‹ La Jeunesse de William WordsworthChapitre 37 sur 57 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Alors que Wordsworth venait chercher à Racedown le calme de la méditation solitaire, le parti avancé de la région menait grand bruit autour de deux jeunes révolutionnaires, qui par des poésies et des conférences essayaient de remuer la population de Bristol, la capitale de l’ouest. Ces jeunes gens qui protestaient hardiment contre la guerre, contre le ministère, contre l’église et la société établies, c'étaient Robert Southey et Samuel Taylor Coleridge. Leur tapageuse renommée, l'enthousiasme de leurs partisans qui les considéraient comme des apôtres, l’indignation des tories qui voyaient en eux de dangereux jacobins, attirèrent vite l’attention sympathique de Wordsworth. Il vit pour la première fois «ces deux jeunes hommes extraordinaires (1) »

(1) Extrait d’une lettre de Wordsworth à Mathews, citée par Gillman, Life of Coleridge, p. 74.

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dans l’automne de 1795 à Bristol. Et si le départ de Southey pour le Portugal interrompit vite ses relations avec l’un, il ébaucha dès lors avec Coleridge une des amitiés de poètes les plus étroites et Les plus fécondes (1).

Par sa naissance, par son caractère, par les circonstances de sa Jeunesse, Coleridge était, peu s’en faut, l’antithèse de Wordsworth. De deux ans et demi plus jeune, il était né dans un village du comté de Devon. C'était un Anglais du midi, tandis que Wordsworth était un Anglais du nord. L'un était issu de « l'Italie anglaise », l’autre appartenait presque à l’Ecosse. La plupart des traits réels ou fictifs dont chaque nation se plaît à distinguer les habitants de ses zones extrêmes ressortaient chez eux avec relief. Les types opposés du Marseillais et du Flamand, du Normand et du Gascon ont leur équivalent de l’autre côté de la Manche. Autant Wordsworth était raide et âpre, concentré et tenace, dénué de souplesse et de flexibilité, cachant ses ardeurs sous un air de froide réserve, ménager de ses dons grâce à un esprit natif d'économie intellectuelle, autant Coleridge était expansif, prompt à l’enthousiasme, d’abord séduisant, mais faible de caractère, enclin aux découragements brusques, capable de fiers élans mais non d’efforts continus, causeur merveilleux aux œuvres presque toujours inachevées, souvent médiocres, généreux au point d'ignorer, dans les domaines de

(1) Le moment de la première rencontre de Coleridge et de Wordsworth a été fort discuté. La date exacte est entre septembre et le 14 novembre 1795. Dans une note sur ses Vers écrits à Shurton Bars en septembre 1795, Coleridge signale un emprunt fait à la Promenade du Soir. Sur un exemplaire de ses Poèmes (édition 1797) il a ajouté à la main au même endroit : « Cette note fut écrite avant que j'eusse jamais vu M. Wordsworth, atque utinam opera ejus tantum noveram.(Coleridge’s Poetical Works, ed. Campbell, 1893, p.577). D'un autre côté, dans une lettre à Wrangham du 20 novembre 1795, Wordsworth envoyant des vers satiriques a son ami, signale dans le nombre deux vers « qui lui furent donnés par Southey, un ami de Coleridge. » (Unpublished Letters of Wordsworth and Coleridge, Athenæum, 8 déc. 1894). En mai 1796 Coleridge écrivant a Thelwall parle de Wordsworth comme « d’un ami très cher. » Vers la même date il envoie à Lamb le manuscrit du Crime et Chagrin de Wordsworth.

l'esprit, la différence entre le tien et le mien, puisant mgénument dans les idées d’autrui comme dans un trésor commun, plus souvent versant les siennes à ses amis, voire même à des connaissances d’un jour, sans mesure, sans regret, sans jalousie, faisant vivre presque une génération entière du surplus de ses études, de ses méditations et de ses rêves.

Il tenait de son père qu’il a comparé au « curé Adams » de Fielding, avec certain pédantisme aimable, une humeur excentrique et des absences d’esprit singulières. Sa bizarrerie se manifesta dès l'enfance, s’il est vrai qu’il ait eu une enfance. Il ne joua pas et de très bonne heure préféra au mouvement la pensée et la sensation. Aussi a-t-il sa place marquée parmi les petits prodiges. À dix ans, éloigné de sa famille et placé dans un collège de Londres, Christ’s Hospital, il fut abandonné sans contrepoids à son penchant pour les travaux intellectuels.

