les précipices et les torrents, aimant aussi les paysages plus doux, formé dès-le berceau par la nature à la poésie? Cette strophe du Ménestrel, comme elle s’appliquait bien à Wordsworth, avec une légère transposition !
Edwin n’était pas un garcon vulgaire, La pensée profonde avait souvent rendu fixes ses yeux d'enfant. Il n'avait nul souci des friandises, ni des choses brillantes, ni des jouets, sauf un court chalumeau de ménestrel rustique ; silencieux lorsqu'il était content; affectueux quoique timide ; et tantôt son air était taciturne jusqu’à la tristesse, et tantôt il riait aux éclats sans que nul sût pourquoi. Les voisins ouvraient de grands yeux et soupiraient, mais bénissaient le jeune garçon. Les uns le croyaient merveilleusement sage, et les autres le croyaient fou (2).
Ces traits de ressemblance et bien d’autres, entre Edwin et William, semblaient à la jeune fille une sûre garantie de la vocation fraternelle. Il serait le poète de la nature qu'Edwin wavait pas eu la force de devenir. Et puis, n’était-elle pas la dépositaire des secrets poétiques de son frère? N'est-ce pasavec elle qu’il avait commencé, à elle qu’il avait dédié son premier poème, sa Promenade du soir? Elles possédait d’autres compositions, aujourd’hui perdues, sauf « un petit sonnet » qu’elle envoyait sous le sceau du secret à son amie d'enfance. L’admiration ne l’aveuglait pas au point de lui voiler les défauts de ces essais juvéniles. Dès que la Promenade du sorr et les Esquisses descriptives furent imprimées, elle les lut et les relut avec un soin infini, avec une attention aiguë, signalant les vraies taches de style, l'obscurité, l'abus des mots rares ou forgés, analysant
(1) The Minstrel, 1, st. xx1I.
(2) Zbid., st. xvr.
chaque vers, préparant avec son jeune frère Christophe un volumineux commentaire destiné à William. En même temps, elle sentait profondément les beautés qui n’étaient encore pour la plupart que des intentions. Elle mettait le doigt sur le talent essentiel du jeune homme : « Les paysages qu’il décrit, disaitelle, ont été vus avec l’œil d’un poète, et ils contiennent beaucoup de passages d’une beauté exquise (1). »
Aussi tous les pas que son frère avait faits depuis hors du chemin de la poésie avaient-ils été pour elle une inquiétude, une crainte de lui voir faire fausse route. Elle ne voulait ou ne pouvait le suivre dans ses recherches politiques et philosophiques. Sa présence contribua plus que tout à distraire le jeune Godwinien malade et à le ramener vers son premier culte. Quelles actions de grâces lui rendit Wordsworth lorsqu'il put reconnaître tout le prix de ce bienfait !
« C’est alors, s’écrie-t-il après avoir dépeint son désespoir, c’est alors, grâce au Dispensateur généreux de tout bien, que la sœur chérie en présence de qui se passaient ces jours, parlant d’abord d’une voix de soudaine et douce remontrance — pareille au ruisseau qui n'avait fait que traverser un chemin solitaire, et qu’ensuite on voit, on entend, on sent, on saisit à chaque tournant, compagnon jamais perdu pendant plus d’une lieue, — c'est alors qu’elle établit pour moi un commerce salutaire avec le meilleur de moi-même ; car bien qu’obscurei et changé beaucoup en apparence, je ne l’étais pas plus que la lune nuageuse ou décroissante ; elle me murmura sans cesse que la splendeur reviendrait ; au milieu de tous les obstacles, elle me conserva poète, me fit chercher sous ce nom et sous ce nom seul, ma fonction sur la terre (2) ».
Elle ne se contenta pas de lui rappeler sa vocation; elle le
(1) Lettre du 16 février 1793. Knight, Life of Wordsworth, I, p. 81. (2) Prélude, XI, 333-348.
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fit s'arrêter de nouveau près de mille claires et secrètes fontaines de poésie qu’il avait oubliées ou dédaignées. Corrigeant ce qu'il y avait en lui d’un peu farouche, elle lui apprit à goûter « les charmes menus de la nature qui gagnent le cœur à la dérobée (1) ».
