‹ La Jeunesse de William WordsworthChapitre 42 sur 57 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Lorsqu'on a exposé les circonstances dans lesquelles un homme a atteint à la joie ou à la tristesse, rien n’est plus tentant que de voir en elles les causes suffisantes de cette tristesse ou de cette joie. Comme les circonstances, le plus souvent neutres en soi, ont pris la teinte des sentiments projetés sur elles, elles semblent posséder ou même créer la couleur qu’elles reflètent. Plus la force irradiante d’une âme est grande, plus il est difficile de se garder de cette illusion.On s’imagine volontiers qu’elle n’a pas eu de ténèbres à percer parce qu’on ne voit pas d'ombre dans son voisinage. C’est ainsi qu’un observateur péné-

trant comme de Quincey s’exclamera sur les chances heureuses de la vie de Wordsworth sans considérer assez si elles n’ont

pas êté heureuses surtout parce que la nature de Wordsworth les avait faites telles.

Cette erreur si commune en ce qui est de Wordsworth a son origine dans l'intelligence imparfaite du Prélude. Le poète ne s’y répand-il pas en effusions de gratitude envers la jeunesse qu’il a vécue, envers l'éducation qui fut la sienne ? Mais à bien l’examiner, ce que le Prélude célèbre c’est le merveilleux parti que l’homme a su tirer, pour atteindre à une joyeuse harmonie de toutes ses facultés, de circonstances en soi indifférentes, ou tour à tour favorables et contraires. Pour s’en convaincre, il suffirait de résumer la jeunesse de Wordsworth en s’en tenant aux faits Jugés d’ordinaire importants et enla voyant en quelque sorte du dehors. N’est-il pas vrai qu’il serait aisé d’en faire un tableau douloureux? Peut-on le compter parmi les favorisés de la vie, cet enfant qui perd sa mère à huit ans, son père à seize; qui se voit arbitrairement dépouillé de son patrimoine ; qui mène chez des grands-parents étroits et durs une existence humiliante ; qui pendant des années est tenu à l'écart par les siens pour sa paresse, son entêtement, son refus d’entrer dans les carrières sûres qu’on lui désigne ; qui aime par-dessus tout sa sœur et qui est éloigné d’elle comme par crainte qu’il lui communique la contagion de sa désobéissance et de ses opinions subversives; qui confie tous ses rêves de bonheur à la Révolution française et les voit submerger dans la tourmente; qui perd jusqu’au respect et à l’amour de la patrie ; plus encore, jusqu’à l’espoir du progrès; qui vit cependant d’une vie médiocre, même misérable, sans assurance du lendemain, au point de devoir rejeter à une date incertaine son union avec cette amie de sa sœur qu’il a depuis longtemps distinguée, qu’il

‘aime maintenant, et dont il ne sait si jamais il pourra faire sa

femme?

Et les événements mêmes au milieu desquels son optimisme se confirme et s’achève, encore qu’il soit possible d'expliquer

comment illes a fait servir à sa délivrance, ne sont-ils pas tels que, chez beaucoup d’autres, ils auraient, et que chez plus d’un de ses contemporains ils ont en effet déterminé une recrudescence de tristesse? C’est un fait caractéristique que la nais sance du Reclus au moment même où l’invasion de la Suisse ruine les dernières espérances risquées par Wordsworth sur la conduite de la france. Cependant, que de causes réelles d’écœurement il avait alors qu’il dérobait aux regards! De quelle amertume n’était-il pas abreuvé en entendant les conservateurs anglais, les ennemis de la Révolution enfin triomphants, railler ses chimères! Il n’ignorait ni ne méprisait ces sarcasmes. Il avoue en avoir souffert. Il s’efforçait, dit-il, « de cacher les blessures secrètes de sa présomption mortifiée que rien ne pouvait guérir (1) ».

Loin donc de voir dans son optimisme le résultat des circonstances de sa vie, il serait plus juste d’y voir une réaction puissante de son être contre les circonstances. Et à côté de

celles-ci, il conviendrait de placer le monde extérieur lui-même, les aspects de cette nature dont Wordsworth devait pourtant dégager tant de lecons de joie ou de sérénité. On aurait tort d’en faire plus que des causes secondes. C’est de lui qu'émane le bonheur dont il verra désormais le monde comme enveloppé. Et c’est ainsi que l’homme qui l’a le mieux connu, que Goleridge a compris l’optimisme de Wordsworth :

Ami,nous ne recevons que ce que nous donnons, et c'est seulement dans notre vie que vit la nature : à nous appartient sa robe de noces, à nous son linceul! et si nous voulons rien voir de plus beau que ce monde froid et inanimé, accordé à la pauvre multitude sans amour et toujours inquiète, ah! c’est de l’âme même que doit sortir une lumière, une gloire, un beau nuage lumineux enveloppant la terre ; — et c'est de l’âme même

que doit partir une harmonieuse et puissante voix, née d’elle, vie et élé-

L (4) Prélude, XI, 218-219.

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