Rien ne ressemble moins au rustique collège de Hawkshead que la vénérable mais triste demeure où languit Coleridge, en pleine Cité, avec son enceinte de hautes et noires maisons, ouvrant non sur les prés, mais sur la rue mouchetée de passants affairés. Saisi par le contraste que cette vie d’écolier offrait avec la sienne, Wordsworth a pu dire que Coleridge et lui « avaient êté nourris et élevés comme dans des éléments divers (1) ». Loin de sa campagne natale qu'il regrettait, loin des siens, pareil à un enfant abandonné, Coleridge grandit mélancoliquement dans son collège, mal nourri, soumis à une discipline rigoureuse, avec des maîtres dont l’un resta désormais pour lui le type de la brutalité et, jusqu’à la vieillesse, revint souvent le fouetter en songe. Son seul plaisir fut dans l'étude, dans la lecture, dans l’abstraction qui l’enlevait à la dure vie réelle. Il préféra parmi les écrivains les philosophes et, parmi les philosophes, les plus mystérieux et Les plus abstrus. A dix-sept ans,il était néo-plato-

(1) Prélude, VI, 254-255,

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nicien et il dévoilait à ses condisciples, « avec des intonations douces et profondes, les mystères de Jamblique et de Plotin (1) ». Il trouvait la, pour son ennui, une sorte de calmant auquel il recourra de nouveau, dans sa maturité, aux heures de désespé rance, de même qu'il fera usage de l’opium pour soulager ses souffrances physiques.

Ge tableau de l’enfance de Coleridge, quoique tracé surtout d’après lui-même, pourrait bien être un peu plus sombre que nature. Mais 1l importe peu ici de savoir jusqu’à quel point la teinte noire y est en excès. Ce qui importe et ce qui est certain, c’est que telle était l’image que Goleridge conservait de ses premiers ans lorsqu'il se lia avec Wordsworth et telle la peinture qu'il en fit à son ami. Plus ou moins consciemment, par un besoin de contraste artistique, les deux jeunes gens furent portés à exagérer encore, en les exprimant, les caractères opposés de leur jeunesse, Wordsworth dans le sens de la joie, Coleridge dans le sens de la tristesse. Le Prélude, nè en partie de ces entretiens, marque nettement dans maint passage l’influence qu’eut sur la pensée de l’un et de l’autre ce parallèle antithétique.

A partir du jour où Coleridge quitta son collège pour Cambridge, 1l semble que la différence s’atténue. À s’en tenir aux apparences, il semble même que son esprit ait dès lors suivi le même cours que celui de Wordsworth. Comme Wordsworth, Coleridge fut ensemble républicain, poète et philosophe. Comme lui il s’enthousiasma pour la Révolution française, s’indigna de la guerre, combattit en vers et en prose contre le monde tyrannique et mauvais. Comme lui, il fut quelque temps l’admirateur de Godwin dont la voix, disait-il, « au jour orageux de la Passion, quand j'errais perdu sur la lande glaciale de la

(1) Christs Hospital five and thirty years ago. Charles Lamb, Essays of Elia.

Détresse, ordonna à la forme radieuse de la Justice de venir audevant de moi et m’apprit que son nom était le Bonheur (1) ». Comme lui, sentant la vanité de la lutte,il projeta de se retirer loin d’une société détestée, où il n’y avait pas place pour les âmes généreuses et indépendantes.

Mais sous ces ressemblances de surface, quelles différences profondes et persistantes! Alors que Wordsworth, faisant deux parts de Jui-même, n’avait livré aux chimères que sa pensée, Coleridge les avait prises en plus pour guides de ses actes. Sa vie, sans plan arrêté, dérivait au hasard des impulsions. Sa conduite était une improvisation continuelle et déconcertante. Il semblait n’agir que par boutades. Au collège il avait pris un beau jour la résolution d’entrer comme apprenti chez un cordonnier. À Cambridge, au moment même où il déclamait contre la guerre et l’armée, il s'était brusquement engagé dans les dragons, pour des causes obscures, sans doute à la suite de quelques débauches mêlées de remords. Et peu après, alors que Wordsworth pour se garder libre concevait le simple projet, bientôt réalisé, de vivre avec sa sœur dans un hameau d’Angleterre, Coleridge associé à quelques jeunes républicains formait le plan grandiose d'une Pantisocrate, société de philosophes, sorte de phalanstère qui s'installerait dans le nouveau monde, sur les bords libres de la Susquehanna. Ce beau dessein n’aboutissait qu'à un mariage fait à la légère, en vue de la colonisation, et pour obtempérer aux statuts de la Pantisocratie. Rendu plus modeste par cet insuccès, Coleridge devait se fixer au début de 1797 à Stowey dans une petite ferme où il se proposait, bien qu’il ne sût pas le premier mot des travaux rustiques, de nourrir sa famille en cultivant du blé et des légumes, et en gagnant quelque argent le soir à des travaux littéraires. Autant de projets morts presque aussitôt que nés,