« Jusqu'au sortir de la jeunesse, dit-il, j’estimais trop exclusivement cet amour et recherchais cette beauté qui, comme chante Milton, a de la terreur en elle. C’est toi qui as attendri cette extrême sévérité. Sans toi, ma sœur, mon âme trop indifférente à la grâce douce serait restée trop confiante en sa force individuelle ; elle aurait trop longtemps conservé un aspect austère, rocher où rugissent les torrents, familier avec les nues, favori des étoiles. C’est toi qui as planté ses crevasses de fleurs, qui as suspendu là des arbustes scintillants au souffle de la brise, appris aux petits oiseaux à bâtir leurs nids et à gazouiller dans ses cavités (2) ».
Voyez ce charme opérer dans la vie nouvelle de Wordsworth. Dans la ferme perdue de Racedown les rumeurs du dehors arrivent lentes et assourdies. Le courrier n’y est distribué qu’une fois par semaine. La fièvre causée par l’ébranlement continuel des nouvelles publiques et entretenue par des discussions exaltées se calme peu à peu, faute de nourriture. Un travail régulier succède aux velléités de labeur suivies de longs découragements. Le jeune homme passe la plus grande partie du jour à lire et à écrire. Il a trouvé la ferme bien approvisionnée de livres. Sans
(1) Prélude, XIV, 241-242.
(2) Ibid., 243-256.
doute ses études solitaires le ramènent aux insolubles problèmes que la philosophie de Godwin a soulevés dans son esprit. Mais il n’y a plus à craindre que le désespoir des vaines analyses l’envahisse tout entier. De l’air ambiant il pénètre en lui peu à peu des bouffées saines et bienfaisantes qui s’insinueront à son insu jusqu'au siège malade de sa pensée. Sa vie baigne dans la nature. Les nécessités mêmes de son pauvre ménage le distraient des méditations trop intenses. Le jardinage où il se pique d’exceller occupe plus d’une de ses heures. Parfois, tout comme la pauvre mère Blake, il s’en ira pour se chauffer ramasser les branches d’arbre que la rafale a semées sur la route. Mais la vie qu'il mène avec sa sœur est si simple, si frugale, qu'à cause même de leur pauvreté elle leur laisse de longs loisirs. Les légumes composent presque tous leurs repas (1). Le laitage et les œufs sont leur luxe. Il se passera des années avant que la viande figure régulièrement sur leur table. Ils sont trop pauvres pour se procurer le bien-être matériel et d’ailleurs n’en ont pas souci. Ils sont en outre affranchis de toute contrainte sociale; sans relations dans le pays, ils gardent pour eux-mêmes chacune de leurs minutes. Et, le travail déduit, il leur en reste de nombreuses qu’ils donnent à la marche ou à la flänerie, Promenades régulières de deux heures tous les matins ; ça et la de longues excursions à pied. Mainte fois ils auront fait ensemble des marches de plus de seize lieues par jour. Wordsworth veut-il sortir, Dorothée est toujours prête à l'accompagner. Elle a l’ardeur d’un premier jour de printemps. Elle est pareille au ruisseau d'avril « frais et limpide, jouissant de sa force, qui court ici avec la vitesse d’un jeune homme » et qui plus loin,
(1) Wordsworth écrit de Racedown à un ami qui a promis de lui envoyer un Juvénal: « Tâchez d’affranchir ce livre, où il y a dix à parier contre un que je ne pourrai pas le retirer de la poste... Je vis depuis quelques semaines de l’air du temps et d’essence de carotes, de choux, de navets et autres légumes, sans excepter le persil, que produit mon jardin. » (Fragment d’une lettre inédite à Wrangham. Athenæum, 8 décembre 1894.)
