‹ La Jeunesse de William WordsworthChapitre 36 sur 57 · ESA · texte numérisé non relu

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mieux à l'enfant. « J’aiermais mieux être à Kilve, répond le bambin, qu'ici à la ferme de Lyswin, » Pressé par cinq fois de dire pourquoi, il reste muet. Enfin, relevant les yeux, il aperçoit juste en face de lui, sur le toit de la ferme, la grande girouette dorée qui brille au soleil. Et il se décide à répondre : «A Kilve, il n’y avait pas de girouette, et voilà pourquoi. » Alors le poète, comme s’il avait vu apparaître une lumière subite, ne trouve pas assez d’effusions pour remercier son petit compagnon : « O cher, cher enfant ! mon cœur soupirerait rarement après un savoir meilleur, si je pouvais seulement t’enseigner la centième partie de ce que j'apprends de toi! » Plus d’un lecteur est tenté de dire avec Landor : « Si le garçon a dit un mensonge, pourquoi l’en louer ? et qui se contenterait de cent fois cette instruction ne serait guère ambitieux. » Mais Landor ne se rendait pas compte qu'après avoir rêvé le règne de l’uni-verselle vérité toute nue et toute simple il y avait vraiment révélation à découvrir la mystérieuse genèse, les voies subtiles du mensonge.

Néanmoins, il faut le reconnaître, il y avait danger pour la poésie de Wordsworth dans cette extrême facilité d’étonnement devant les sentiments ou les instincts de l’homme redécouverts. Il est un reproche qui lui fut souvent fait et non sans justesse (1), celui d’associer plus d’émotion à certains mots ou à certains incidents qu’ils n’en peuvent raisonnablement donner aux autres hommes. Il est en effet difficile parfois d’éprouver la même im-

(1) Wordsworth en convient lui-même dans la préface des Ballades lyriques de 1800.

Üniv: DE Lyon. — Lecouis. 21

pression forte que lui, à moins d’avoir passé comme lui par une véritable crise d’abstraction. Pour des esprits restés exempts de sa maladie, iln’y a je ne sais quoi d’enfantin dans sa Joie de convalescent à qui les actes les plus simples de la vie, se lever, manger, marcher, respirer l'air libre, causent un trouble et un attendrissement infinis. La solitude ou la seule compagnie d'êtres trop proches de soi, trop complaisants pour ces distractions et ces faciles extases, ne vont pas alors sans péril pour la vigueur de l'esprit. Or, à vivre avec la seule Dorothée, Wordsworth eût risqué de prolonger indûment cet état où l’impressionnabilité excessive aux plus petites choses va de pair avec un certain alanguissement général de la pensée. Sa sœur multipliait pour lui les occasions de voir menu. Plus vive, plus prompte à se lier, à causer, à interroger les allants et venants, elle servait souvent d’intermédiaire entre lui et les passants rencontrés sur les grands chemins, « À une époque, lui dit son frère, où la Nature, destinée à être si longtemps la première dans mes affections, était tombée au second rang, contente de devenir la servante de plus noble qu’elle ; alors que chaque jour apportait avec lui quelque nouveau sens d’exquise sympathie pour les choses communes, et que toute la terre bourgeonnait de ces promesses d’une humanité plus pure, ton soufle, chère sœur, était comme un printemps plus doux qui allait devant mes pas (1). » Dorothée restée vraiment enfant, ayant gardé de cet âge la fraîcheur et aussi la naïveté, s’intéressait passionnément aux moindres actes ou paroles. Et cet intérèt toujours en éveil faisait d’elle un mauvais juge de l'intérêt du public :

Dieu fasse, écrivait à Wordsworth celui qui avait vu de plus près la collaboration du frère et de la sœur, Dieu fasse que votre sœur ne cesse

jamais de se servir de ses yeux et de son cœur, et seulement des siens, pour juger comment un poème devrait impressionner le genre humain ;

(1) Prélude, XIV, 256-266.

PSS

mais il faut voir avec les yeux des autres pour prédire justement comment il l’impressionnera. Je voudrais lui apprendre à ne pas entretenir d’espérances excessives de succès, quand la réussite dépend d’esprits et de cœurs dont les sympathies voient moins loin et moins haut que les siennes (1).

Il y avait encore une raison pour que Dorothée fût un Juge partial de la poésie de son frère, Le frère et la sœur s’identifièrent si bien, ils sympathisèrent si entièrement qu’à eux deux ils ne furent plus qu'un seul être. L’approbation de Dorothée qui n’était que l’écho de la sienne devait tenir trop souvent lieu à Wordsworth d’un témoignage distinct et indépendant.

