‹ La Jeunesse de William WordsworthChapitre 5 sur 57 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

COCKERMOUTH (1770-1778)

Du côté paternel, une longue lignée de yeomen ou propriétaires cultivateurs fixés au sud du comté d’York dès avant la conquête normande, gens considérés dans leur paroisse de Peniston, dont les chartes enregistrent à mainte reprise leurs noms ; du côté maternel, un grand homme, Richard Crackanthorpe, « l’un des théologiens les plus habiles et les plus savants de l’époque la plus érudite de la théologie anglaise, le règne de Jacques L* (1) » ; c’est là à peu près tout ce que nous savons des

aïeux de Wordsworth. Pour qui serait curieux de symboles, il en apparaîtrait un sans doute dans cette ascendance de l’homme

(1) Christopher Wordsworth, Memoirs of William Wordsworth (2 vol,

Londres; 14851), ch; 1.

ST

qui devait fondre ensemble la théologie et la campagne pour en composer la forme la plus complète et la plus orthodoxe de Ja religion de la nature.

Des parents mêmes de Wordsworth, on ne sait que peu de chose. Son père, homme énergique et intelligent, était avoué à Cockermouth, dans le Cumberland. IL fut en outre, en 1766, : nommé par Sir James Lowther, futur comte de Londsdale, régisseur de son manoir et de sa forêt d’Ennerdale. La même année, il épousa la fille d’un mercier de Penrith, Anne Cookson. Les deux époux étaient fort jeunes. Le mari avait vingt-cinq ans, la femme dix-neuf. De leur mariage naquirent en huit ans cinq enfants. Le second fut William Wordsworth, né le 7 avril 1770.

La petite ville de Cockermouth, où il vit le jour, n’a guere aujourd’hui d’autre mérite poétique que celui de lui avoir donné naissance. Lors même que nous faisons effort pour la débarrasser un instant par la pensée des manufactures qui s’y sont multipliées depuis la fin du siècle dernier, elle nous apparaît, à l’une des entrées du beau pays des lacs, comme la gardienne sans joie de ce paradis anglais dont elle peut seulement, par un temps clair, apercevoir les premiers sommets lointains. Le Derwent, il est vrai, la traverse, mais ce n’est pas à cet endroit qu’il mérite d’être appelé « la plus belle de toutes les rivières (1) ». Aussi, Wordsworth qui se déclare « privilégié quant au lieu de sa naissance (2) » pourrait-il être soupçonné d’un premier délit d’optimisme — il en commettra beaucoup d’autres — si en vérité quelques pelouses vertes et une eau courante ne contenaient pas pour le petit enfant tous les éléments des suprèmes délices.

La maison qu'habitaient les Wordsworth est encore debout. C'est une assez vaste bâtisse carrée, un peu froide d’aspect,

(1) Prélude, 1, 270.

(2) Tbid., 303.

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mais qui doit au voisinage de plus humbles demeures un certain air seigneurial. Située dans la grande rue de Cockermouth, elle s'ouvre par derrière sur un jardin en terrasse qui s’étend jusqu'au Derwent. C’est sur cette terrasse et dans les près dominés par elle que se transporte d’abord l’imagination du poète, cherchant dans son passé les germes de son amour pour la nature, « La plus belle de toutes les rivières aimait à mêler ses murmures à la chanson de ma nourrice. De ses aunes ombreux et de ses chutes sur les pierres, de ses gués et de ses bancs de sable, elle envoyait une voix qui coulaul le long de mes rêves. O Derwent! serpentant parmi les pâturages herbeux que je regardais des bras de ma nourrice, tu faisais une musique incessante qui ajoutait pour moi une douceur de plus aux douces pensées du premier âge, et tu me donnais parmi les demeures agitées des hommes un avant-goût, un mystérieux acompte du calme que la nature exhale parmi les collines et dans les bois (1). »

Des que l'enfant peut courir seul, la porte de la maison lui est ouverte; il est libre de folâtrer à l’aventure. Il court aussitôt rejoindre sa rivière favorite : « Combien de fois, enfant de cinq ans, dans un petit canal de moulin séparé de son cours, j’ai fait un long bain d’une journée d’été, me chauffant au soleil, plongeant et me chauffant tour à tour, toute une journée d’été. Combien de fois j’ai parcouru les champs sablonneux, bondissant à travers les jaunes bouquets de jacobée fleurie, ou, quand le roc et la colline, quand les bois et le sommet lointain du Skiddaw se bronzaient sous les feux les plus intenses, je suis resté seul sous le ciel, comme si j'étais né dans les plaines indiennes et m'étais sauvé de la hutte de ma mère par espièglerie, pour prendre mes ébats, petit sauvage nu, sous la pluie d'orage (2) ».

