‹ La Jeunesse de William WordsworthChapitre 38 sur 57 · LOER · texte numérisé non relu

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connaissance des théosophes Jacob Boehme, Georges Fox et Swedenborg. Les écrits de ces illuminés, dont s’inspiraient alors Saint Martin en France et Schelling en Allemagne, empêchèrent l'esprit de Coleridge de « s’emprisonner dans l'enceinte d’un unique système dogmatique ».

Ils contribuèrent, dit-il, à me tenir le cœur vivant dans la tête; ils me donnèrent le pressentiment indistinct, mais fermentant et actif, que tous les produits de la pure faculté de réflexion étaient frappés de mort ; qu’ils étaient comme les branches et les rameaux en hiver dans lesquels il fallait que la sève fût lancée, venue d’une racine jusqu'où je n'avais pas encore pénétré, si j'attendais d’eux pour mon âme une nourriture ou un abri. S'ils n'étaient pour moi trop souvent qu’un nuage de fumée mouvant dans la journée, ils étaient toujours une colonne de feu durant la nuit, pendant mes vagabondages dans les déserts du doute, et ils me permettaient de

longer, sans les traverser, les solitudes sablonneuses de l’incrédulité absolue (1).

Ainsi éveillée de bonne heure, la défiance de Coleridge envers «les produits de la pure faculté de réflexion », d’abord vague et mal affermie, deviendra une forte doctrine cohérente sous l’influence de Kant. Il commença à connaître les écrits de «l’illustre sage de Kônigsberg » dans son voyage en Allemagne, à la fin de 1798, et il en continua l’étude dans les années qui suivirent. Quand son initiation fut complète, vers 1801, il salua en Kant le maître longtemps et jusqu'alors vainement cherché. Il s’empara avec joie des idées qui, dans le système du philosophe allemand, étaient en harmonie avec ses propres tendances mystiques. Il se réjouit d’y trouver fixée « par une chaîne de logique adamantine » les limites de l’entendement et restituée à la conscience la garde des lois morales. Ce fut la base même de la doctrine qu’il se donna pour mission d’enseigner à ses compatriotes et sur laquelle il s’efforça de reconstruire la religion anglicane.

(1) Riographia literaria, ch. x1.

Dans ces idées et dans cette nature d’esprit tout était nouveau pour Wordsworth. Quel contraste entre Goleridge et les amis qu'il avait eus jusque-là ! Pour Beaupuy, la religion était l’ennemie de la liberté et du progrès. Elle n’était pas jugée autrement par William Mathews qui, depuis le retour de Wordsworth en Angleterre, était son ami le plus intime et son correspondant le plus régulier.

Mathews, que Wordsworth avait connu à einer Ps était le fils d’un libraire de Londres, calviniste strict, dont la demeure était le rendez-vous d’une bande de fanatiques de bas étage, et qui,sincère lui-même, se laissait gruger par ses coréligionnaires. La rigide hypocrisie qui régnait dans la maison paternelle devait inspirer un tel dégoût aux enfants que l’aîné, William, en garda toute sa vie l’horreur de la superstition et du fanatisme. Quant au second, Charles, il s’échappa du toit paternel pour entrer au théâtre et devint l’un des meilleurs acteurs comiques de sa génération. William Mathews, grand travailleur, sachant six langues, passionné pour les mathématiques, refusa comme Wordsworth de prendre les ordres auxquels il était destiné et préféra mener à Londres une vie précaire, faisant son droit et écrivant dans les journaux. Le besoin le força à s’expatrier. Il alla chercher fortune à Tabago où la mort le prit au bout de quelques mois, en 1801. Une lettre écrite par lui à son frère, peu de temps avant de mourir, est si caractéristique des sentiments de cet ami de Wordsworth dont les biographes n’ont rien dit, qu’il est utile de la donner. Dans son île lointaine, Mathews n’a qu’une pensée, celle de prémunir la femme de son frère l’acteur contre la « superstition et le bigotisme religieux ».