Enfin, le génie de Wordsworth risquait de s’émietter en une multitude de petits poèmes, de minces ballades dont il est permis de dire qu’il en composa déjà trop, puisque quelques-unes grêles par le sujet, sans beauté de forme, justifieront le mot de Landor, à savoir que Wordsworth offre souvent le protoplasma de la poésie au lieu de la poésie elle-même. Il n’hésitera pas à raconter en vers que ce mauvais sujet d'André Jones s’est approprié un gros sou qu’un cavalier avait jeté en passant à un mendiant infirme (2). Il fera savoir en huit strophes que deux petits garcons, dont il venait d’apercevoir la mère, se sont arrêtés de jouer pour lui demander l’aumône, se disant orphelins, et que, devant son refus et ses reproches, ils ont repris leurs jeux sans manifester la moindre confusion de voir leur mensonge percé à jour (3). Il lui arrivera de vouloir célébrer une petite fille pleurant à chaudes larmes sur son pauvre manteau en loques qui s’est trouvé pris dans la roue d’une voiture. Mais la seule analyse ne peut mettre en lumière un défaut qui dépend

(1) Lettre de Coleridge à Wordsworth en 1808, Knight, Life of Wordsworth, Il, p. 104.

(2) « Andrew Jones » (Lyrical Ballads, 1800).

(3) The Beggars (écrit en 1802).

moins, en somme, du thème que de la manière dont le poète Pa traité. Il faut citer, et, pour mieux faire ressortir le mal, citer le dernier de ces poèmes, le moins excusable, celui d'Alice Fell

ou Pauvreté :

Le postillon nous menait à fond de train,

Car des nuages menaçants avaient noyé la lune, Lorsque soudain il me sembla entendre

Un gémissement, un son lamentable.

Comme si le vent l’eût apporté de tous les points J'entendais ce son, — et de plus en plus.

Il semblait suivre la chaise de poste,

Et je l’entendais toujours comme avant.

Enfin je criai au postillon de faire halte :

Il arrêta ses chevaux aussitôt ;

Mais ni cri, ni voix, ni appel,

Ni rien qui y ressemblât, ne fut plus entendu.

Alors le postillon fit claquer son fouet, et vite Les chevaux galopèrent à travers la pluie ;

Et bientôt j'entendis dans la rafale

La voix, et j'ordonnai de faire halte de nouveau.

Je dis, mettant le pied à terre : :

« Quel peut bien être ce gémissement lamentable? »

Et là je trouvai une petite fille,

Assise derrière la voiture, toute seule.

« Mon manteau ! » ce fut son premier mot et son dernier ; « Mon manteau! » elle nedit pas un autre mot,

Comme si son cœur même était près d’éclater ;

Et elle sauta à bas de la voiture.

« De quoi souffres-tu, mon enfant? » — Elle sanglota : « Voyez donc! » J’aperçus le manteau pris dans la roue ;

Jamais guenille plus maltraitée par les intempéries

Ne se balança à l’épouvantail d’un jardin.

Il était tortillé entre le moyeu etle rayon; L'enfant prêta son aide, et avec grand soin Nous détachâmes ensemble le manteau ; Triste, triste guenille en vérité!

Et où vas-tu mon enfant,

Gette nuit le long de ces chemins déserts ?

— À Durham » ; répondit-elle, effarée ;

— «Alors viens avec moi dans la voiture, »

Elle s’assit, inconsolable ;

Elle poussait sanglot sur sanglot

Dans sa détresse, comme si son chagrin Ne devait jamais, jamais prendre fin.

« Mon enfant, est-ce que tu habites à Durham ? » Elle s'arrêta un moment de sangloter

Et dit : « Je m'appelle Alice Fel] ;

Je n’ai pas de père, ni de mère,

Et je suis de Durham, monsieur. »

Puis, comme sila pensée de son vêtement l’étouffait Jusqu'au cœur, sa douleur revint dans toute sa force : Et tout cela pour son manteau en loques !

La voiture roulait; nous approchions

Du but de notre voyage; et assise près de moi, Comme si elle avait perdu son unique ami

Elle pleurait, sans vouloir se laisser calmer.

