CHAPITRE TI
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Les monts Quantock, avec leurs sommets’ qui ondulent gracieusement le long du canal de Bristol, offraient des sites dont la beauté joyeuse contrastait avec les aspects nus et tristes des falaises de Racedown. La premiere fois qu’elle vit cette région, Dorothée en fut ravie :
11 y a de tout ici : la mer, des bois aussi sauvages que l'imagination peut se les peindre, des ruisseaux aussi clairs et pierreux que dans le Cumberland, et des villages si romantiques! William et moi, en nous promenant seuls au hasard, nous avons découvert une cascade isolée dans une gorge faite par des monts escarpés que recouvrent de grands arbres. Les bois sont aussi beaux que ceux de Lowther et le pays est plus romantique ; il a le même caractère que les parties les moins grandioses du voisinage des lacs (1). »
(1) Lettre de Dorothée, 4 juillet 1797. Knight, Life of Wordsworth,1, p.114.
La maison d'Alfoxden enchanta également ses nouveaux hôtes : grand logis posé dans un large parc peuplé de daims. La façade donnait sur une petite cour plantée d’arbustes et de rosiers ; une haute colline semée d'arbres et vêtue de fougères l’abritait du soleil. « Les daims et les moutons qui paissaient sur les pentes en faisaient une perspective vivante (1). » Par derrière, la maison voyait de vastes prairies coupées de bois, et au fond, à deux milles, la mer. Mais le grand charme de ce pays moyen était dans la richesse variée de la végétation, dans l'abondance des bruyères et des fougères, dans la multitude des ifs qui atteignent là une taille majestueuse, et des houx dont la luisante verdure tapisse les sous-bois.
Sensible comme il l’était à la gaité et à la tristesse des lieux, Wordsworth dut en partie au charme d’Alfoxden ses rapides progrès vers la joie. Il ne dut pas moins à la société où l’introduisit sa liaison avec Coleridge. Il avait depuis plusieurs années usé de la solitude jusqu'à l'excès. Il s'était, au jugement même de son ami, «isolé des hommes au point de se faire du mal, goûtant sans doute ainsi des délices plus profondes et plus sublimes, mais ayant en revanche plus d'heures qui lui rongeaient la char et le sang (2) ». Brusquement le solitaire se trouva au milieu d'hommes intelligents et divers, quelques-uns supérieurs, qui étaient les voisins ou les visiteurs de Coleridge. Le rêve d'une Pantisocratie ne s'était pas évanoui tout entier, sans lisser aucune trace de lui-même, Quelque chose en survivait dans ce com du Somerset. Là, le groupement artificiel de la société ordinaire avait été remplacé par un groupement de sympathies, d’affections et d'idées communes.
Tous ceux qui fréquentaient chez Coleridge s’étaient trouvés unis par l'ardeur révolutionnaire ou tout au moins par un même
(1) Lettre de Dorothée du 14 août 1799. Knight, Life ef Wordsworth, I,p.115. (2) Lettre de Goleridge à Poole, 6 mai 1799, Poole and his Friends, I, p. 299.
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esprit d'indépendance envers les conventions sociales. Hommes faits où tout jeunes gens, ils avaient été un moment soulevés par la grande vague d'enthousiasme qui en se retirant les laissait sur le rivage, — selon leur force vitale, épuisés et brisés, ou au contraire plus robustes, plus trempés pour la lutte après la fière secousse. Il y avait là les dolents et les vivaces, spectacle plein d'enseignement pour Wordsworth qui les observait.
Georges Burnett, Pantisocrate inconsolé, était parmi les premiers. Son visage alangui, où l’opium commençait à mettre l’hébètement du rêve continu, semblait porter le deuil du grand projet. 11 hantait comme l’ombre plaintive du passé la demeure de Nether Stowey où l’éloquence de Coleridge lui rendait un peu de chaleur et de vie. Modeste personnage d’arrière-plan, touchant par sa faiblesse, intéressant aussi pour la part utile qu’il allait prendre au mouvement romantique, avec ses Spécimens des prosateurs anglais des sezième et dix-septième siècles, jusquelà ignorés dédaignés.
La mélancolie de Charles Lloyd était moins innocente et plus dangereuse pour ses amis. Ce jeune homme, fils d’un riche banquier de Birmingham, avait noblement débuté dans la vie, Rejetant dédaigneusement les faciles plaisirs qui s’offraient à lui, il avait résolu de consacrer sa fortune à la bienfaisance, son intelligence à la poésie et à la recherche du vrai. Pour ÿ mieux réussir il avait séjourné plusieurs mois sous l’humble toit de Coleridge, vivant d’une vie frugale avec ce philosophe, rèvant et moralisant avec lui sur les monts Quantock. Il n’était plus l'hôte régulier de Coleridge au moment où Wordsworth arriva, mais il faisait encore çà et là des apparitions dans le Somerset. Cependant tous ses dons de cœur et d’intelligence commençaient dès lors à se corrompre sous l'influence d’un mal organique* Sujet à des crises épileptiques il succombait à une mélancolie morbide que Coleridge lui reprochait en vain. Sa philanthropie se tournait en stériles lamentations sur la tristesse de la vie
Univ. DE Lyon. — Lecouts: 24
humaine ; sa sensibilité dégénérait en égoïsme larmoyant. Son esprit naturellement délicat et pénétrant qui faisait de lui le psychologue de la pléiade s’égarait dans le soupçon, était faussé par la jalousie. Le ressort de ses facultés s’altérait déjà en attendant que vint pour lui la folie complète. Son caractère élevé et pur, déformé par l’affreux mal, avait des accès de méchanceté irresponsable où 1l devenait capable de mensonge et de perfidie. Ami dangereux, semeur de discorde, mais douloureusement instructif en ces années où chez tous la balance hésitait entre la tristesse et la joie. Cet ilote ivre de mélancolie était fait pour avertir ceux qui voyaient la source malsaine et les effets mauvais de son humeur noire. Pour combien le pauvre Lloyd devait-il à son insu aider Wordworth à se fortifier dans la doctrine que « la sagesse spontanée s’exhale de la santé, que la vérité s’exhale de la joie (1) ».
Charles Lamb, le rieur charmant, le spirituel et l’enjoué Charles Lamb, était alors du côté des tristes. Lorsqu'il se rencontra avec Wordsworth sous le toit de Coleridge en juillet 1797, dix mois ne s'étaient pas écoulés depuis Le jour où sa sœur avait, dans un accès de folie, tué sa mère d’un coup de couteau. Héroïque sans fracas, le jeune homme avait aussitôt brisé sa propre vie, étouffé en silence un amour naissant et décidé de prendre sa sœur avec lui, sous sa responsabilité. Lamb qui avait déjà pour sa part goûté dans une maison de santé « toute la grandeur et toute l’étrangeté de la fantaisie (2) » pouvait craindre pour lui-même un retour du mal. Sous le poids de son chagrin, son esprit naturellement libre et gai avait fléchi et s’était momentanément réfugié dans les graves pensées religieuses. Il avait vu la main de Dieu dans le coup qui l’avait frappé, rougi de sa vie sans loi, de la mauvaise compagnie qu'il fréquentait à Londres.
