‹ La Jeunesse de William WordsworthChapitre 40 sur 57 · ROUE ET Æ · texte numérisé non relu

ROUE ET Æ

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vivre; et, pour cela, elle avait loué le petit garçon d’un voisin qui lui donnait l’aide nécessaire. Ge jour-là, elle qüitta bien volontiers son travail et m'accompagna le long de la route boueuse, sans s'inquiéter de la distance; et d'une voix si pitoyable que pas un cœur n'aurait pu l'entendre parler sans souffrance, elle me supplia de toujours m’informer, partout où j'irais, de celui qu’elle avait perdu. Nous nous dimes adieu alors — notre dernier adieu; car à partir de ce jour il se passa bien des saisons avant que je retournasse de nouveau dans cette région.

Neuf tristes années, depuis leur première séparation, neuf longues années, elle languit dans son veuvage inquiet, femme et veuve à la fois. Ce dut être un douloureux dépérissement du cœur! J'ai entendu dire, mon ami, que souvent dans ce bosquet elle restait assise, seule, pendant la moitié des dimanches oisifs; et si un chien passait elle quittait l’ombrage et regardait au dehors. Sur ce vieux banc elle restait assise des heures entières, et son œil ne cessait pas de chercher dans le lointain, imaginant des choses qui faisaient battre vite son cœur. Vous voyez ce sentier maintenant presque effacé, — l'herbe a peu à peu recouvert sa ligne grise ; là, elle a piétiné pendant bien des jours de l’été brûlant, filant le chanvre qui faisait une ceinture autour de sa taille, et tirant le fil qui s’allongeait toujours, tandis qu’elle marchait à reculons. Mais chaque fois qu’il passait par là un homme dont les vêtements rouges annonçaient un soldat, ou quelque mendiant estropié en costume de raatelot, l'enfant assis pour tourner la roue suspendait son travail; et elle, d’une voix tremblante, faisait mainte folle question; et lorsque ces gens dont la présence ne lui apportait aucun soulagement étaient passés, son cœur était encore plus triste. Et près de cette barrière qui donne sur le chemin public elle se postait souvent,et s’il venait un cavalier étranger, elle soulevait le loquet, et d’un œil avide fouillait son visage; tout heureusesi, à quelque signe de compassion découvert dans ses traits, elle osait répéter la même triste question. Cependant sa pauvre-cabane tombait en ruine; car il n’était plus là celui dont la main, aux premières morsures des gelées d’octobre, en bouchait toutes les fentes et sillonnait de bandes de paille fraîche le chaume verdi, Et c'est ainsi qu’elle vécut pendant les longs hivers, indifférente et seule, jusqu’à ce que sa maison fût sapée par la gelée, par le dégel et par la pluie; et pendant qu’elle dormait, l’humidité de la nuit glaçait sa poitrine; et dans les jours de tempête ses vêtements en lambeaux étaient secoués par le vent, jusqu’au coin de son feu.

® Pourtant elle aimait toujours ce lieu misérable, et pour des mondes n’eñût

pas voulu s’en séparer; et toujours ce bout de route et ce banc grossier

lui restaient chers par l'effet d’un espoir torturant, profondément enraciné dans son cœur; et c’est ici, mon ami, qu’elle est restée dans la maladie ; et c’est ici qu’elle est morte, dernier habitant humain de ces murs ruinés.

Tel est le poème que composa Wordsworth après ses premières entrevues avec Coleridge, lorsqu'il eut été stimulé par l'admiration sans être encore modifié par la philosophie du jeune néo-platonicien. Isolée entre les poèmes où se reflète sa crise morale et le Reclus et les Ballades lyriques marqués en maint endroit de son esprit de système, soit pour la pensée, soit pour la forme, la Chaumière ruinée est à tous égards caractéristique. Elle donne la mesure du génie de Wordsworth au moment où il eut atteint sa maturité, sans cependant avoir encore pris le pli d’aucune doctrine. Les circonstances mélodramatiques qui déparaient Crime el Chagrin ont disparu. Mais rien encore de cet optimisme qui, même en ses plus magnifiques effusions aura je ne sais quel air de parti pris. Rien non plus de ces menues trivialités introduites çà et la pour obéir à une théorie poétique. Wordsworth accumule ici les plus humbles détails sans être un seul instant suspect de les employer systématiquement. L’harmonie du fond et de la forme est cette fois parfaite. Le vers blanc auquel Wordsworth s’est exercé en écrivant les Borderers a pris la place du vers rimé ; il vient comme affirmer que le poète, dépouillant tout ornement, compte sur la seule émotion du sujet ennoblie par la seule régularité du rythme. Et dans sa simplicité touchante, dans sa grave humilité, ce poème était tout original. La poésie anglaise n’en offrait à Wordsworth aucun modele, même lointain. Si quelque chose a pu lui suggérer lidée du cadre si poétique de son conte, de l'harmonie qui s'établit entre l’âme humaine avec ses joies ou ses douleurs et les lieux où elle a jou et souffert, c’est le roman de Paul et Virginie. Le colporteur qui, devant les ruines de la chaumiere,raconte à Wordsworth l’histoire de celle qui y vécut heureuse, n'est-il pas le frère puiné du vieillard