(1) Sonnet à William Godwin, du 10 janvier 1795.

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conçus dans une heure d’exaltation, abandonnés comme impraticables des le lendemain. Gette course folle, avec ses soubresauts, ses heurts et ses chutes profondes, ressemble peu à la marche lente et sûre de Wordsworth. L'un et l’autre avaient renoncé à cheminer sur la grande route banale, mais Wordsworth seul avait d’abord fait choix du sentier qu’il prendrait à la place, résolu à le suivre jusqu’au bout et sachant où il menait,

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L’incohérence manifeste de la vie de Coleridge, la vue de ses ambitieux programmes d'ouvrages jamais écrits ont empêché de rendre justice à l’unité de sa pensée. En dépit de toutes les apparences, Coleridge n’a fait dans toute son œuvre que cher cher, trouver, puis répéter à satiété une pensée unique. Dès le début 1l avait essayé de faire ce qu’il devait tenter ensuite avec une conscience de plus eu plus claire : fondre ensemble, rétablir dans leur union ancienne la religion et la philosophie. Malgré la hardiesse, la violence même des opinions qu’il émettait, Coleridge était resté religieux profondément. Et de là vient que ses idées politiques ou sociales, alors même qu’elles étaient d’accord avec celles de Wordsworth, rendaient un son tout différent, Ce n’était pas en France et à la suite des philosophes qu’il était devenu partisan de la Révolution. C'était à Cambridge, sous la conduite des dissidents unitaires dont le plus illustre était Priestley. Celui-ci qui passait en Angleterre pour un librepenseur dangereux avait étonné les savants de Paris par sa foi inébranlée dans la révélation. Ce chimiste demeuré chrétien leur paraissait une añomaälie. Il avait beau sacrifier les dogmes

du péché originel, de la rédemption et de la divinité du Christ, la Bible n’en restait pas moins pour lui le livre de vérité. Il réclamait bien le droit d’user librement de la raison individuelle pour l’interpréter, mais il ne songeait nullement à employer cette raison pour la combattre. IL voyait dans la Révolution française l’accomplissement des prophéties, la venue du millénaire promis. C’est ce même esprit d'enthousiasme à Ja fois religieux et humanitaire dont Coleridge était animé.

Sans doute Coleridge n’était pas encore, quand il se lia avec Wordsworth, en pleine possession de sa philosophie mystique. Il lottait alors de doctrine en doctrine. Il était allé de Priestley à Godwin. Il se détachait de celui-ci vers le printemps de 1796 considérant « ses principes comme vicieux et son livre comme un entremetteur au service de la sensualité (1) ». Il annonçait l'intention de «disséquer ce système d’orgueil ». Mais ses hésitations ne finissaient pas pour cela. Les noms dontil baptisa ses enfants témoignent de ses tâtonnements. Un fils lui naissait en septembre 1796 qu’il nommait Hartley, du nom du médecin philosophe, le théoricien de l’association mécanique des idées. Un autre fils, né le 16 mai 1798, devait recevoir le nom de l’idéaliste Berkeley. Dans l'intervalle Coleridge se passionnait pour Spinoza dont il commentait avec enthousiasme à Wordsworth, dans les débuts de leur amitié, les formules sur le Dieu-Nature. Toutefois, dès cette époque, Goleridge avait extrait de ses lec— tures très diverses et très nombreuses certaines notions préférées qui, sans constituer encore un système complet, préparaient en lui l’état d'esprit propre à recevoir le mysticisme. Parmi ces lectures l’une des plus fécondes avait été celle des néoplatoniciens de l’école d'Alexandrie qui l’avaient séduit des le collège et qui lui avaient révélé la toute-puissance de l’extase, de lintuition, de l’amour divin. Non moins précieuse fut pour lui la

(1) The Waichman, n° 5.

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