(1) The tables turned, 19-20.
(2) Lettre à Coleridge du 9 juin 1796.
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À son admiration ancienne pour Coleridge qui datait du temps où ils étaient tous deux élèves de Christ’s Hospital, s’ajoutait alors le besoin de cette amitié ennoblissante qui l’élevait audessus de ses compagnons ordinaires. Ce ne fut donc pas Le véritable Lamb qui s’offrit alors à Wordsworth. Ce ne fut pas tout à fait non plus ce « fat moral » dont Lamb allait bientôt se moquer au sortir de son accès de puritanisme. Mais ce fut un jeune homme silencieux et attendri, le « Charles au doux cœur (1) » que Goleridge chanta pendant ce même séjour. Affaissé, dépouillé pour le présent de son originalité piquante, Lamb parut aux poëtes comme un reflet moindre d'eux-mêmes. En ce petit employé de la Compagnie des Indes orientales qui composait des vers dolents dans les loisirs que lui laissait sa vie de bureau ou encore devant,le bureau mème de la Compagnie, ils crurent voir une âme sœur cadette de la leur « qui avait langui, ayant faim de la nature, enfermée dans la grande Cité (2) ». Lamb ne fit rien pour les détromper, s’y trompant lui-même avec eux. Ilécouta avec recueillement les églogues de Wordsworth. Mais à quelque temps de là il recouvra son naturel. Sans cesser de se dévouer, il se dévoua en souriant, une plaisanterie toujours aux lèvres, écartant la compassion par des airs de gaminerie. Il se défit non moins vite des attributs champêtres dont Coleridge l’avait affublé. Sincère et malicieux à la fois, il opposa le culte de Londres à la religion de la nature, la sympathie pour Les foules humaines à la passion de la solitude. Une secrète jalousie semble encore avoir excité cette réaction mibadine, mi-sérieuse. Lamb était venu à Stowey pour Coleridge et il avait souffert de trouver la première place, une si large place, prise dans la vie de son ami par un nouveau venu. Il s’impatienta de voir Coleridge sans cesse à genoux devant
(1) This Lime-tree bouwer my prison, 28 et Ta, (2) Zbid., 28-30.
Wordsworth et forcant tous ses propres admirateurs à se prosterner avec lui, derrière lui. Aussi sera-t-il longtemps avant d'apprécier sainement Wordsworth, plus longtemps avant de l'aimer. Aiguillonné par les propos perfides de Lloyd, il se vengera en riant sous cape de la solennité du culte prescrit et de la foi profonde en lui-même du dieu mis sur l'autel. Ce ne sera que peu à peu, avec effort, qu’il en viendra à reconnaître le génie de Wordsworth et à lui pardonner ses travers; encore ne se refusera-t-il jamais tout à fait le soulagement de les railler.
Ceux-là étaient les affligés — ceux qui fléchissaient sous la douleur réelle ou imaginaire, durable ou passagère. Tout autre le «citoyen » John Thelwall, hardi démocrate, récemment jugé pour crime de haute trahison, à qui la persécution n’avait rien Ôté de sa joyeuse énergie. À peine Lamb était-il parti qu’il arrivait de Londres à pied pour s'établir auprès de Coleridge, en qualité d’agriculteur-poète. Six années — les plus tourmentées des temps modernes — avaient passé sur lui sans rien changer à sa foi révolutionnaire. Les mesures rigoureuses prises par le gouvernement l’avaient forcé à se retirer de la politique active, mais ses opinions étaient restées ce qu’elles étaient en 1790 lorsqu'il soutenait, par des conférences populaires, la candidature du radical Horne Tooke à Westminster ou lorsqu'il parcourait l'Angleterre, portant partout sa parole chaude et véhémente en faveur de la réforme constitutionnelle. Ce petit homme trapu, musculeux, avec une tête qui dénotait une réso lution indomptable, était l’un des types les plus purs et les meilleurs du jacobin anglais. « Prompt à concevoir, plus prompt à exécuter », ses qualités actives tenaient autant aux lacunes qu'aux dons réels de son intelligence. Le siècle simplificateur l'avait marqué de son empreinte, Il suivait sans détour une idée unique parce qu'il n’en avait qu’une. Sa logique était celle de Thomas Paine, claire et incisive autant que bornée. Il avait
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cette netteté de pensée, cette franchise de parole, cette intrépidité d’action qui sont pour la moitié des vertus, qui pour l’autre moitié proviennent de l'ignorance des complexités et des obstacles. «Je crois, disait de lui Coleridge, qu’il lui manque cette patience d'esprit qui peut examiner attentivement et fréquemment le même sujet. Il croit et il nie avec une assurance passionnée. Je voudrais le voir douter et douter encore (1). » La haine des préjugés, parmi lesquels il comptait la religion, était sa passion dominante. IL en parlait rarement sans décocher quelque sarcasme. Il semble qu’il y eût là matière à grave désaccord entre lui et Coleridge. Mais point ! Coleridge «en sa qualité de nécessitaire ne pouvait cesser d’estimer un homme pour ses opinions religieuses ou anti-religieuses, et en sa qualité d’opfimiste il en éprouvait un moindre souci (2) ». D’ailleurs, la droiture de Thelwall le désarmait. Il rendait hommage à cet homme «intrépide,éloquent et honnête», bien qu’il différât avec lui « sur presque tous les points de religion, de morale et de philosophie (3) ». Aïnsi leur diversité de vue ne causait-elle point de querelles, mais des discussions animées et amusantes. Voici une anecdote contée par Coleridge qui donne le ton de leurs entretiens :
Thelwall trouvait très déloyal d’influencer l'esprit de l'enfant en lui
* inculquant des opinions avant qu'il eût atteint l’âge du discernement
et fût capable de choisir par lui-même. Je lui montrai mon jardin lui disant que c'était mon jardin botanique. « Comment cela ? me dit-il, il est couvert de mauvaises herbes. — Oh! lui répliquai-je, cela tient seulement à ce qu’il n’a pas atteint l’âge du discernement et du choix. Les mauvaises herbes, vous le voyez, ont pris la liberté de pousser, et j’ai pensé
(1) Lettre de Coleridge à M. Wade, 1797. Cottle’s Early Recollections, Lon-
don, 1837, I, p. 254-255.
