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plus hautes branches, qui sont raides et droites et ressemblent à des squelettes noirs ».
Ges observations sont si bien pour elle les événements principaux du jour qu’elle ne relate presque rien d’auire et qu’on croirait que la contemplation a été l’unique objet de sa vie. Vie singulièrement vide et monotone, semble-t-il ; mais en réalité la plus remplie et la plus variée. Pour qui parcourt le monde entier avec des sens obtus ou blasés, la terre peut ne paraître qu'une fastidieuse répétition des mêmes aspects — de l’eau, des plaines, des bois, des montagnes, — rien d’autre, toujours cela. Au contraire, des yeux aux aguets, des oreilles attentives peuvent dans le plus petit coin de l’univers percevoir une infinie diversité de sons et d'images. Dans un rayon de moins de deux lieues autour de leur demeure, Wordsworth et sa sœur revoyaient presque quotidiennement les mêmes objets, et pourtant il semble qu’un décor toujours changeant, toujours beau, se déroulât devant leurs regards. Sans doute, celte route qui mène d’Alfoxden à Stowey ils l’ont suivie cent fois, et pourtant elle leur est apparue cent fois différente. Qu'un soir après une violente averse le ciel s’éclaircisse soudain, que Vénus, puis Jupiter, brillent entre les nuages, et voici Ja route transfigurée, et c’est une féerie : «Les haies d'aubépines noires et pointues étincellent de mille gouttelettes diamantées. Dans les houx brillent des pièces de lumière plus larges. La route qui mêne au village de Holford ruisselle comme une rivière (1). » Cent fois aussi, ils se sont enfoncés dans cette combe; cent fois ils ont gravi la colline ou parcouru le rivage, mais jamais il n’ont répété leur promenade sans en rapporter joyeusement une image
toute fraiche qui corrige ou qui complète mille images anté-
rieures.
Et il serait vain de chercher à découvrir la part qui revient à
(1) 31 janvier 1798.
chacun deux dans ces observations de la nature. À chaque page des journaux de Dorothée, on trouve des traits descriptifs qui sont devenus les meilleurs vers de son frère. Parfois aussi ce sont les vers de Wordsworth qui, présents à l’esprit de la jeune fille, éveillent en elle la sensation et lui fournissent les termes pour l’exprimer. Le plus souvent il est impossible de savoir qui des deux a vu et senti, qui a trouvé le premier l’image ou le mot.
Cependant ce sont ces observations qui constitueront le trésor poétique de Wordsworth. Bien qu’il soit rarement un descriptif pur, il fera toujours de la nature le cadre de ses récits quand il n’en fera pas l’objet direct de ses hymnes enthousiastes. Or, jamais peut-être il ne pourra être pris en délit d’erreur, de fantaisie contraire à la vérité, d’image introduite par pur enjolivement. Ses descriptions pourront (exceptionnellement)paraitre obscures à force d’être pénétrantes, bizarres à force d’être neuves. Elles seront peu comprises et peu goûtées de ceux qui, ayant peu regardé le monde extérieur, ne le connaissent guère et ne le veulent connaître que par les images traditionnelles. Elles auront, au contraire, un prix inestimable pour les observateurs curieux et passionnés. Ceux-ci n’auront pas à craindre avec Wordsworth ces démentis qu’inflige souvent la réalité aux tableaux approximatifs, plus brillants qu’exacts.
Là, sera le mérite Le plus solide et le plus indiscutable du poète. Ses idées, quoique toujours sincères et réfléchies, et sou vent profondes, pourront rebuter par le mysticisme dont elles s’enveloppent. Les personnages de ses poèmes paraïtront à plusieurs rudimentaires et sans Intérêt. Les poèmes eux-mêmes irriteront par la maladresse ou la langueur de la composition. Mais, à chaque instant, des images saisissantes, non encore évoquées, rappelleront que le poète n’a jamais failli en décrivant minutieusement et amoureusement, sans aide de ses prédécesseurs, les merveilles petites et grandes de la nature. Et de
ce mérite une large part revient de droit à celle qui vit avec lui, quelquefois pour lui, lui laissant la gloire d’immortaliser LL, 18 à Q , A { l’image qu’elle avait trouvée en même temps que le poète ou même la première.