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qui, quelques années plus tôt, retraçait à Bernardin de Saint- Pierre auprès des deux cabanes ruinées de l’île de France, l'idylle délicieuse qui s’y était déroulée ? C’est le même thème, mais ramené par le réaliste Wordsworth en Angleterre, et où ses seules observations personnellesontpris place, L’enthousiasme de Coleridge qui s’était déja manifesté même pour les œuvres imparfaites de son ami ne pouvait que s’exalter à la lecture de la Chaumière ruinée. Sauf quelques rencontres, les deux poètes s'étaient peu vus en 1796, réunions trop courtes et trop rares pour qu’ils pussent arriver aux libres épanchements, à la parfaite communion d’âme. Mais de leurs premières entrevues, ils avaient emporté le souvenir caressant d’une admiration mutuelle, la conviction qu'ils étaient faits pour s’entendre et pour se compléter. Leur véritable intimité commença en juin 1797, sous le toit de Wordsworth, où Coleridge vint séjourner quelques semaines. C’est alors que Coleridge entendit lire les Borderers et s’en engoua au point de les imiter dans la seconde partie d'une tragédie, Osor1o, dont il avait déjà écrit deux actes et demi. Frappé par le caractère du traitre Oswald, il lui prit son orgueil et sa philosophie cynique pour le propre traître de sa pièce. Imitation flagrante et qui commence juste à l’endroit de sa tragédie où Coleridge s’était arrêté avant de connaitre les Borderers. Cependant la Chaumière ruinée lui avait été lue dans le même séjour, et si d’abord il ne semble pas avoir conçu pour elle le même fougueux enthousiasme, on le voit graduellement arriver à la conviction que c’est la le chef-d'œuvre de Wordsworth, « supérieur à tout autre poème anglais qui s’en rapproche pour le sujet ou létendue ». Néanmoins, c’est ce même Coleridge qui allait désormais faire pénétrer dans la poésie admirée de son ami des éléments nouveaux par lesquels elle serait sinon transformée, du moins modifiée profondément.

En somme, jusqu'ici Coleridge avait tout reçu et n'avait, semble-t-il, rien donné en échange. Wordsworth avait pu être

saisi par les conceptions mystiques de son ami ; il ne se les était pas assimilées encore. Plus fermé aux influences, plus lent à se laisser pénétrer par les idées d’autrui, il avait été stimulé mais nullement changé par ses premières relations avec Coleridge. Le moment allait venir où il recevrait à son tour. Il fallait pour cela la vie en commun. Or, après s’être vus de près à Racedown, les deux jeunes gens se sentirent nécessaires l’un à l’autre, et trouvèrent impossible de vivre plus longtemps séparés. Le 3 juillet, les Wordsworth vinrent rendre à Coleridge sa visite. Le 18, ils s’installèrent dans le logis d’Alfoxden, à une lieue de Nether Stowey où vivait Coleridge. A dater de ce jour leur coramerce devint quotidien. Sur chacun d’eux s’exerça une influence continue et profonde, non seulement celle qui se dégage d’une lecture ou d’une entrevue, d’une rapide rencontre de deux : intelligences, mais celle d’une vie sur une vie, d’un homme sur un homme. C'est alors que Wordsworth connut vraiment celui, plus grand dans sa conversation que dans ses écrits, dont il a lui-même magnifiquement décrit l’éloquence : « majestueuse rivière dont on entend et dont on voit le cours par intervalles, qui est quelquefois cachée par des forêts, quelquefois perdue dans les sables, puis soudain reparait, lumineuse, large et distincte ; alors même qu’elle fait un détour qui la dérobe aux yeux, vous savez que ses diverses parties sont reliées entre elles et que c’est la même rivière (1). »

(1) Knight, Life of Wordsworth, 1, p. 129.

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