(2) Lettre de Coleridge à Thelwall, mai 1796, Campbell, Coleridge’s Poetical
Works, p. 580. $ (3) Lettre de Coleridge à Cottle 1797, Cottle's Early Recollections, I, p. 254.
qu’il serait déloyal à moi de donner au sol le préjugé de porter des roses et des fraises (1).
Il n’est pas inutile de montrer l'opposition de ces deux esprits pour faire comprendre le travail qui s’opérait alors dans la pensée de Wordsworth. Il assistait, parfois sans doute il prenait part à ces joutes courtoises. Ses opinions tenaient le milieu entre les deux autres, plus proches de Thelwall peut-être. C’était un «demi-athée » qui évoluait lentement vers le mysticisme de Coleridge. Or, il se retrouvait dans Thelwall tel qu'il avait été au plus beau de sa foi godwinienne. Et, malgré «son talent extraordinaire (2) » et son ardente parole de tribun qui échauffait momentanément jusqu’à l’éloquence ses idées banales, Thelwall contribuait à le détacher davantage de son ancien maitre. Plus avisé, Wordsworth ne pouvait s'empêcher de sentir, en se les entendant répéter après coup, le creux de certaines déclamations, la précipitation brutale de certains jugements dont se grisait l’honnête jacobin. L’ignorance du passé dont était sur tout faite la foi grossière de Thelwall dans Pavenir, « l’orgueilleuse confiance qu’il avait dans la force de la raison, parce qu’il ne l’avait jamais assezéprouvée pour en connaître la faiblesse(3)», ressortaient avec relief dans la discussion avec un homme tel que Coleridge, nourri de lectures copieuses et diverses. Wordsworth ne pouvait sortir de ces entretiens sans mesurer le chemin que son esprit avait parcouru depuis le jour, pourtant récent, où il raisonnait lui-même à la manière de Thelwall.
Ce sont là, en quelque sorte, des influences à rebours. Tous ceux dont il vient d’être parlé étaient plutôt faits pour montrer à Wordsworth la voie à éviter que la voie à suivre. Mais il est un homme qui l’aida alors, moins seulement que Coleridge et
(1) Coleridge’s Table Talk, 26 juillet 1830.
(2) Anecdote for Fathers, note-préface.
(3) Lettre de Coleridge à M. Ware, citée plus haut.
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d’une façon tout autre, à prendre pleine conscience de ses idées définitives.
De mème que Wordsworth n’était venu en cette région que pour Coleridge, de même celui-ci n’y avait cherché asile six mois plus tôt qu'afin de vivre à quelques pas de son ami Thomas Poole. Ge riche cultivateur était le centre fixe de la pléiade mobile. Lui seul avait des liens de famille et de fortune avec le sol du comté. Figure attachante que la sienne et qui fit sur Wordsworth une impression féconde. Malgré ses dehors rustiques, ses façons plébéiennes, ses airs bourrus, la grosse voix désagréable dont il exprimait souvent à ses amis des vérités pénibles, Poole était bien l’un des meilleurs exemplaires de l’homme complet. Quoique fils d’un tanneur prospère, il avait dû s’instruiré par lui-même. Son père ne lui ayant pas fait donner une éducation classique, il s’était appris à peu près seul le latin et le français, tout en suivant la profession paternelle. Enthousiaste de Rousseau, adepte de la Révolution française, ses vœux ardents pour le succès d’un peuple hostile l’isolaient parmi les propriétaires et les fermiers du Somerset, unanimes à défendre les choses établies. De là, cette recherche d’esprits sympathiques qui l’avait conduit à se lier avec Coleridge et les Pantisocrates. D'ailleurs plus pratique et plus âgé qu'eux de quelques années, il n'avait pas été longtemps dupe de leurs chimères. Il avait mieux à faire que de se retirer de la lutte avec eux pour fonder au loin quelque colonie idéale, alors qu’un assez beau champ de réforme s’offrait en Angleterre. Et comme il avait été plus sage, son amour du progrès fut aussi plus durable que le leur. Lorsqu'ils brûlèrent ce qu’ils avaient adoré, Poole se contenta de renier la partie illusoire de ses espérances. Sans plus attendre de métamorphose immédiate et entiere de Phumanité, il donna tous ses efforts à l’amélioration du sort et de l'intelligence des villageois qui l’entouraient, expérimentant de nouvelles méthodes de culture du blé, introduisant en Angleterre la race des mou-
tons mérinos, fondant une Société de secours pour les femmes, organisant une caisse d'épargne, construisant une école dans son village sur le système de Bell et de Lancaster. Aussi, malgré le discrédit que les opinions de sa jeunesse avaient jeté sur lui, garda-t-il une forte prise sur les paysans dont il fut jusqu’à sa mort le conseiller et l’ami, le pacificateur ordinaire.
A ces qualités de l’homme agissant et pratique, se joignait, dans une rare union, l’admiration des pures prouesses intellectuelles. Bien qu’il fût lié avec les plus grands savants et les meilleurs économistes de son temps, bien qu’il tienne une place honorable parmi ceux-ci et qu’il ait mérité d’être appelé «un Cobbet sans dogmatisme, un Arthur Young avec plus de sens du pittoresque », Poole n’eut pour aucun d’eux l'affection étroite qui l’unit au plus rêveur des poètes, au plus abstrus des penseurs anglais, à Coleridge, et qui survécut à plus d’une déception et d’un froissement légitime. Envers Wordsworth, la tendresse fut moindre, mais l'estime entière et l'admiration profonde. Dès avant l’arrivée du poète à Alfoxden, à la suite de quelques rares entrevues, Poole déclarait déjà que « Wordsworth était le plus grand homme qu'il eût jamais vu (1) ». Poole avait lui-même, en dehors de ses grands mérites, certains dons de caractère et d'esprit bien faits pour intéresser les poètes à lui et à son entretien. Coleridge a célébré «l'originalité et le goût de terroir de son intelligence ; la vie, la fraicheur et la valeur pratique de ses remarques et de ses observations, vérités cucillies toutes vives, qu’il vous présentait encore tout humides de rosée, — riche moisson d'un œil observateur, tenu armé et éveillé par la pensée méditative.. (2) ». QIl y avait, écrit-il ailleurs, dans son intelligence et dans son cœur, quelque chose de si sain et de si viril, que mon esprit se rafraichissait en sa compagnie et que mes
(1) Lettre de Coleridge à Gottle en 1797, Campbell, Life of Coleridge, p. 67. (1) Church and State, 2e édition, p. 115.