1 de aid
devenu cascade, se jette à bas d’un roclier « en envoyant des éclats de joie sonore (1) ». Rien ne la retient, ni la pluie, ni l'orage, ni la nuit. «La lune peut briller sur sa promenade solitaire ; les vents brumeux de la montagne peuvent souffler sur elle 2) ». Sur un signe de son frère, elle met « sa robe des bois (3) » et part. Si répétées, si excessives seront ses marches à pied que sa forte santé s’y usera et que prématurément viendra pour elle la vieillesse infirme et imbécile (4), bien diftérente de celle que son frère lui prédisait, apaisés « où son esprit serait l'habitation de toutes les formes charmantes, sa mémoire la demeure de toutes les suaves harmonies (9) ».
Une fois dehors avec elle, le jeune homme ne peut plus se livrer à la pensée abstraite. Les faciles émerveillements de sa propre jeunesse, il les retrouve en elle; il se revoit en elle tel qu'il était jadis : « Dans ta voix, lui dit-il, je saisis le langage de mon premier cœur, et relis mes premiers plaisirs aux lueurs qui jaillissent de tes yeux sauvages (6) ». Dorothée s’attendrit, se récrie devant chaque site, chaque fleur, chaque oiseau. Son regard est sensible à la plus fine nuance du feuillage, au plus vaporeux contour de la nue. IL faut lire les journaux de Dorothée pour comprendre ce qu’étaient ces promenades ou ces flâneries en plein air, combien fécondes pour la poésie de son frère. En vérité c’est là, comme dans les observations de l’écolier, que le meilleur de cette poésie, que ses traits de beauté essentiels ont pris naissance. Qu'importe si nous n’avons pas de journal de Racedown ; celui d’Alfoxden ou de Grasmere ou
(1) Poems on the naming of Places. « It was an April morning. » P
(2) Tintern Abbey, v. 134-137.
(3) To my Sister.
(4) C’est du moins l'opinion qu ’exprimait Dodo à Harriet Martineau en 1845. Harriet Martineau's Autobiography, 3 vol., 1877, vol. I, p. 238,
(5) Tintern Abbey, v. 137-142.
(6) Tbid., v. 116-119.
du voyage en Ecosse nous révelent non seulement les jours qu’ils racontent mais tous les autres jours, toute la vie du frère et de la sœur. 1l est nécessaire de se départir ici de la stricte chronologie et de ne pas attendre, pour parler des germes, le moment où l’éclosion se produit sous forme d’écrits parvenus jusqu’à nous.
Prenons le journal d’Alfoxden (1), choisi non pour son mérite supérieur — il est de tous le plus brefet le plus rudimentaire — mais parce qu'il est le premier en date. Ce journal qui n'existe que pour les mois d'hiver de 1798 ne contient pas les joies de la première découverte. Il exprime les sentiments éprouvés dans un pays connu depuis six mois et rendu familier par des marches quotidiennes. Cependant il est le dépositaire d’impressions aussi fraiches, de plaisirs aussi vifs qu'ont pu l’être ceux du moment où Dorothée prit possession d’Alfoxden avec William. Le trésor étalé devant elle lui semblait au contraire de jour en jour plus riche, plus multiple qu’elle ne l'avait cru d’abord. Combien de merveilles ou simplement de grâces elle a vues dans cette saison d’hiver, tant calomniée, avant qu’elle fit place à un printemps aussi délicieux que tardif ! Voici quelques vues prises par elle du haut des monts qui dominaient leur logis. Beaucoup auraient en vain cherché dans de lointains voyages des sensations aussi diverses :
23 janvier. — Le bruit de la mer entendu distinetement du sommet des collines alors que nous n’avions jamais pu l’entendre en été. Nous J'attribuons en partie à la nudité des arbres, mais surtout à l'absence du chant des oiseaux, du bourdonnement des insectes, de ce bruit silencieux (noiseless noise) qui vit dans l’air de l’été. Les villages désignés aux yeux par de belles couches de fumée. Le gazon va s’éclaircissant jusqu’à devenir un chemin de montagne.