Tandis qu'il recouvrait en face de la nature ses facultés premières de joie et d’admiration, ne la critiquant plus et ne la réformant plus au nom de règles de goût arbitraires, Words worth se reprenait, mais plus lentement, à voir et à aimer l’humanité telle qu’elle est. Godwin l’avait déshabitué et dégoûté de l’homme existant. [1 lui avait appris «qu’il est déraisonnable d’arguer des hommes tels que nous les trouvons aux hommes tels qu'ils pourront devenir plus tard (1) ». Il lui avait même présenté le type de son sage sans passions, qui était la satire la plus entière du genre humain. Et le fidèle disciple avait espéré «que les temps futurs verraient assurément l’homme à venir séparé comme par un gouffre de celui qui avait été (2) ». Il avait rompu avec l’histoire, avec la fiction même et avec le présent, trouvant que les meilleures vertus des héros décrits ou rencontrés étaient entachées «de quelque fausseté ou faiblesse qui ne pouvait soutenir l’œil ouvert de la raison (3)». Il était ainsi devenu « le bigot d’une nouvelle idolâtrie (4) ». « Pareil, dit-il, au moine encapuchonné qui a renoncé au monde, j'avais travaillé avec zèle à isoler mon cœur de toutes les sources de sa force première ; et de même que, par le simple brandissement
d1) Political Justice, II, p. 120.
(2) Prélude, XII, 58-60.
(3) Zbid., 64-67.
(4) Tbid., T7.
d’une baguette, le magicien dissout instantanément le palais ou la charmille, de même j'avais pu, à l’aide de mots syllogistiques, tuer en un clin d'œil Pâme de ces mystères de l’être qui ont fait et qui continueront de faire à jamais de toute la race humaine une seule famille (1). »
Ce fut l'observation de la nature qui lui fit d’abord comprendre ce qu’avaient de faux et de creux ces souhaits de subit et universel changement. La nature est, en effet, «la qualité visible, la forme et l’image de la vraie raison, qui mûrit ses progrès selon des lois constantes, qui ne fait naître ni espoirs impatients ou fallacieux, ni passions brûlantes, ni excessives ardeurs, ni vaines chimères ; qui ne provoque pas aux vives saillies de la vaniteuse intelligence, mais qui façconne à la modestie et exalte par l’humble foi; qui offre à l'esprit, enivré par les objets présents et par la danse fiévreuse des choses qui passent, le spectacle calmant des objets qui durent, et qui, par cette voie, le dispose, quand il est trop pressé de rejeter ce qui encombre sa marche, à découvrir dans l’homme et dans la charpente de la vie sociale toutes les choses bonnes et désirables qui ont une permanence identique, qui ne changent ni de forme, ni de fonction, ou qui évoluent selon Pinévitable vicissitude de la vie et de la mort (2) ».
À mesure que le fantôme de l’homme idéal pâlissait à ses yeux, Wordsworth se prenait d’intérêt pour l'homme réel. C’était sur celui-ci, en somme, et non sur un être chimérique qu’il fallait bâtir l'espoir d’un avenir meilleur. La folie des théoriciens et des économistes n’est-elle pas de raisonner sur les êtres humains comme s’ils étaient des chiffres sans vie ? Pour retrouver sa foi perdue en l'humanité, il décida d'examiner l'intelligence et la vertu des plus nombreux qui sont aussi les plus simples; « de ces êtres modestes qui occupent un poste silencieux dans ce
(1) Prélude, XII, 78-87.
(2) Ibid., XIII, 20-39,
bel univers », de ceux qui vivent de travail, « d’un travail excédant de beaucoup leur juste part, sous le lourd poids de cette injustice que nous nous transmettons éternellement les uns aux au tres (1) ». S'il découvrait en eux les vertus essentielles, il serait rassuré à bon droit. Il aurait trouvé solide «la base de l'édifice social (2) ».
Il chercha autour de lui, parmi ces paysans qui vivaient dans son voisinage. Surtout, il mit à profit ses promenades, aimant à « converser avec des hommes en ces lieux où, si nous rencontrons un visage, nous rencontrons presque un ami, sur les bruyères nues avec un long, long chemin devant soi ; sur le banc de la chaumière, ou près du puits où le voyageur las se repose (3) ». « Les routes solitaires devinrent pour lui des écoles ouvertes où il lisait chaque jour avec délices les passions
-de l'humanité, révélées par des mots, des regards, des soupirs ou des larmes (4).» Godwin lui avait appris à croire que la vertu dépend de l'intelligence, qui elle-même ne peut s’exercer quesur les connaissances acquises. IL avait dit que, « pour choisir le plus grand bien possible, il fallait que l’on connût profondément la nature de l’homme, ses traits généraux et ses variétés (5) ». Il avait déclaré que «la vertu ne peut pas exister à un degré éminent, si elle n’est pas accompagnée d’une vue étendue des causes et de leurs conséquences (6) ». Il s’était moqué de Tertullien disant que « le paysan le plus ignorant, s’il a la foi chrétienne, possède plus de vraie science que le plus sage des anciens philosophes ». Il avait démontré l’absurdité qu'il y avait à prétendre «qu’un honnête laboureur püût
(1) Prélude, XIII, 96-100.