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idées et mes habitudes de pensée acquéraient de jour en jour plus de substance et de réalité (1). » Wordsworth a dit la bonté, la vraie sensibilité que Poole cachait sous sa rude écorce. Il a dit qu'après la mort de Poole on trouva dans son secrétaire une boucle de cheveux gris avec quelques mots sur l'enveloppe indiquant que ces cheveux étaient ceux d’un vieux berger qui l'avait servi pendant de longues années. En quête de preuves de la bonté humaine, le poète en trouva de nombreuses dans la vie quotidienne de cet homme, « spécialement dans sa conduite envers ses ouvriers et ses pauvres voisins dont il encourageait soigneusement les vertus et pesait les fautes dans la balance de la charité (2) ». Cette indulgence accompagnait encore les histoires qu’il racontait sur ceux qu’il avait connus, «traitant avec tendresse leurs faiblesses et leurs transgressions.… hostile à tout jugement rigide... aimant vraiment tous les hommes comme ses frères (3) ». |
Rien de surprenant à ce qu’un tel homme frappât l'esprit de Wordsworth. Le poète écouta attentivement les histoires de Poole. L’une d’elles fut le point de départ de sa ballade fameuse, encore que d’un goût douteux, sur le Petit idiot. Une autre devint un de ses meilleurs poèmes secondaires, le Fermier du val de Tusbury. Mieux encore, il garda désormais présente l’image de Poole. Poole devint pour lui le type parfait de caractère rustique, l’homme qui en concentrait le mieux en luimême les fortes qualités. Peut-être Wordsworth eut-il le tort de généraliser trop librement ce modèle presque unique. Lorsque dans l’une de ses plus belles pastorales il voulut peindre le berger propriétaire du Westmoreland (4), avec son amour pour
- son coin de sol héréditaire, pour son indépendance, et aussi avec
(1) Thomas Poole and his Friends, op. cit.
(2) The Farmer of Tilsbury Vale, note-préface, (3) Ibid.
(4) Michael (1800).
sa force d'affection tendre mal cachée sous la rudesse, il n’eut pas seulement la préoccupation de contenter Poole qu'il croyait être sur ce point « peut-être le juge le plus compétent de l’An-. gleterre » ; il eut encore « son caractère devant les yeux et se dit quelquefois qu’il faisait le portrait d’un homme tel que Poole eût été s’il se fût trouvé dans les mêmes circonstances que le vieux Michel (1) ». Sans doute, le rapprochement ne saurait être poussé bien loin. La différence reste grande entre le riche fermier instruit, libéral, progressif du Somerset, et le pauvre pâtre paisible et routinier du Westmoreland. Mais c’est assez qu'ils se rejoignent par les vertus essentielles de robuste honnèteté et de sensibilité intense, quoique contenue. Si l’on ajoute que Wordsworth, si avare de compliments, déclare avoir écrit plus d’une partie de son œuvre maîtresse, de l'£xcursion, avec la pensée de plaire à Poole pour l’encourager, et qu’il lui demanda « l’histoire de ses sentiments pendant la lecture du poème (2) », on jugera de l’influence exercée par Poole sur son esprit, après une année entière de voisinage.
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Si divers que soient ces hommes, il y avait chez tous à ce moment une même aspiration sincère vers la nature. Découragés, ils y cherchaient une consolation ; languissants, un regain de santé ; forts et actifs, un surcroît de vigueur ou une détente bienfaisante. Tous étaient poètes ou croyaient l’être ; tous se
(1) Lettre de Wordsworth à Thomas Poole, 9 avril 1801. Knight, Life of Wordsworth, I, p. 212.
(2) Lettre de Wordsworth à Poole du 13 mars 1815, Zbid., II, p. 248.
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sentaient une vocation d’arcadiens. Leur prose et leurs vers de cette date n’exhalent qu'invectives contre la vie encombrée des cités ou contre le labeur excessif et malsain des centres manufacturiers (1), qu’actes de gratitude envers la campagne saine et douce, bienfaitrice du corps et de l’âme. Ce qui est surtout caractéristique de ce moment, c’est, après leur poursuite fiévreuse du bien général, le besoin nouveau d’être heureux euxmêmes, la recherche d’une sorte d'engourdissement voluptueux.
Sans doute, ce sera la beauté morale de la vie de Wordsworth et de Coleridge de n'avoir fait que traverser cette période d’égoiste félicité. À peine la voie du bonheur découverte, ils songeront douloureusement à ceux qui l’ignorent et considéreront comme leur tâche terrestre de les y conduire. Mais il est probable (et qui les en blâmerait ?) qu’ils y cheminérent d’abord quelques heures sans autre souci que de jouir des charmes de la route.
Ce qui éclate dans les souvenirs du séjour de Thelwall à Nether Stowey c’est la surprise joyeuse du démocrate étonné d'oublier si aisément et si complètement ses passions politiques au sein de la
(1) Par exemple Thelwall : « On leaving the Bottoms of Gloucestershire where the author had been entertained by several families with great hospitality, 12 August 1797 » :
.… Ah! tis a scene
That wakes to social rapture. Nor, as yet, Towers from each peaceful dell the unwieldy pride Of Factory over-grown; where Opulence, Dispeopling the neat cottage, crowds his walls” (Made pestilent by congregated lungs And lewd association) with a race Of infant slaves, brok’n. timely to the yoke Of unremitting Drudgery — no more By relative endearment, or the voice Of matronly education, interspersed —
(Poems chiefly written in retirement, London, 1801.)
Thelwall devançait de plus de quinze ans la fameuse attaque de Wordsworth
dans l’Excursion (livres VIIL et [X).' Joseph Cottle exprimait les mêmes sentiments dans son poème de Malvern Hills (London, 1798).
vie champêtre et au contact de ses amis. Ceux-ci s’empressérent de lui faire visiter la gorge romantique d’Alfoxden qui avait captivé Dorothée dès le premier jour, et là, voyant l'impression faite sur lui par la sauvagerie charmante du décor : « Citoyen John, lui dit Coleridge, voici un bel endroit pour parler trahison, — Dites plutôt, citoyen Samuel, répartit Thelwall, que c’est un lieu capable de vous faire oublier qu’il y a nécessité de commettre trahison (1). » Et Thelwall décrivait à sa femme la vie délicieuse que menait l’Académie de Stowey oùs’évanouissaient tous ses soucis d'argent, toutes ses idées de réforme. Il racontait la promenade faite dans le vallon creux :
Là, parfois assis sur un arbre, parfois nous mouillant jusqu'aux genoux pour traverser le ravin et de nouveau nous étendant sur quelque pierre moussue ou sur la racine d'un arbre ruiné — égoïste triumvirat littéraire — nous avons passé sentence sur les productions et les hommes de la génération; nous nous sommes lancés dans des essors poétiques d'enthousiasme, puis la philosophie a rendu à nos esprits un état de tranquillité que les chefs des nations pourraient nous envier et que les habitants des villes ne pourront jamais connaître... En vérité, nous
sommes un vrai groupe de philosophes (2).