Toute l’histoire du genre humain n'est que le récit des funestes et malfaisants effets de ce tyran diabolique, qui a uniformément fait sa proie des quelques êtres éclairés qui ont osé lever la tête contre l’oppresseur de leurs frères affligés; et qui a rongé les entrailles mêmes de la vie sociale. Il n’est pas une partie du globe qui ne gémisse en ce moment même sous

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COLERIDGE 331 la pression de ce fléau ; et quelque forme qu'il revête, il s’arroge toujours le privilège de l’infaillibilité, et ses fidèles, de quelque secte qu’ils soient, damnent en masse tout le reste du monde. Etre exempt de superstition est le premier bienfait dont nous puissions jouir. La religion sous une forme ou sous une autre semble nécessaire à l'existence politique, Le sage rit des erreurs du vulgaire, et, dans la pure contemplation d’un Auteur bienveillant de tous les êtres, trouve ce bonheur que les autres cherchent en vain dans ces parades et ces cérémonies dont ils croient que le Créateur est charmé. S'il est charmé de quelque effort des faibles mortels, ce doit être quand ils imitent sa perfection par une bienveillance et une bonté mutuelles (1),

A défaut d’autres écrits de Mathews, on peut se faire par cette lettre une idée de ce qu’avaient été ses entretiens et sa correspondance avec Wordsworth. Mathews et Wordsworth attaquaient la religion au nom de la raison. Coleridge, tout hésitant qu’il fût encore, commençait déjà à attaquer l’entendement au nom de la religion. Si Coleridge déclame encore çà et là contre la superstition, ailleurs il se rétracte et déjà lui rend hommage. S'il lance aujourd’hui un journal avec cette devise : savoir c'est pouvoir, il commence une allocution à ceux dont il désire faire ses abonnés par ses mots : «Je suis loin d’être convaincu qu’il soit permis à un chrétien de lire des journaux ou autres productions d’un intérêt purement politique et temporel (2) ». Si la passion des spéculations désintéressées dont il ne se défit heureusement jamais lui fait hasarder dans la conversation les sentiments les plus profanes, il n’exprime dans sa poésie, où il met le meilleur de lui-même, que fervente piété,

Wordsworth fut naturellement l’un des premiers à recevoir de la bouche de Coleridge la vérité nouvelle à mesure que celuici la découvrit. Ce ne furent d’abord que des fragments élo-

(1) Lettre du 5 juin 1801, Memoërs of Charles Mathews, comedian, by Mrs: Mathews, 4 vol., 1839, I, p. 321-322.

(2) Biographia literaria, ch. x.

Univ. DE LYoN. — Leaouis, 22

quents d’où quelques idées se détachèrent en relief et entrèrent en son esprit profondément tout en se modifiant pour s’adapter à ce milieu différent.

La première rencontre de ces deux hommes est caractéristique. Chacun d'eux y apportait la meilleure œuvre qu’il eût encore produite. Wordsworth y lut Crime et Chagrin; Coleridge ses Méditations religieuses (1).

Ces Méditations étaient un hymne à Dieu dont le nom est Amour. Tout homme peut, comme le Christ, s’élever par l’amour jusqu’à devenir Dieu en mourant, s’annihiler dans le sein de Dieu qui est son identité, qui est tout en tout, « l'essence de la Nature, son esprit, son énergie (2) ». « C’est le sublime de l’homme, de savoir que nous sommes des parties d’un merveilleux ensemble ! C'est la ce qui fait la fraternité humaine (3). » A la pensée que Dieu seul existe, le mal n’étant qu’une apparence passagère, toutes les craintes s’évanouissent. Celui qui sait cela « aime toute la création, la bénit et la déclare tres bonne (4) ». Toute terreur vient de la superstition. Le prêtre cache Dieu. C’est lui qui stimule et bénit ces rois méprisables ligués contre la France au nom de Jésus, l’homme d’amour. Mais ces prêtres et ces rois sont eux-mêmes les agents inconscients d’un bien inconnu. Tout, crimes et vices, sert à édifier le Bien. Ge sont les désirs de luxe, c’est la cupidité et l'ambition qui ont aidé l'homme à s’élever au-dessus de son premier état sauvage; ce sont « les besoins sensuels qui ont désensualise l'âme (5) », l'habituant à prendre plaisir à son activité. Ce sont les passions mauvaises qui, transformées sous l’influence de la Religion, sont devenues les énergiques auxiliaires de la vertu.