(2) Ibid., 94.
(3) Tbid., 139-141.
(4) Tbid., 162-165.
(5) Political Justice, I, p. 232-233 (6) Ibid., p. 232.
être aussi vertueux que Caton (1) ». Et son disciple éprouvait une surprise heureuse à trouver des marques de sagesse, des traits de haute vertu chez ces humbles dédaignés. Il se plaisait à voir «jusque dans leur profondeur des âmes humaines qui semblent n'avoir nulle profondeur aux yeux inattentifs (2) ». Il était amené à reconnaître « le peu que ces formalités auxquelles seules nous donnons présomptueusement le nom d’éducation ont à voir avec le sentiment réel et le sens juste (3) ». « Ilentendait, de la bouche d'hommes modestes et obscurs, des vérités remplies d'honneur, des paroles en unisson avec les plus hautes promesses de bon et de beau (4). »
Il s’apercevait que les philosophes abstraits, afin de se faire mieux comprendre, ou faute d’un savoir meilleur, « avaient abaissé la vérité au niveau de certaines notions générales... qu’ils avaient seulement mis en relief ces marques extérieures par lesquelles la société sépare l’homme de l’homme, et négligé le cœur universel (5) ». Instruit par ses propres observations, il voyait maintenant les hommes en eux-mêmes, tels qu’ils sont au dedans. « Que de fois un sublime service est célébré à intérieur quand tout l’homme est au dehors grossier à voir, non comme un temple enrichi de pourpre et d'or, mais comme une pauvre chapelle de montagne qui protège ses simples fidèles du soleilet de la pluie (6). » Et pour lui la pensée exprimée en passant par Gray dans son Zlégre allait prendre une signification profonde; elle allait devenir l’une de ses pensées maîtresses. Il chanterait lui aussi les héros ignorés du hameau, surtout « les Milton muets et sans gloire », tels qu’il en découvrait dans ses promenades. Il ne se contenterait pas de dire
(1) Political Justice, T, p. 254.
(2) Prélude, XII, 166-168.
(3) Tbid., 169-172, 3 (4) Tbid., 182-185.
(5) Tbid., 212-220,
(6) Zbid., 227-231.
on 12 ses
qu'il en existe. Il prendrait pour personnages principaux de ses poèmes «ces hommes formés pour la contemplation, timides, mal exercés pour la guerre des mots, hommes modestes dont l’âme s’affaisserait peut-être si on les provoquait à la discussion. À eux est le langage du ciel, le pouvoir, l’image et la joie silencieuse. Les mots ne sont que des agents secondaires dans leur âme (1) ». Pourtant, à certains de ces humbles, ni la confiance en soi, ni le don de la parole ne sont refusés. Ce merveilleux poète écossais, ce Robert Burns qui mourait le 24 juillet 1796, qu'était-ce, sinon un paysan? Inspiré par cette foi et par cet exemple, Wordsworth arrivera à choisir pour héros de son plus ambitieux poeme un colporteur, à lui donner une raison plushaute, plus échauffée par le sentiment, plus élargie par l'imagination qu'au savant sceptique avec lequel il discute, où même qu’à ce pasteur anglican dont l’éloquence paraît médiocre à côté de la sienne (2). Mais il a commencé plus modestement, se contentant d'enregistrer dans ses vers ies traits de bonté des humbles, leurs paroles de sagesse inconscientes. Plus d’une des ballades familières qu'il a consacrées à ces sujets ne se comprend bien que si l’on se rend compte de Pétat d’esprit dans lequel il l’a composée. À cet homme qui a vécu quelque temps à l’écart des hommes, quia considéré le sentiment comme une marque de l’infériorité humaine, qui a tenu, non certes pour méprisables, mais pour dignes de pitié, tous ceux qui n’avaient pu s’approcher de la science ni s’exercer à la logique, il suffit, pour l’'émerveiller, de la moindre parole naïvement profonde d’un enfant ou d’un ignorant, de la moindre action que la nature a inspirée, et qui déconcerte ou dépasse le raisonnement. Pour qui à Lu l’arrêt prononcé par Godwin contre la reconnaissance, « ce sentiment qui fait préférer un homme à un autre
(1) Prélude, XII, 267-273.