Cette sérénité voluptueuse, cet épicurisme qui demandait ses jouissances à la seule nature n'étaient pas pure illusion de Thelwall. Le petit libraire poète de Bristol, Joseph Cottle, qui venait de temps à autre entendre lire les vers frais éclos qu’il imprimait ensuite avec plus de profit pour sa vanité que pour sa bourse, Cottle en était frappé comme Thelwall et comme lui se laissait gagner à la douce contagion. Venu un peu auparavant à Stowey, il avait passé des heures délicieuses avec Coleridge,
(1) Coleridge's Table Taik, 26 juillet 1830. L’anecdote a été aussi contée mais gauchement et avec un air de moindre réalité dans la note-préface de l’Anecdote for Fathers par Wordsworth.
(2) Lettre de John Thelwall à sa femme, 18 juillet 1797. Thomas Poole and his Friends, 1, p. 232.
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Poole et Lloyd sous le bosquet de jasmins du jardin de Stowey. Les amis assis autour d’une cruche de bière de T'aunton, délicieusement caressés par la chaleur du soleil et le chant des oiseaux, avaient bientôt atteint à la suprème béatitude :
Tous les insterstices de nos cœurs étaient remplis de bonheur, Il n'y avait donc pas place pour le chagrin, exorcisé comme il l'était maintenant et envolé hors de notre portée... Si, en cette conjoncture, on nous avait apporté la nouvelle qu'une irruption de l'océan venait d’engloutir tous nos chers frères de Pékin, nous aurions dit pour toute réponse : les pauvres gens ! et remis l’angoisse au lendemain (1).
Si Wordsworth n'était pas présent ce jour-là, c'était pur hasard. Et Cottle raconte avec un flux intarissable de détails une visite qu'il fit peu aprés à Alfoxden. Il décrit, avec le menu sommaire d’un repas « que tous les meurt-de-faim des trois royaumes auraient eu plaisir à contempler », la belle humeur qui assaisonna cette pauvre chère et que ne purent altérer des mésaventures multipliées (2).
Encore, les visiteurs ne connaissaient-ils pas les heures les plus délicieuses et les plus fècondes de cette vie toute poétique. Cétaient justement celles que Wordsworth, sa sœur et Coleridge passaient ensemble, à l'écart non seulement des importuns, mais encore de leurs autres amis. « Nous étions trois corps et une seule âme », à dit Coleridge en parlant de cette époque. Presque quotidiennement ils se réunissaient pour parcourir les sommets et les vallons du Quantock, contemplant la nature et causant de poésie.
Ils allaient, indifférents aux regards et aux propos soupçon= neux des gens du pays, qui ne pouvaient croire innocente une vie aussi étrange, aussi anormale que la leur. Leur existence radieuse ressort avec plus de relief sur ce fond de malignité et
(4) Cottle’s Early Recoliections, I, p: 275-276, (2) Tbid.; p: 320-324,
d'ignorance. Déjà, lorsque Coleridge était venu se fixer aStowey, Thomas Poole s’était attiré de vives animosités pour avoir fait venir auprès de lui ce jeune orateur qui naguère encore parlait publiquement contre le gouvernement. Peu à peu la vie au grand jour que menait Coleridge en plein village de Stowey, la présence de sa femme qui avait toutes les qualités rassurantes d’une bonne ménagère et qui n’en avait guère de plus rares ; le caractère expansif du poète, son attachement avéré au christianisme avaient fait tomber les soupçons. Mais lorsque Wordsworth à son tour arriva, commérages et soupçons reprirent de plus belle. Tout en lui et autour de lui paraissait suspect : son irréligion, car il ne mettait jamais le pied dans une église; sa vie si pauvre et si oisive dans ce grand logis isolé, sa sœur «aux yeux sauvages » si brusque en sesmanières, toujours surlesroutes ou sur les collines; cet enfant étranger qu’ils amenaient avec eux ; surtout l'humeur solitaire de Wordsworth, son caractère concentré, ses allées et venues à toute heure du jour et de la nuit sur les monts ou le long de la mer; son habitude de se bourdonner à lui-même des choses inintelligibles (1). Et les langues allaient leur train. Pour les uns, c’était un sorcier, pour d'autres un contrebandier, car pourquoi ces yeux obstinément fixés sur un amas d’eau salée? « Pour Coleridge, disait un des voisins, il n’y a rien à craindre de lui, c’est une girouette qui dit tout ce qui lui vient à l'esprit, mais ce Wordsworth, oh ! celui-là c’est un traître mystérieux. Jamais on ne lui entend dire une syllabe sur le sujet (2) ». De là redoublement de calomnies et de tracasseries à l'égard de Poole qui s’était porté garant du locataire d’Alfoxden. LL
La visite de Thelwall, le jacobin notoire, redoubla le scandale. Il fallut éloigner cet ami compromettant qui ne souhaitait rien
(1) Thomas Poole and his Friends, 1, p. 240.
,® Cottle's Early Rocollections, 1,p. 309, et Coleridge, Biographia literaria, ch: xs
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tant que de s'installer auprès d'eux. Ge ne fut pas de gaité de cœur que Coleridge se décida à repousser les avances de cet homme qu'il estimait. Mais il était trop tard, l'effet de cette visite était produit. Poole demanda en vain que le bail d’une année contracté par Wordsworth lui fût renouvelé (1). Wordsworth dut s'attendre à quitter Alfoxden. Enfin les démarches des tories inquiets qui dénoncèrent au gouvernement la présence de personnes suspectes dans la région du Quantock firent attacher un espion à leurs pas. La diffamation et les rapports secrets faisaient rage en ces années. [1 y a sans doute un grain de fantaisie dans l’histoire de cet incident telle que Coleridge l’a racontée (2). C'était en somme uu honnête espion que celui qui les suivit dans toutes leurs excursions pendant trois semaines, avec une vraie persévérance de Peau-Rouge, et qui finit par déclarer que les suspects étaient parmi les plus fidèles sujets que Sa Majesté comptât dans le royaume. Ce qu’il avait surpris, c'étaient des conversations sur les livres, sur un certain Spinoza (3), sur les détails du paysage. Un jour qu’il avait fait le jacobin auprès de Coleridge pour lui arracher son secret, il avait été tellement ébloui par. l’éloquence avec laquelle celui-ci essaya de le ramener à de sages opinions politiques, il avait été si bien convaincu de la sottise et de la perversité du jacobinisme qu’il avait fini par rougir du sien quoiqu'il ne l’eût adopté que comme déguisement. Faisant une dernière tentative auprès de l’aubergiste de Stowey chez lequel il logeait, 1l avait appris de lui que les deux suspects, dont l’un, Coleridge, allait par la campagne des papiers à la main — des cartes, des relevés du pays, disait-on, — étaient en somme des poètes, et que leur
crime consistait à vouloir « faire imprimer tout le Quantock ».