(1) Religious Musings, a desultory poem written on the Christmas Eve of

(2) Tbid., v. 48.

(3) Zbid., v. 126-129.

(4) Tbid., v. 112-113.

(5) Ibid., v. 209-210.

Puis ont paru Bardes et Philosophes, amenant la Science et la Liberté, fille de la Science. Voici enfin la multitude misérable qui s’avance en masse vers le jour, vu seulement jusqu'ici par l’élite humaine. C’est l’approche du millénaire. Mais c’est hors de la terre, c’est dans un monde de pure intelligence que l’homme atteindra au bonheur. Cette vie terrestre n’est qu’une vision, et cette vision n’est que l’ombre de la vérité.

Joignez à cette explosion de mystique allégresse d’autres vers déja écrit où s’exprimait une sorte de panthéisme poétique, Dans la Ælarpe éolienne, par exemple, Coleridge décrivait une harpe mise à la fenêtre de la chaumière où s'étaient écoulés les premiers mois de son mariage, et qui vibrait à tous les vents. De même, tout lui semblait harmonie dans l’univers ; il lui eût été impossible « de ne pas aimer toutes choses dans un monde si plein de joie où la brise chante, où l’air immobile et muet est une musique endormie sur son instrument (1). » Et il se demandait « si tous les êtres animés ne sont pas des harpes organiques diversement façonnées qui vibrent de pensée, quand passe sur eux, plastique et vaste, la même brise intellectuelle qui est à la fois l’Ame de chacun et le Dieu de tous (2). » Coleridge ne s’était pas plus tôt posé cette question qu’il rétractait dans le même poème cet accès d'orgueil humain, pour retourner à la foi humble qui adore avec un respect soumis l’Incompréhensible. Wordsworth allait reprendre l’idée de son ami et la faire sienne.

Mais dans sa Destinée des nations, Coleridge approchaïit davantage des pensées auxquelles il devait se tenir plus tard. Le poème s’ouvrait par une image platonicienne :

« Tout ce qui frappe les sens corporels est pour moi symbolique ; c’est un immense alphabet fait pour des esprits enfantins,

(1) The Eolian Harp, 1795, v. 30-33.

(2) Ibid., v. 49-48.

et nous sommes placés dans ce bas monde le dos contre la réalité radieuse pour apprendre, sans blesser notre vue trop délicate, à connaître la substance par son ombre (1). » La substance de tout est Dieu, ou l'Amour infini perçu par le seul amour; de là mépris pour ceux qui cherchent la vérité par le seul raisonnement : « Il est des hommes qui s’estiment plus libres lorsqu’à cette sphère grossière et visible ils enchaînent la pensée ailée, raillant tout essor, orgueilleux de leur petitesse. Et ils se dupent avec le son creux des termes savants, avec leurs fluides subtils, leurs chocs d’atomes, leurs essences, leurs outils qui travaillent d'eux-mêmes, leurs effets sans cause, et tous ces aveugles omniscients, ces tout-puissants esclaves qui chassent Dieu de la création (2). » Au contraire, il se sentait attiré vers l’Imagigination suspecte aux philosophes, vers la Superstition méprisée par eux : «La Fantaisie est la puissance qui, la première, tire de la sensualité l'esprit ténébreux et lui donne des jouissances nouvelles. Elle l’enfle d’une activité déréglée ; peuplant les airs de craintes obscures d'êtres invisibles, elle l’émancipe de la servitude plus grossière de l’impulsion présente, lui apprend à se maîtriser, en attendant que la Superstition de sa main inconsciente place la Raison sur son trône (3). »

L'amour loi du monde, Dieu âme de l'univers, l'intuition substituée à l’analyse et au raisonnement pour atteindre la vérité, les choses visibles considérées comme les symboles de la réalité, tous les êtres, y compris les animaux et les fleurs, regardés comme «des Monades de l'Esprit infini (4) », autant de conceptions surprenantes pour Wordsworth. L'élève triste de Christ’s Hospital fournissait au joyeux écolier de Hawkshead les assises sur lesquelles celui-ci devait construire son optimisme et

(1) The Destiny of Nations, v, 18-22.