(2) Excursion.
pour une autre considération que celle de son utilité ou de son mérite supérieur (1) », ily a étonnement à se sentir ému par des paroles de gratitude ; surprise d'autant plus grande, émotion d’autant-plus forte que la reconnaissance sera plus disproportionnée au service rendu, plus excessive, plus déraisonnable. De là, ce poème sur Simon Lee, jadis chasseur infatigable au service du seigneur d’Alfoxden, et maintenant pauvre vieillard tordu par l’âge, aux jambes grèles, aux chevilles enflées. Le poëte l’a vu un jour essayant en vain de déraciner une souche d'arbre. La pioche tremblait dans sa main. Si faible était son bras qu'il aurait pu travailler là éternellement sans aboutir.
Vous êtes à bout de forces, mon bon Simon Lee, Donnez-moi votre outil, lui dis-je;
Et à ces mots il accepta très volontiers
L'aide que je lui offrais.
Je frappai et d'un seul coup
Je détachai la racine enchevétrée,
A quoi le pauvre vieillard avait
Si longtemps et si vainement travaillé.
Les larmes lui vinrent aux yeux,
Et remerciements et louanges semblaient couler Si vite de son cœur, que je crus
Qu'ils n’en finiraient jamais.
— J'ai entendu parler de cœurs méchants
Qui rendent la froideur pour les bonnes actions : Hélas! la reconnaissance des hommes
M'a plus souvent laissé affligé (2).
Pour qui tient de Godwin que la propriété est la cause de tous les vices, et que tout le malheur des pauvres gens en découle, il y a surprise à s’apercevoir que ce soi-disant mal né
(1) Political Justice, I, p. 84.
(2) « Simon Lee » (Lyrical Ballads, 1798).
5 on)
des institutions est un instinct vigoureux auquel les plus nobles sentiments s’enlacent étroitement. Pour le paysan surtout, la propriété n’est pas une abstraction. Elle représente des terres connues et aimées, une chaumière héréditaire, des troupeaux dont chaque bête a son nom. Et Wordsworth qui l’avait oublié semble l’apprendre pour la première fois de ce berger rencontré près du village de Holford (1). C’est un homme robuste, dans la force de l’âge, et il pleure seul sur le grand chemin. Il porte un agneau dans ses bras. C’est le dernier de son troupeau. La misère le force à le vendre. Et ce n’est pas la misère qui le fait pleurer, c’est le regret de ce beau troupeau dont il était si fier, qu'il avait constitué lui-même et qui s’est fondu comme neige, car il a dû vendre ses moutons un à un. Il a dix enfants ; la paroisse refuse de l'aider parce qu’il a des moutons à lui. Force lui a été d’en vendre un d’abord. « Je rapportai du pain à mes petits enfants et cette nourriture leur rendit la santé ; pour moi elle ne m’a pas fait de bien. » Après celui-là les autres ont suivi ; « c’était une veine qui ne s’arrêtait pas ; c'étaient des gouttes de sang quime tombaient du cœur... J'étais devenu enclin aux mauvaises actions et des idées mauvaises me passaient dans l’esprit, et tous les hommes que je voyais, il me semblait qu’ils savaient du mal de moi... Souvent je pensais à m’enfuir.. »
Monsieur, il m'était bien cher mon troupeau,
Aussi cher que mes propres enfants ;
Car de jour en jour, à mesure qu’il eroissait en nombre, J’aimais mes enfants de plus en plus.
Hélas ! la misère m'a fait bien du mal;
Dieu m’a maudit dans ma dure détresse ;
Je priais, et pourtant de jour en jour
Il me semblait que j'aimais moins mes enfants.
(1) & The last of the flock » (Lyrical Ballads, 1798).