(1) Lettre de Poole à Mrs. Albyn, 16 septembre 1797, Thomas Poole and his Friends.
(2) Biographia literaria, ch. x.
(3) Jeu demots intraduisible de Coleridge sur Spinoza et « Spy nosy » (l’espion au gros nez).
Ni cet espionnage, ni la malveillance des voisins ne pouvaient entamer le bonheur des deux poètes. Coleridge lui-même, qui devait tardivement récriminer contre la petite persécution à laquelle son ami et lui furent en butte, semble plutôt s’en être amusé sur le moment. Quant à Wordsworth il ne s’en est jamais plaint et sauf qu’il eut d’abord quelque regret de ne pouvoir rester à Alfoxden, il ne paraît pas en avoir pris autrement souci. Il n’y avait là rien qui fût de nature à les attrister vraiment. Peut-être même ces mesquines tracasseries, derniers stimulants de leur passion moribonde pour la cause révolutionnaire, leur procuraient-elles plus de satisfaction que de peine. Les injustices et les petitesses des adversaires ne sont pas pour causer un chagrin sans mélange, mais plutôt un plaisir ironique. Elles donnent lieu à des réflexions complaisantes sur la sottise ou la perversité de nos ennemis, en même temps que sur notre propre supériorité. Elles confirment le mépris qu'on ressent pour eux, justifient la lutte dont les raisons commencent à paraître: moins bonnes, réveillent l’ardeur assoupie.
Si quelque chose arrèêtait encore Wordsworth et Coleridge avant de transférer toutes leurs affections de la Révolution à la Nature, c'était justement la conduite aveugle, rancunière et ridicule de ceux que les traitaient en suspects. Ils ne pouvaient pas se rendre clairement compte du changement de leur propre esprit tant qu'ils conservaient les mêmes adversaires. Pour les détacher de leur première foi, ou mieux, pour leur faire comprendre qu’ils pouvaientdésormaisse passer d’elle, pour les forcer à rejeter ailleurs toutes leurs espérances et toutes leurs joies, il fallait quelque faute grave, impardonnable, de ceux-là même avec lesquels ils sympathisaient encore. Cette épreuve décisive ne leur fut pas épargnée. Elle vint dans l'hiver de 1797 à 1798, lorsque les Français envahirent la Suisse,
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Lorsque le Directoire envoya une armée contre Berne, lorsque les montagnards de l’Oberland furent massacrés en défendant leur indépendance, ce fut une réprobation mêlée de Joie ironique chez les adversaires, mêlée de honte et de remords chez les partisans de la Révolution. Non seulement Madame de Stael, en voyant les armées françaises pénétrer en Suisse, fit pour la première fois des vœux contre leur succès, mais l’exdirecteur Carnot, alors exilé sur les bords du Léman, exhala son indignation dans une brochure datée du 6 floréal an VI (27 avril 1798) et bientôt traduite en anglais : « O guerre impie! s’écriait-1il, dans laquelle il semble que le Directoire ait eu pour objet de savoir combien il pourrait immoler, à son caprice, de victimes choisies parmi les hommes libres, les plus pauvres et les plus vertueux; d’égorger la liberté dans son propre berceau, de punir les rochers helvétiques pour lui avoir donné le jour (1). »
En Angleterre, ce fut un coup funeste pour les amis de la France, le signal de leur irrémédiable dispersion, ou plutôt de leur anéantissement. Comment pouvaient-ils, eux qui s’étaient constamment abrités derrière les mots de paix et de liberté, justifier cette attaque du fort contre le faible, d’une jeune république contre une autre si vénérable, contre cette Suisse qui, à tort ou à raison, et pour beaucoup grâce à Rousseau, avait paru au siècle entier comme le temple naturel des vertus républicaines, de leur noblesse et de leur poésie ? Ses discordes intestines, les graves défauts de sa constitution, le mélange disparate de l’élé-
(1) Cité en note par A. Angellier, les Œuvres de Burns, 1893, p. 198. Uxiv. ne Lyon. — Lecouis 25
ment féodal et de l’élément démocratique étaient mal connus au dehors. La responsabilité encourue par ceux de ses fils qui avaient appelé ou aidé l'étranger disparaissait derrière le crime et le manque de foi de l’envahisseur. Et esprit belliqueux, qui en Grande-Bretagne sommeillait depuis l'ouverture des hostilités, se réveilla soudain à la nouvelle de l’invasion. Des lors la guerre parut juste et nécessaire aux yeux de la nation presque entière. Cinq ans plus tard, lorsqu'il défendit le pamphlétaire Jean Peltier contre les attaques du Premier Consul, Mackintosh tirait un de ses plus beaux effets oratoires du récit de l'invasion de la Suisse et du rappel de « l'impression profonde qu’elle fit sur le peuple anglais ».
Sur Goleridge, cette impression fut soudaine et irrésistible. Lui qui un an auparavant, dans son Ode à l’année qui finit, ‘déclarait sa patrie asservie et prête à tomber, qui encore, en mai 1797, se joignait à Poole pour fêter les victoires françaises et célébrer d'avance la défaite de l'Angleterre contre laquelle se révoltaient les Irlandais et ses.propres matelots (1), il écrivit sur-le-champ sa Recantation ou palinodie, ode véhémente où il incriminait la France (2).
Après avoir attesté les nuages, les flots et les forêts qu’il a toujours adoré l'esprit de la Liberté; après avoir rappelé son enthousiasme pour la France lorsqu'elle jura d’être libre, sa honte pour l'Angleterre quand celle-ci se ligua avec les Rois, son espoir survivant aux jours de la Terreur, son allégresse à la nouvelle des victoires que remportait la République assaillie au dehors et au dedans, sa confiance que, &« conquérante seulement par son bonheur, la France forcerait les nations à devenir ‘libres, et qu’enfin l’amour et la joie posséderaient toute la terre», -— il demande maintenant pardon à la Liberté de son erreur :
(1) Lettre de Thomas Poole a Purkis, 40 mai 1797 (Poole and his friends). (2) Franc, an ode, février 1798.