3 février. — Allée sur les collines. La mer d’abord obscurcie par une vapeur; cette vapeur glissa ensuite en une seule masse puissante le long
(1) Knight, Life of Wordsworth, 1, ch. 1x.
du rivage de la mer; les îles et une pointe de terre distinctement apercues au delà de cette vapeur. Le lointain du paysage (qui était pourpre dans la terne clarté de l'air), surplombé de nuages épars qui voguaient au-dessus, apparaissait semblable aux nuages plus sombres, que l’on voit souvent à une grande distance apparemment immobiles, tandis que les nuages plus proches passent vite au-dessus d'eux, poussés par les vents inférieurs. Je n’ai jamais vu une telle union de la terre, du ciel et de la mer. Les nuages sous nos pieds s’étendaient jusqu’à l’eau, et les nuages du ciel les rejoignaient presque.
26 février. — Allés sur le sommet d’une colline pour voir une fortification. Nous sommes assis pour nous nourrir de la perspective ; magnifique tableau, assez distinct pour permettre une inspection minutieuse, si étendu pourtant que l'esprit a peur d’en calculer les limites. En hiver le panorama découvre chaque chaumière, chaque ferme, et les formes des arbres éloignés qu’il est impossible de distinguer en été.
Les bois qui entourent Alfoxden lui offraient plus de diver -
sité encore. Le soir du 27 janvier, soir cependant noté par elle comme « peu intéressant », C'était :
… à lune qui soudain éclatait à travers les nuages, noircissant les ombres des chênes et en marquant plus fortement les contours, colorant les feuilles flétries d’un jaune plus profond, faisant briller les houx d’un éclat plus luisant.
Cinq jours après, c’est le même bois où la bise les force à se, réfugier, le mème et combien différent !
Les arbres rugissaient presque et le sol semblait en mouvement à cause des multitudes de feuilles dansantes qui faisaient un bruit de froissement distinct de celui des arbres.
Le 14 février, elle s’est assise dans la partie la plus épaisse du bois :
Les arbres voisins immobiles jusqu'à leur plus haute branche, mais ceux qui bordent le bois en mouvement perpétuel, La brise se leva doucement; son sentier distinctement marqué jusqu’à ce qu’elle arrivât au lieu même où nous étions,
Univ, pe Lyon. — LEGouis 20
Le 2 avril elle assiste à un spectacle que beaucoup eussent jugé identique et y distingue des détails nouveaux :
Rafale... La moitié du bois parfaitement tranquille, tandis que le vent faisait grand bruit derrière nous. Les arbres paisibles se contentaient d'incliner leur tête, comme s'ils écoutaient le vent. Les houx dans l’épaisseur du bois non ébranlés par la rafale; seulement, quand elle redoublait de force, secoués par les gouttes de pluie qui tombaient des chênes audessus d’eux.
Quelques semaines auparavant, le 17 février, le bois avait subi une métamorphose, une neige épaisse couvrait le sol :
Le soleil était brillant et clair. Profond silence dans la partie épaisse du bois, troublé seulement de temps à autre par la neige tombant des branches de houx ; nul autre bruit que celui de l’eau et les notes gréles d’un rougegorge qui chantait par intervalles sur la lisière du bois, au midi. Ici, la brillante mousse verte était à nu sur les racines des arbres et les petits oiseaux s’y posaient. L'aspect d'ensemble du bois était enchanteur, et chaque arbre, pris séparément, était beau. Les branches de houx inclinées sous le poids de leur blanc fardeau, mais laissant voir encore leurs baies d'un rouge brillant et leurs feuilles d’un vert lustré. Les branches nues des chênes épaissies par la neige.
Et sans cesse, ce sont de minutieuses remarques, des nuances à peine perceptibles pour des yeux vulgaires. Dorothée contemple auprès de la cascade les langues de serpent et les fougères dont l’humide vallon bas fait ressortir le vert. Et elle remarque que «ces plantes sont mises en perpétuel mouvement par le courant de l’air, tandis qu’en été elles ne sont remuées que par l’eau qui dégoutte des rocs. « Elle s'étonne que la mer fâsse un grand bruit comme si elle était bouleversée, bien que le vent se taise. » Elle voit les fûts des chènes plantés sur la crête de la colline arrondie «lui apparaitre dans la lumière comme les colonnes d’une ruine. » Elle note que les arbres de la lisière du bois « étant exposés plus directement à l'action de la brise de la mer ont été dépouillés du réseau des