(2) Thid., v. 26-34.

(3) Zbid., v. 19-87.

(4) Religious Musings, v. 408.

sa religion-de la nature ; ou plutôt il lui donnait la pensée d’une vaste synthèse, Si vaporeuses que fussent les rêveries de Goleridge, elles saissisaient par leur nouveauté et leur ampleur celui qui à cette date était «ax moins un demi-athée » et qui n’avait jamais tenté d’aussi lointaines explorations.

Par-dessus tout le reste (1), Wordsworth aima dans les Méditations religieuses, bien qu’elle ne fût point sienne, cette vision de la terre régénérée par le retour de la Foi pure et de l'humble Piété, triomphantes de l’athéisme, et cette description des joies journalières de l’homme en contact constant avec les CIeUXx :

(L'homme jouit maintenant de) ces délices qui volent vers la terre, visiteuses autorisées, lorsque, pendant quelque jubilé solennel des saints, les portes de saphir du Paradis s’ouvrent toutes grandes, et qu’il sort de là, en détachements épars, des airs chantés par les séraphins, et des odeurs ravies aux couches d’amarante, et des brises ambrosiaques qui sur leurs ailes rafraîchies s’élancent des ondes cristallines du fleuve de vie! L'homme de bien favorisé les perçoit dans sa promenade solitaire, et son esprit silencieux boit un étrange bonheur qu'il reconnaîtra dans le ciel (2).

(1) Lettre de Goleridge à Thelwall, du 13 mai 1796 : « Un de mes plus chers amis qui est à mon sens le meilleur poète de ce temps... croit que les vers 364- 375 et 403-428 sont les meilleurs du volume, qu'ils valent à eux seuls tous les autres. Et cet homme est un républicain et pour le moins un demi-athée. » Ce sont ces vers que nous citons et traduisons, tels qu’ils se trouvent dans l'édition originale de 1796.

(2) .…. Such delights

As float to earth, permitted visitants !

When on some solemn jubilee of Saints The sapphire-blazing gates of Paradise Are thrown wide open, and thence voyage forth Detachments wild of seraph warbled airs, And odors snatch’d from beds of amaranth, And they, that from the chrystal river of life. : Spring up on freshen’d wing, ambrosial gales ! The favor’d good man in his lonely walk Perceives them, and his silent spirit drinks

= Strange bliss which he shall recognize in heaven.

(Religious Musings, v. 364-375, Poems on various subjects, 1796.)

Il admira cette vue prophétique de la fin du monde s’abimant dans le sein du Christ (1) :

O années où viendra la prééminence bénie des Saints! vous qui passez devant le regard ravi du prophète, resplendissantes comme les gloires du trône de jaspe qui ruissellent à travers les ailes magnifiques dont les esprits adorateurs voilent leur face! O vous, années bénies ! vous devez finir, et tout l'au-delà est ténèbres ! Hauteurs très étranges ! d’où l'imagination retombe, . avec un vain battement d’ailes. Car quel homme né de la femme peut peindre l’heure où, saisi au milieu de sa course, le soleil s’obscurcira, rendant le plein midi spectral ! Quel homme né dela femme peut imaginer dans les plus effrénés élans de sa pensée, comment le démon au noir visage, aux yeux rouges, étendu sous les pieds chancelants de la nature, gémit dans son sommeil fiévreux, — destiné à se réveiller le jour où des tourbillons de feu tonneront son nom terrible et où les anges lui crieront : Destruction !