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O pardonne-moi, liberté! 6 pardonne ces rêves! j'entends ta voix, j'entends tes bruyantes lamentations venir des cavernes glacées de la sauvage Helvétie, — j'entends tes sanglots sur ses fleuves teints de sang! Héros qui avez péri pour votre pacifique patrie, et vous qui en fuyant tachez les neiges des montagnes du sang de vos blessures, pardonnezmoi d’avoir jamais béni dans mes pensées vos cruels ennemis ! Répandre la fureur et la trahison criminelle où la paix avait construit sa demeure jalouse ; déshériter une race patriotique de tout ce qui lui rendait ses solitudes tempétueuses si chères ! .... o France, qui te moques des Cieux, adultère et aveugle, et patriote seulement dans des œuvres pernicieuses! sont-ce là tes vanteries, champion du genre humain ?
Après avoir renié la France, Coleridge ne pouvait tarder à reporter sur l'Angleterre son amour et ses vœux. Justement sa patrie était menacée. Depuis la paix de Campo-Formio, conclue le 17 octobre 1797, elle restait seule armée contre la France. C’est alors que le Directoire avait formé ou semblé former le projet de l’envahir et mis sous les ordres de Bonaparte une armée, dite d'Angleterre. Jusqu'au 19 mai, date où cette armée s'embarqua pour l’Egypte, la Grande-Bretagne resta sous la menace d’une descente. C’est dans cette période d'angoisse que Coleridge écrivit ses Craintes dans la solitude, noble poème, expression la plus élevée qu’eût jusqu'alors atteinte le patriotisme anglais, sorte de confession générale des erreurs et des crimes de la nation entière faite par un de ses fils dans un esprit d’amour (1).
Etendu sur l'herbe dans un petit vallon silencieux des monts Quantock, il songe avec douleur que la guerre peut pénétrer là inopinément et remplir de carnage ce recoin béni. Etil recon-
naît que ce serait un châtiment non immérité :
Nous avons offensé, Ô mes compatriotes! Nous avons offensé très grièvement et été très tyranniques. De l’est à l’ouest un gémissement accu-
(1) Fears in solitude, avril 1798.
sateur perce le ciel! les malheureux plaident contre nous, des multitudes sans nombre et véhémentes, les fils de Dieu, nos frères! Comme un nuage qui voyage, exhalé des marécages pestilentiels du Caire, ainsi nous, mes compatriotes, nous sommes allés porter à des tribus lointaines l'esclavage et la souffrance, et, chose plus mortelle encore, nos vices: dont la profonde souillure tue d’une mort lente homme entier,son corps et son âme.
A l’intérieur, l’or a corrompu tous les ressorts de l'Etat ; 14 religion se meurt entre le scepticisme de quelques-uns de ses ministres et l’indifférence du grand nombre. L’athéisme enhardi se montre en plein jour. Mais le crime suprême, c'est l’égoïsme d’an-peuple abrité contre les fléaux de la guerre et qui n’a pas hésité à les répandre par le monde. Puisse toutefois l’ Angleterre être épargnée encore quelque temps, puisse-t-elle être victorieuse de l’envahisseur, devenu pire qu’elle-même, et revenir du combat non ivre de triomphe, mais avec crainte, repentante des offenses par lesquelles elle a piqué son farouche ennemi jusqu’à le rendre frénétique.
Toutefois la note vraiment nouvelle de ce poème, c’est la joie grave de la fin, la joie du retour au patriotisme après plusieurs années où ce sentiment si fort à été refoulé en dépit de la loi de . nature, la joie, en un mot, d'identifier de nouveau l'amour de la patrie avec le devoir :
O Bretagne natale! O mon île maternelle! comment ne serais-tu pas chère et sainte pour moi, qui de tes lacs et de tes montagnes, de tes nuages, de tes paisibles vallons et de tes rocs et de tes mers, ai extrait toute la liqueur de ma vie intellectuelle, toutes mes douces sensations, toutes mes pensées ennoblissantes, toute mon adoration du Dieu de la nature, toutes les choses aimables et honorables, tout ce qui fait sentir à l'esprit mortel la joie et la grandeur de son être futur? Il ne vit pas une forme, pas un sentiment dans mon âme qui n’aient été empruntés à, ma patrie! O île divine et belle! tu as été mon temple unique et très magnifique, où je marche avec une crainte respectueuse, et chante mes chants solennels, aimant le Dieu qui m’a fait ! \
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Aïnsi se rétablissait l'harmonie des sentiments dans l'âme de Coleridge. Cependant que pouvait penser Wordsworth ? Il vivait alors avec Coleridge dans une union si étroite que presque pas un jour ne se passait sans qu'il le vit et qu’il parcourût avec lui le Quantock ; mais son mutisme même, à côté des effusions de son ami, est significatif. Il n’écrivit point de poème. Ses lettres sont muettes sur ce sujet. Ses sentiments politiques étaient alors si bien cachés que Coleridge semble les avoir assez mal connus. Même avec lui, Wordsworth s’abstenait de les exprimer. «Sa conversation, dit de lui Coleridge, s’étendait alors à presque tous les sujets, sauf les sciences naturelles et la politique. De celle-ci, il ne s’inquiétait jamais (1). » Si Coleridge avait bonne mémoire lorsqu'il écrivait ces mots, il est évident qu’il n’était pas dans la confidence absolue de celui qui, dans le Prélude, parle de la cause révolutionnaire comme ayant été la sienne jusqu’au couronnement de Napoléon [*. Il est vraisemblable qu'à cette époque Wordsworth refusait de discourir sur les événements quotidiens, n’ayant gardé d’attachement profond que pour les idées et attendant du temps leur preuve. Sans doute l’attaque contre la Suisse lui fut un coup sensible, d'autant plus que ce pays n’était pas pour lui comme pour Coleridge une abstraction, qu’il avait parcouru, admiré et célébré. Toutefois, ilne partagea pas la réaction brusque de Goleridge. Il ne maudit pas encore la France. Il l’aimait encore en 1802 (2). Il ne lui devait déclarer la guerre que quand Napoléon « perça sous Bonaparte» et lorsqu’un nouveau voyage l’eut convaincu que l'esprit généreux et libre de 1789 avait fait place à la passion militaire. Jusque-là, il ne fit que s’attrister sur elle, s’indigner contre ceux qui la
(1) Biographia literaria, ch. x.