(1) Prélude 269-281.

Ainsi livré à lui-même, l'enfant a plus d'une occasion de goûter cette crainte du mystère et de l’invisible dont Goethe eût voulut qu'on laissât s'exercer librement l'influence sur l’imagination naissante. Wordsworth allait parfois jouer dans les cours verdoyantes qui entouraient les ruines du château féodal de Cockermouth, proche de sa demeure. Là, après avoir grimpé hardiment pour ravir les fleurs qui se balançaient autour du monument découronné, il lui arrivait de pénétrer jusque dans le cachot du donjon où il devenait la proie des ténebres effrayantes. Et c’est ainsi que sa jeune âme faisait connaissance ave le tombeau (1).

Les amusements de l'enfant n'avaient pas toujours ce caractère solitaire et quelque peu farouche. William avait un frère aîné et deux frères plus jeunes que lui. Surtout il avait pour compagne sa sœur Dorothée, née vingt mois après lui, et dont la bienfaisante influence qui devait lui être si précieuse plus tard, se répandait déjà sur ses premiers ébats. D’une sensibilité toujours éveillée et tressaillante, la petite fille donnait déja à William «des yeux et des oreilles, de simples plaisirs et des craintes délicates (2) ». Quand elle entendit pour la première fois le bruit de la mer, dans une excursion à Whitehaven, elle fondit en larmes (3). Elle était bien faite pour ouvrir à l'amour le cœur moins tendre de son frère. Ils allaient ensemble voir les œufs bleus du nid de moineaux blotti contre le mur de la terrasse, dans l’épaisseur des troènes et des rosiers : «Elle le regardait et semblait en avoir peur, craignant et souhaitant à la fois de s’en approcher; tel était déjà son cœur lorsqu'elle n’était qu'une petite babillarde parmi les hommes (4) ». Tous les deux, ils poursuivaient les papillons ; « lui, comme un vrai chasseur,

) Address from the Spirit of Cockermouth Castle. The Sparrow's nest.

) ) Evening Voluntaries, VI, Note-préface.

) The Sparrow’s nest.

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se jetait sur sa proie, tandis qu’elle avait peur d'effacer la poussière de leurs ailes (1). »

William était sans doute lui aussi capable d’élans de tendresse, mais sa nature restait violente. C'était un vrai garçon, et-point parmi les plus doux. Il avait dès la petite enfance « de farouches appétits, des désirs aveugles et des accès d’instinct sauvage. » Rien ne le tentait plus que les exercices périlleux. Déjà il recherchait « les étangs profonds, les grands arbres, les gouffres noirs, les sommets vertigineux, les tours chancelantes. Il aimait à regarder en face leurs aspects menaçants, et à les braver, parfois en action, toujours en pensée (2). » La même intrépidité le poussait à défier ceux de ses parents qui n’avaient pas de prise sur ses affections. Avant qu'il eût huit ans, il était rétif, capricieux et intraitable. Son indocilité se manifestait surtout à Penrith, chez les parents de sa mère, où il fit un long séjour. Les Cookson semblent avoir été des gens rigides et étroits, soupçonneux et durs envers les enfants. Ils ne leur épargnaient pas les reproches insultants. C’est après un affront immérité qu'un jour William monta au grenier, résolu à se tuer avec un des fleurets qu’il savait être là. IL décrocha le fleuret, mais le cœur lui manqua (3).

Il en vint à aller au-devant des châtiments. Une fois qu'avec son frère aîné Richard il fouettait des sabots dans le salon dont les murs étaient ornés de portraits de famille, il s’écria : « Oserais-tu donner un coup de fouet dans le jupon de cette vieille dame? — Non, répondit Richard. —ÆEh bien ! tiens » ; et il cingla de sa lanière le jupon à paniers de la respectable aïeule, Il en fut sans doute puni de la bonne façon, nous dit-il,

(1) To a Butterfly.

(2) The Recluse, 723-134.