(1) O Years ! the blest preeminence of Saints ! Sweeping before the rapt prophetic gaze Bright as what glories of the jasper throne Stream from the gorgeous and face -veiling plumes OfSpirits adoring ! Ye, blest Years! must end, And all beyond is darkness! Heights most strange ! Whence Fancy falls, fluttering her idle wing. For who ofwoman born may paint the hour, When seiz'd in his mid course the Sun shàll wane Making noon ghastly ! who of woman born May image in his wildly-working thought, How the black-visag’d, red-eyed Fiend outstretcht Beneath th’unsteady feet of Nature groans In feverish slumbers — destin’d then to wake, When fiery whirlwindsthunder his dread name And Angels shout, Destruction ! How his arm The mighty Spirit lifting high in air Shall swear by Him, the ever-living One, Time is no more!

Believe thou, O my soul,

Life is a vision shadowy of Truth, And vice, and anguish, and the wormy grave, Shapes of a dream ! The veiling clouds retire, And lo! the Throne of the redeeming God Forth flashing unimaginable day Wraps in one blaze earth, heaven and deepest hell. (Zbid., v. 103-428.)

Comment le formidable Esprit brandissant son bras haut dans l'air jurera par l'Eternel que le Temps n’est plus!

Crois donc, Ô mon âme, que la vie est une vision, ombre de la Vérité, et quele vice et l'angoisse, et le tombeau rongé des vers, sont les formes d’un rêve! Les nuages qui voilent se retirent, et voiei que le trône du Rédempteur d’où jaillit un inimaginable jour enveloppe d’un seul flamboiement la terre, le ciel et les profondeurs de l'enfer.

Wordsworth se sentit soulevé de terre par le souffle de ces effusions véhémentes. Bien qu’elles ne dussent pas exercer sur lui immédiatement d'influence apparente, elles allaient peu à peu l’amener à élargir sa pensée et à prolonger jusque vers le mystère des méditations qui n'avaient encore eu que l'heure présente et le monde sensible pour objet.

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Mais Coleridge fit peut-être plus d’abord par l’admiration qu’il éprouva que par celle qu’il inspira. L’événement de sa première entrevue avec Wordsworth fut l’accueil enthousiaste qu'il fit au poème de son émule. Il s’était formé une idée déjà grande du talent de son visiteur. Un des premiers à lire les Æ'squisses descriptives, il avait été le seul peut-être à soupçonner en les lisant qu’un grand génie original avait émergé au-dessus de l'horizon. Ce soupçon se changea en certitude dès qu’il eut entendu Wordsworth lui réciter d’une voix passionnée son poème de Crime et Chagrin. Pour s'expliquer l'enthousiasme de Coleridge et la nature de cet enthousiasme, il faut ici traduire le passage le plus remarquable de ce poème dont l’analyse a été donnée précédemment. |

Les progrès accomplis par Wordsworth en deux années sont merveilleux. Plus d’obscurités. « Plus de pensée, ni de diction

forcée ; plus d’encombrement ni de turbulence dans le style (1) ». La stance spensérienne plus propre à la description a remplacé le distique. D’un autre côté, l'homme n’apparaît plus dans la nature comme un intrus; il est au centre des choses et celles-ci ne s'offrent au lecteur que réfractées par son esprit. Voici le début du poème où est décrite la marche nocturne du soldat licencié que la misère a rendu criminel :

Un voyageur sur la lisière de la plaine de Salisbury Poursuivait sa marche errante, les pieds demi-nus ;

Son corps était courbé, mais non comme pour s’aider

Du bâton qu’il portait, car son air et sa mine

Etaient robustes, bien que sa joue semblât rongée par le souci A la fois du temps à venir, et du temps envolé au loin;

Ses maigres cheveux gris tombaient en boucles éparses ;

Il portait une tunique rouge de soldat,

Mais fanée et toute couverte de pièces et de morceaux.

Tandis qu’il voyageait ainsi, mené plus loin de pas en pas,

Il vit et dépassa une auberge imposante, trop sûr

Que dans une telle maison il n’y avait pas de bienvenue pour lui. Nulle enseigne portant les mots qui attirent les nécessiteux

Ne pendait là; nul bouchon ne disait au vieillard, au pauvre

Et à l’abandonné : « Ici tu trouveras un ami! »

Les grappes de raisin pendantes luisaient au-dessus de la porte;

I] lui faut cheminer encore, peut-être jusqu’à la tombée de la nuit, Où que les mornes routes étendent leur blanche ligne nue.