(2) Aussitôt que la France fut dé nouveau ouverte aux Anglais, pendant la paix d'Amiens, il y retourna, et, bien qu'écœuré en la retrouvant prête pour l'empire, il la regardait encore au retour du haut des falaises de Douvres, « avec mainte pensée mélancolique et tendre ». Journal de Dorothée, 30 août 1802, Knight, Life of Wordsworth, 1, p. 350.
dirigeaient vers la violence, qui lui soufflaient l’esprit de conquête. Il ne la considéra pas tout entière comme responsable du crime commis envers la Suisse. Peut-être avait-il encore foi « dans le peuple et dans les vertus que ses yeux avaient vues ». Depuis longtemps déjà il avait été obligé de distinguer entre les factions qui la régissaient. Il le fit sans doute encore. Il semble d’ailleurs qu’il fût resté en communication avec des Français, car il dit dans un ouvrage ultérieur: « J’ai personnellement connaissance que, quand l'attaque fut faite qui se termina par la soumission de la Suisse, l'injustice de l’entreprise fut douloureusement accablante pour beaucoup d'officiers de l’armée française et paralysa leurs efforts (1). » Momentanément, il s’abstint de juger, surtout de condamner la France. Mais il s’enfonça plus avant dans la composition poétique, chercha un refuge plus abrité dans la nature contre les tristesses de la lutte entre nations. |
Réfugié dans le ravin où, l’été précédent, il avait mené Coleridge et Thelwall, il médita sur la campagne si douce aux premiers jours du renouveau, sur ses joies qu’elle offre à tout venant, puis sur les maux dont l’homme est à la fois auteur et victime; et il écrivit ses Vers composés au premier printemps (2) :
J’entendais mille harmonies variées
Tandis que j'étais étendu sous un bouquet d’arbres, Dans cette douce humeur où les pensées riantes Amènent les tristes pensées dans l'esprit.
La Nature attachait à ses œuvres splendides L'âme humaine qui circulait en moi.
Et mon cœur souffrait en pensant
A ce que l’homme a fait de l’homme.
(1) Convention of Cintra, Prose Works, I, p. 164. (2) Lines written in Early Spring (Lyrical Ballads, 1798).
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A travers les touffes de primevères, dans ce bosquet charmant La pervenche traînait ses guirlandes ;
C’est ma croyance que toute fleur
Jouit de l’air qu’elle respire.
Les oiseaux autour de moi sautillaient et jouaient ; Leurs pensées je ne saurais les mesurer,
Mais le moindre de leurs mouvements
Semblait un frisson de plaisir.
Les branches bourgeonnantes étendaient leur éventail Pour saisir la fraîche brise ;
Et je ne puis m'empêcher de croire
Qu'il y avait du plaisir en cet endroit.
— Si je ne puis écarter ces pensées, Si telle est ma croyance,
N’ai-je pas raison de déplorer
Ce quel’homme a fait de l’homme ?
C’est la seule plainte immédiate qui s’exhale de sa poésie et il faut reconnaître que la joie y balance déjà la tristesse. En somme, l'effet de cette guerre déplorable, qui, quelques années plus tôt eût été de le bouleverser, fut de lui causer une courte et faible peine, suivie aussitôt d’un sentiment de délivrance. Du coup il s’affranchit de la politique pour longtemps. Il rumina lentement et en silence les poèmes patriotiques de Coleridge, et les nobles idées de son ami trouverent quatre ans plus tard leur expression dans sa poésie. Onles y retrouve, les mêmes, mais condensées et fortifiées par le long séjour qu’elles firent dans son esprit. Pour le moment, il décida de se taire et d’attendre ; et toutes ses pensées se détournant de la révolution politique se
-portèrent sur la révolution littéraire.
Sa poésie, jusque-là rare et intermittente, se mit à jaillir à flots pressés. Sa grande œuvre philosophique du Aeclus était conçue et commencée au moment même où Coleridge adressait
à la France $on ode indignée (1). Presque toutes les Ballades lyriques étaient écrites dans le printemps et dans l’été de 1798, ce printemps tardif mais d’une beauté extraordinaire, cet été merveilleux auquel le Prélude se reporte comme à la saison la plus radieuse que l’auteur ait connue dans toute sa vie d'homme. Au lieu de tuer sa joie, la perte de sa dernière illusion révolutionnaire eut pour effet de lui faire comprendre qu'il avait en lui-même et dans son intelligence de la nature une source de bonheur intarissable, contre laquelle nulle déception extérieure ne pouvait prévaloir. Il sait désormais sa force de résistance à la tristesse, la vitalité de l’allégresse qu’il porte en lui. Il sait que, sans sacrifier à l’égoïsme, il peut tenir son âme hors de l’atteinte des maux environnants. En de certaines heures «il a tant de bonheur en réserve, qu’il ne peut pas sentir de peine (2) ». « IL peut s’accorder de souffrir avec ceux qu’il voitsouffrir (3). » Il peut abandonner à la compassion ou au chagrin les œuvres extérieures de son âme, car la sérénité habite dans le donjon central d’où rien ne la pourra déloger.
Il était arrivé à Alfoxden convalescent, il le quittait guéri. Il y était venu remaniant ou achevant Crime et Chagrin, les Borderers, la Chaumière ruinée. 1] en partait au bout d’un an, après avoir adressé à la Nature, non loin de l’abbaye de Tintern, son premier hymne d'actions de grâce et emportant en manuscrit un millier de vers de son grand poème consolateur du Reclus.Il avait reconstitué son identitéinterrompue par une crise de désespoir. La joie allait rattacher sa maturité à sa jeunesse : joie spontanée jadis, maintenant joie consciente et réfléchie ; pure allégresse d’abord, optimisme aujourd’hui. Les années de doute et d’assombrissement avaient fui ne laissant d’elles qu’un
(1) Lettre de Wordswerth à James Losh, {1 mars 1798. Knight, Life of Wordsworth, T, p. 147,
(2) Anecdote for Fathers, v. 15-16.
(3) Excursion, 1, 370-371.
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souvenir utile, un avertissement salutaire. Au contraire, les années d'avant, celles de l'enfance et de l'adolescence, se rapprochaient de lui jusqu’à lui paraître présentes. Il s’apercevait qu’en elles il avait à son insu vécu la vraie vie; il examinerait donc dans quel sens s’étaient dirigés naïvement ses premiers pas pour orienter à nouveau sa marche un moment égarée, Il s’était créé d’instinct, dans son rustique collège, des jouissances égales à celles des paradis chimériques. Il avait réussi à se maintenir heureux en sisolant dans le milieu hostile de Cambridge. Il avait bu jusqu’à l'ivresse le vin fort des extases révolutionnaires. Il avait cru en la Révolution, cru en sa propre raison, parce que l’une et l’autre lui avaient d’abord promis l’universelle félicité. Et maintenant c’était pour ses assurances de bonheur qu’il se retournait vers la nature. La loi de sa vie, il la connaissait maintenant, c’était la joie. L'idée du Prélude germait en lui, et les premiers fragments de ce poème étaient à quelques mois d’être écrits. QU, 54