Après avoir cru avec Godwin que la charité est le résultat mauvais d'un ordre social que devrait régler la seule justice, il était vraiment délicieux de voir de pres des actes charitables et rayonner les visages de ceux qui les accomplissent. « Observez, disait Godwin, le mendiant qui flatte bassement son riche bienfaiteur, ou qui reste muet de reconnaissance pour avoir reçu ce qu’il devrait réclamer le front haut et avec la conscience que son droit est irrésistible (1) ». Et Wordsworth se rappelait ces vieux mendiants qu’il avait vus dans son enfance faire autour de Hawkshead leur tournée régulière ; ilen voyait d’autres semblables se mouvoir autour de lui. Il comparait les sentiments réels auxquels leur existence donnait lieu à ceux qu'avait stigmatisés le philosophe (2). Il relevait la charité dans celui qui l’exerce. Il observait « cette voisine qui chaque semaine, aussi dûment que le vendredi ramenait le pauvre homme, quoiqu’elle fût elle-même pressée par le besoin, prenait dans sa huche, sans mesurer, une poignée de farine pour la besace du vieux mendiant, et rentrant dans sa chaumiere le cœur réjoui s’asseyait près de son feu et bâtissait son espoir dans le ciel ». Il relevait la charité en la montrant moralement bonne pour celui qui la reçoit. Aux hommes d’État qui voulaient enfermer les indigents dans des maisons de refuge il reprochait d'enlever au pauvre le plus pur plaisir dont il puisse jouir, celui de sentir obscurément qu'il fait du bien à celui qui lui donne.
Il serait aisé de poursuivre cette étude et de montrer Wordsworth reconstruisant un à un, par l’observation des humbles, les sentiments dont Godwin avait dépouillé l’homme idéal. Justement parce que Godwin a voulu soumettre tous les sentiments au contrôle de l'intelligence et déclaré que l'affection
(1) Political Justice, II, p. 800.
(2) The old Cumberland beggar (1800).
ne se justifie qu'autant qu’elle est subordonnée à la loi de l'utilité générale, Wordsworth sera frappé par ce qu’a de touchant l'affection irraisonnée, mêlée de folie, ou portant sur quelque être en qui manque la raison, et par conséquent inutile. Il se plaira à montrer dans une folle l’amour maternel avec ses tressallements de joie et ses soubresauts de démence (1). Ou bien il décrira l’amour de la paysanne Betty pour son petit garçon idiot, l'admiration qu’elle lui voue malgré tout, l’orgueil avec lequel elle écoute et redit ses moindres paroles un peu sensées, le bonheur que lui donne l'existence de ce pauvre être imbécile (2).
Le contact des enfants ne devait pas faire moins pour linstruction du poète que celui des humbles. Comme presque tous les jeunes gens il avait vécu loin d’eux, prenant peut-être plaisir à s’entretenir avec eux à l’occasion, mais indifférent à leurs pensées, n’imaginant pas qu’il eût rien à lire de neuf sur ces petites feuilles blanches où la sagesse n’avait pas encore eu le temps de graver beaucoup de ses maximes. Aussi quelle surprise de trouver en eux des résistances à la logique, des idées tenaces venues on ne sait d’où, des croyances qui leur sont propres, un fond de nature inexpliqué! Il y avait quelques années déjà qu’il l'avait rencontrée, la fillette de huit ans aux cheveux bouclés, si belle avec son air de petite sauvage, qui, à toutes ses questions sur le nombre de ses frères et sœurs, lui avait répondu : « Nous sommes sept », bien que deux des sept fussent couchés à quelques pas de là, sous l’herbe du cimetière. Quoiqu’elle pût désigner leur tombe près de laquelle elle aimait à jouer ou à s'asseoir pour tricoter des bas et chanter une chanson aux disparus, rien ne l’avait fait démordre de Pidée qu’ils étaient sept toujours, dans son ignorance entêtée de la mort :
(4) « The mad mother » ou « Her eyes are wild » (Lyrical Ballads, 1798). (2) The idiot boy (Zbid.)
CG
Cher frère Jacques, l'enfant ingénu Qui légèrement aspire l'air, Et sent sa vie dans chaque membre, Que saurait-il de la mort ?
J’ai rencontré une petite villageoise :
Elle avait huit ans, me dit-elle ;
Ses cheveux s’enroulaient en mille boucles Qui faisaient grappe autour de sa tête.
Elle avait un air rustique, sauvage même,
Et elle était vêtue comme une enfant des bois ; Ses yeux étaient beaux, très beaux ;
Sa beauté me rendit joyeux.
— «Frères et sœurs, petite fille, Combien pouvez-vous être ? »
— « Combien ? sept en tous », dit-elle, Et surprise elle me regarda.
— « Et où sont-ils ? dis-le moi, je t'en prie. » Elle répondit : — « Nous sommes sept ;
Et deux de nous vivent à Conway,
Et deux sont allés sur mer.