(1) Biographia literaria, ch. vr. Je cite à dessein le jugement de Coleridge, car Guilt and Sorrow n'ayant paru qu'en 1842, on pourrait croire que la supériorité de ce poème sur les précédents vient de retouches tardives. Si Wordsworth en a fait, elles ont dû être rares et sans importance ; sauf vers la fin du poème, changée pour des raisons morales.

Il faut remarquer aussi que c’est dans ce poème l’histoire du meurtrier et non celle de la vagabonre qui enthousiasma Coleridge, Biographia literaria, ibid.

IT

Les nuages amoncelés s’enflammèrent d’une rougeur orageuse,

En raies qui divergeaient au loin et montaient haut dans le ciel,

FH avait depuis longtemps dépassé l'auberge ; le clocher lointain

Qui, toutes les fois qu'il s'était retourné, avait arrêté ses yeux,

S'était perdu, bien qu'il le cherchât encore du regard, dans le ciel vide. Perplexe et désolé il regarda autour de lui

Et c’est à peine s’il put découvrir quelque trace de l’homme,

Sauf des champs de blé qui s’étendaient et s’étendaient encore, sans ss Mais où vivait le Semeur, rien ne l’indiquait nulle part,

Nul arbre n’était là, nulle prairie à la verdure riante,

Nul ruisseau pour mouiller ses lèvres ou charmer son oreille ; De longues files de meules de blé apparaissaient çà et là, Mais nulle habitation dont la vue ranimât son cœur.

Quelque ouvrier des champs, se dit-il, est peut-être ici près ; Et alors il envoya un faible appel — en vain ;

Nulle voix ne lui fit réponse ; il ne put entendre

Que les vents bruissants parmi les champs de blé vert,

Ou sifflant à travers l'herbe maigre le long de la plaine inculte.

Longtemps ilavait cru que chaque pente successive

Cachait quelque chaumière, où il pourrait aller

Se reposer; mais déjà sous la voûte assombrie du ciel

Les corneilles filaient-près de lui en tourbillonnant, emportées vers leurnid. Ainsi averti, il chercha une de ces épines touffues où s’abrite le berger, Ou quelque hutte pour garantir sa tête de l’orage.

Mais c’est en vain qu’il chercha ; car maintenant, sauvage, désolé,

Et vide, un vaste désert s’étendait autour de lui;

Et il craignit que le sol humide et froid ne dût être sa seule couche.

Q2 = [eà

Depuis son crime, nul lieu n’avait été pour lui

Si solitaire, qu’il n’en pût sortir une angoisse

Venue du dehors pour s'ajouter à sa désolation intérieure.

Or, comme il cheminait toujours, un funèbre cliquetis

De chaînes remuées retentit dans ce désert.

Il regarda et vit sur un haut gibet

Un corps humain qui se balançait dans les fers,

Soulevé par les tourbillons de la tempête ;

Et, les ailes étendues, un corbeau venait souvent voler alentour.

C'était un spectacle que nul ne pouvait voir

Dans un lieu si sauvage, sans frissonner de peur ;

Non seulement il lui rappela soudain

Tout ce qu’il avait craint de l'homme, mais il éveilla en lui le cortège Des fantômes de l’esprit, horribles autant que vains.

Les pierres, comme pour le couvrir et le cacher au jour,

Roulaient derrière son dos le long de la plaine vivante ;

Il tomba et resta étendu sans conscience ni mouvement ;

Mais, quand la crise eut passé, il poursuivit faiblement son chemin.

Comme un homme dont une frénésie habituelle enflamme le cerveau Doit à l’accès dans lequel son âme a été ballottée

Un repos plus profond, quand l'accès se retire ;

Tout de même les cruels fantômes qui avaient traversé

Ses sens, soudain perdus dans le vide,

Laissèrent son esprit aussi calme qu’un profond fleuve nocturne.

Et, si on l'avait abordé alors, il n’eût semblé ni absorbé dans sa pensée Ni chagrin, ni troublé intérieurement,

Au voyageur qui lui eût parlé de quelque sujet indifférent.

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