Nous voici à la porte de l'auberge ;

Je parlai d'Alice et de son chagrin;

Et je donnai de l’argent à l'hôte

Pour acheter un manteau neuf en place du vieux.

€ Et qu’il soit de bon drap gris bourru,

Le manteau le plus chaud qu’on trouve à acheter!» Ce fut une fière créature le lendemain,

La petite orpheline Alice Fell! (1)

(1) Atice Fell, or Poverty, écrit en 4802, d’après un récit fait aux Wordsworth

Aïlleurs il condescendra à balbutier une morale vraiment trop enfantine ; il invectivera le rouge-gorge en train de pourchasser uu papillon ; il se demandera ce qui peut bien pousser le gracieux oiseau à vouloir du mal à l’insecte aussi beau que lui-même; et il ne trouvera pas la réponse trop évidente (1). Parfois aussi, dans des poèmes que des beautés réelles protègent contre une condamnation totale, il reproduira volontiers le mot à mot d’une conservation entendue, sans effort soit pour élever ces humbles propos à la poésie grâce à un choix sévère ou à une ferme condensation, soit pour les égayer d’un reflet d'humour (2). Or ces menus poèmes d’une valeur très diverse, qui descendront de la poésie pure au rapport prosaïque, gèné plutôt qu'embelli par le rythme des vers, Dorothée Les pouvait aimer tous et tout entiers, parce qu’elle savait qu’à l’origine de chacun il y avait une émotion vraie. Plus lui plaisaient au contraire ces petits tableaux et ces simples récits qu’elle avait parfois suggérés et presque toujours vus naître, que les poèmes plus ambitieux où Wordsworth, se séparant d’elle, suivait au loin sa pensée solitaire. Dorothée était toute sensibilité, sans presque aucun besoin d'idée. Il faut une merveilleuse finesse de sens pour écrire des journaux comme les siens, mais il n’est pas nécessaire pour cela d’avoir une raison. Avec elle Wordsworth pouvait guérir de Godwin, mais c'était au périlde renoncer pour toujours aux vastes vues philosophiques. Il pouvait réfuter un à un les arguments du maître sans jamais peut-être saisir le vice fondamental de son système. Ses impressions pouvaient rester décousues, sans lien entre elles. Plus encore, elles pouvaient demeurer obscurément en lui, sans qu’il en comprit tout le sens, sans qu’il y vît assez

et minutieusement retracé sur le journal de Dorothée (16 février 1802). La traduction est faite sur le premier texte, celui de 1807, qui a été considérablement remanié dans les éditions postérieures.

(2) The Redbreast chasing a butterfly (écrit en 1802.)

(3) Par exemple : The Sailor's Mother, The Leech-Gatherer, The Thorn, ete.

clair pour les exprimer, faute de la lumière qu'une grande idée générale projette sur les faits isolés. Plusieurs des observations que nous avons citées datent de Racedown ou même d’avant, mais les poèmes qui en résultèrent ne devaient être écrits que plus tard. L’heureuse fortune qui avait rapproché Wordsworth de sa sœur au moment où il avait besoin d’échapper à une doctrine attristante lui donna encore un ami capable de l’accompagner ou même de le précéder dans la spéculation au moment où il avait besoin d’une doctrine nouvelle. Celui-ci, qui devait dès le début et toujours protester contre la tendance de Wordsworth à écrire de nombreux poèmes comme Alice Fell, avait justement ce qui faisait défaut à Dorothée : les larges vues, l’esprit de système, une pénétration aussi profonde dans les idées que celle de la jeune fille dans les sentiments. La liaison de Wordsworth avec Coleridge fut un bienfait opportun. Goleridge est, à part Dorothée, la seule influence que Wordsworth ait reconnue. Il a dit que son intelligence avait contracté envers lui une dette importante. Il a dit que l'influence de Coleridge avait pénétré « jusqu’au cœur de son cœur (1).» Il a appelé Coleridge l’homme le plus merveilleux qu'il eût jamais connu, « merveilleux pour l'originalité de son esprit, et pour le pouvoir qu’il possédait d’émettre à profusion de grandes vérités centrales d'où l'on pouvait développer les systèmes les plus compréhensifs (2) ». Coleridge devait lui fournir ou plutôt l’aider à trouver la seule chose qui lui manquât encore pour être le poète qe fut : une RS oAAUEe |

&) Prélude, XIV, 281.

(2) Conversation de Wordsworth en 1834 rapportée par Pal Graves, Knight, Life of Wordsworth, I, p. 235.

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