Deux de nous sont couchés dans le cimetière, Ma sœur et mon frère ;
Et dans la maisonnette du cimetière, moi
Je vis près d'eux avec ma mère. »
— € Tu dis que deux vivent à Conway,
Et que deux sont allés sur mer,
Et que pourtant vous êtes sept; je t’en prie, dis-moi, Ma jolie fillette, comment cela peut se faire ? »
Alors la petite fille répliqua :
— « Nous sommes sept garçons et filles ; Deux de nous sont couchés dans le cimetière, Sous l'arbre du cimetière. »
— Tu peux courir, ma petite fille,
Tes membres, ils ont de la vie;
Si deux de vous sont couchés dans le cimetière, Alors vous n'êtes que cinq. »
— « Leurs tombes sont vertes, on peut les voir, Répliqua la petite fille,
À douze pas ou un peu plus de la porte de ma mère, Et elles sont côte à côte.
Là, je tricote souvent mes bas, J’ourle mon mouchoir là;
Et je m'assieds là sur la terre, Je m’assieds et leur chante.
Et souvent après le coucher du soleil, monsieur, Quand il fait clair et beau,
Je prends ma petite écuelle,
Et mange mon souper là.
C’est ma sœur Jeanne qui est morte la première ; Elle resta dans son lit à gémir
Jusqu'à ce que le bon Dieu la délivrât de son mal; Et puis elle s’en alla.
Alors on la coucha dans le cimetière,
Et tout l'été, tant qu’il fit sec,
Nous jouâmes ensemble autour de sa tombe, Mon frère Jean et moi.
Et quand la terre fut blanche de neige,
Et quand moi je pus courir et faire des glissades, Mon frère Jean fut forcé de s’en aller,
Et il est couché à côté d’elle. »
— «Combien êtes-vous alors, lui dis-je, Si eux deux sont au ciel ? »
La petite fille répliqua :
« O monsieur ! nous sommes sept. »
— « Mais ils sont morts; ces deux-là sont morts ! Leur âme est au ciel! » |
C'était perdre mes paroles ;
Car la fillette n’en voulut pas démordre
Et dit : « Mais si, nous sommes sept (1). »
(1) « We are seven », traduit sur le premier texte (Lyrical Balluds, 1798),
Il y avait longtemps que le poète avait eu ce dialogue avec elle (1). Mais c’est seulement maintenant qu’il allait prendre pour lui un sens et devenir un enseignement.
À dater de son installation à Racedown, Wordsworth avait eu l’occasion d’étudier journellement l'âme de lenfant qu’il n'avait encore entrevue que par éclairs. Sa sœur et lui avaient amené là un petit garçon de trois ans, fils d’un avocat de Londres, qu’ils avaient pris en pension afin d'accroître un peu leurs minces ressources. Son éducation leur prenait peu de temps. Elle était très simple pour « cet âge de systèmes » ; nul doute que Rousseau ne l’eût approuvée. « Nous ne lui enseignons rien à présent, écrivait Dorothée, que ce qu’il apprend par le témoignage de ses sens (2). » Mais en revanche, avec «sa curiosité insatiable », ses questions et ses naïvetés, l’enfant « leur procurait une distraction perpétuelle. » Il faisait plus, il aidait à compléter l'éducation du poète. Un des poèmes les plus prosaïques mais non les moins curieux de Wordsworth est né d’un mensonge ingénu de son pupille. Après avoir,appris de Godwin que le mensonge répugne à la nature humaine, qu’il n’eût jamais existé sans la pression oblique des sociétés et des religions, quelle révélation d’entendre un mensonge d’enfant, sans cause apparente, non dicté par l’intérêt ou par la peur, impudent et inoffensif ! De là cette Anecdote à l'usage des pères, montrant comment s'enseigne l’art de mentir (3). Wordsworth et son petit écolier (il a cinq ans maintenant) se promènent aux alentours de la ferme de Lyswin, sur la rivière Wye. Au printemps précédent ils s'étaient promenés ensemble le long du canal de Bristol, sur le rivage de Kilve, près d’Alfoxden. Le poète veut savoir lequel de ces deux endroits charmants plaît le
(1) En 1793, sur les bords de la rivière Wye. (2) Lettre de Dorothée (1795 ou 1796) Knight, Life of Wordsworth, I, p. 109. (3) « Anecdote for fathers » (Lyrical Ballads, 1798).
ss