(3) Autobiographical Memoranda dictated by Wordsworth at Rydal Mount, November 1847. (The Prose works of William Wordsworth, edited by the Rev. Alexander Grosart, London, 1876, vol. III, p. 219-22%.)

mais peut-être cela tient -il à un manque de discernement dans les punitions qu’on lui infligeait, il était endurei à tous les châtiments et en était plutôt fier qu'autre chose (1). Aussi sa mere disait-elle à une amie que le seul de ses cinq enfants dont l’avenir lui causât des inquiétudes, c’était William. Il se distinguera, ajoutait-elle, soit en bien, soit en mal (2).

Madame Wordsworth mourut trop tôt pour voir se dissiper ses craintes. Elle mourut quand son fils n’avait que huit ans. Il était lui-même trop jeune pour avoir gardé d’elle plus qu’un vague souvenir. Il se la rappelait cependant épinglant sur sa veste un bouquet de fleurs avant de l’envoyer au catéchisme : « O mère trop tôt perdue pour être souvent pleurée ! Je m'acquitte bien mal envers toi par ce profond soupir (3). »

Il s’est acquitté autrement envers celle à qui il avait dû le bonheur de sa petite enfance et à qui il était reconnaissant d’avoir la première pressenti son génie. Alors qu’à son père qu’il devait cependant conserver six ans encore, il n’a pas consacré un seul de ses vers — le Père, première image visible de la raison, n’a guère qu'une place d’arrière-plan chez les poètes, surtout chez les poètes contemporains, — Wordsworth a tenté de raviver l’image effacée de sa mère qui fut selon lui toute sagesse instinctive. Il a complété cette figure flottante avec ce qu'il put apprendre d’elle plus tard, et, se souvenant à moitié, devinant en partie, interprétant le peu qu'il savait dans le sens de ses propres pensées, il a tracé un gracieux portrait de la simple éducatrice qui pe à sa jeune imagination de croître en liberté :

«Tirant sasagesse du passé plutôt que de façonner desnouveautés pour les temps à venir, ellen’avait ni présomption, ni crainte

(1) Autobiographical Memoranda, op. cit.

(2) Ibid. Et voyez H. C. Robinson's Diary, 2 février 1836. (3) Ecclesiastical Sonnets, III, 22.

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jalouse. Elle n’avait pas l'habitude de tenir en suspicion notre nature. Elle croyait fermement que Celui qui remplit le sein de la mère d’un lait inoffensif sait aussi pourvoir à la partie noble de notre être, et, sous sa suprême direction, lui donner d’innocents instincts et une nourriture inoffensive ; que, pour les esprits confiés librement au simple régime de la vie commençante, Il exprime le miel sucré d’herbes dédaignées ou craintes. C’était là le Credo de ma mère, aussi n’avait-elle pas cette peur fiévreuse del’erreur ou de l’accident, ou du mal, comme dit l’homme présomptueux. Elle n’était pas enflée de fausses espérances contre nature; elle n’avait pas cet égoïsme quise trahit par de soins excessifs et inutiles; elle ne demandait pas impatiemment à la saison plus que son produit opportun ; elle aimait les heures pour ce qu’elles sont, sans chercher en elles à l'avance les lueurs d’un glorieux avenir anticipé par orgueil (1). l'elle était ma mère, — non qu’elle eût des talents plus grands que les autres femmes, mais grâce peut-être à l’époque et au lieu où elle vécut, grâce aussi à sa modeste humilité, à son esprit simple, à son cœur qui trouvait autour de Jui la bonté et l’espoir, étant bon lui-même (2). »

Madame Wordsworth n’avait pas cependant négligé l’instruction de son fils. Elle avait été sa première institutrice, lui enseignant à lire tandis que son père lui faisait apprendre par cœur des fragments de Shakspeare, de Milton et de Spenser. La mort de la mère qui avait été Le pivot et le centre des cinq jeunes intelligences fut le signal de la dispersion de la famille. Il fallait donner aux ainés une instruction moins élémentaire que celle qu’ils recevaient chez eux et dans Les petites écoles de Cocker-

(1) Madame Wordsworth pensait comme Julie : « La nature veut que les enfans soient des enfans avant que d'être hommes. Si nous voulons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits précoces, qui n'auront ni maturité ni saveur, et ne tarderont pas à se corrompre; nous aurons de jeunes docteurs et de vieux enfans.. » Nouvelle Héloïse, 5° partie, lettre 3.

(2) Prélude, V, 267-293.

mouth ou de Penrith. Le père qui, après la mort de sa femme, ne recouvra jamais sa gaité accoutumée, ne pouvait pas seul mener de front ses propres travaux et l'instruction de ses enfants. Aussi William faut-il envoyéen 1778 au collège Le Hawkshead APCE rt ts

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