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ment de tous les sons harmonieux ! © pur de cœur ! tu n’as pas besoin de me demander ce que peut être cette forte musique de l’âme ; — quelle est et où elle existe, cette lumière, cette gloire, cette belle brume lumineuse, cette pu'ssance belle et créatrice de beauté. C’est la joie, vertueux ami! la joie qui ne fut jamais donnée qu'aux purs en leur heurela plus pure; la joie, mon ami, est l'esprit et le pouvoir qui, mariant la nature à nous, nous donne en dot une terre nouvelle, un ciel nouveau, inimaginés des sensuels et des orgueilleux. — La joie est la douce voix, la joie est le nuage lumineux. C'est nous, c’est nous-mêmes qui nous réjouissons ! Et c’est de là que jaillit tout ce qui charme ou l'oreille ou la vue ; toutes les mélodies sont les échos de cette voix ; toutes les couleurs sont Ïa suffusion de cette lumière (1).
Mais si la joie est vraiment dans le poëte, est-il possible de l'y localiser en quelque sorte, de dire avec précision en quelle partie de son être elle a son origine et son siège? Est-ce dans le tempérament de Wordsworth, ainsi que Pinsinue plus d’un des critiques du poète, qu’elle prend sa source? Avant de le concéder, il serait utile de s'entendre sur le sens exact du mot tempérament, vague s’il en fut, ou pis encore, faussement précis, étiquette commode mise par l’homme sur ce qui dans l’homme échappe à son analyse, sur cet inconnu humain où se combinent confusément les fatalités du corps et de l’âme.
Il ne saurait être ici question de c2tte humeur légère qui spontanément, sans effort, attire à soi les jouissances éparses de la vie et sur laquelle glissent sans entrer, comme sur une enveloppe lisse, les pointes de la douleur. Il est impossible de
(1) Ode to Dejection, st. 1v (premier texte, 4 avril 1802, The Poetical Works of Coleridge, edited by J. D. Campbell, p. 522).
voir en Wordsworth un inconscient. «D’un tempérament quelque peu sévère (1)», a-t-il dit de lui-même, sa nature réfléchie n’était pas de celles qui oublient sans peine les tristesses passées et qui s’aveuglent aisément sur les maux menaçants et prochains. Il ne serait pas moins injuste de le représenter comme un homme égoïstement enfermé dans sa félicité, qui, par prudence, se refuse à voir et à toucher du doigt les misères environnantes. S'il fut cela, ce fut durant une courte trève et sa gloire est d’avoir aussitôt marché vers la douleur pour la guérir. C’est au contraire à ce qu’il est heureux, nous dit-il, qu’il doit «le courage de regarder en face les choses pénibles (2) ». Peu ont plus souvent que ce poète optimiste pris pour thème de leurs chants les souffrances humaines. Il ne s’est refusé ni «à entendre l’humanité chanter dans les plaines et les bois sa chanson d’angoisse solitaire », ni à méditer «sur la farouche tempête confédérée des douleurs à jamais barricadées dans les murs des cités (3) ». S'il a cru que son rôle ici-bas était de consoler, c’est parce qu’il a senti combien les hommes avaient besoin de consolation.
Si, par le tempérament, il faut entendre la santé physique, cette brutale explication de la joie est si contraire à la plus courte expérience qu’il n’est pas besoin de la combattre. D'ailleurs, en ce qui est de Wordsworth, les plus authentiques témoignages prouvent que, s’il fut en somme robuste, il ne jouit nullement d'une exemption privilégiée de la souffrance. Dès l’âge de dixsept ans, il était sujet à des maux de tête si fréquents et si vio- Jents qu’il dut, malgré son désir alors ardent, renoncer à suivre la carrière de son père et de son frère aîné (4). Ces mêmes maux
laccompagnèrent dans sa carrière de poète, inséparablement unis au travail de la composition, si bien que les journaux de la
(1) Prélude, XI, 276.
(2) Ibid., 277.
(8) Reclus, 849-853. |
(4) Lettre de Dorothée, 1787, Knight, Life of Wordsworth, I, p. 48.
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sœur sont parfois une monotone répétition de doléances sur la santé du frère, d'expressions de pitié pour les grandes fatigues qu'il endure.
Mais voici plus. Pour Coleridge, Wordsworth était simplement un hypocondre, heureux malgré son tempérament, non grâce à son tempérament. En 1803, Coleridge entreprend un voyage en Ecosse avec Wordsworth et Dorothée, puis se sépare d’eux. Une des raisons de cette séparation, c’est, dit-il, l’humeur hypocondriaque de Wordsworth qui faisait de lui un compagnon de route dangereux pour un malade (1). Dans une lettre du 15 janvier 1804, Coleridge s’étend sur ce même sujet :
Malgré, dit-il, les accès d’hypocondriede Wordsworth — accès dont il a toujours souffert plus ou moins et à des intervalles plus ou moins courts depuis sa première enfance — malgré cette greffe d’hypocondrie... sa amille est la plus heureuse que j’aiejamais vue... Wordsworth (dit-il plus
loin) n’excite pas cette profonde admiration morale presque pénible,
que peut seul éveiller le sentiment de l’extrême difficulté surmontée par la vertu... mais d’un autre côté, il est un objet à contempler avec plus de complaisance, parce qu’il mérite d’être et qu'il est heureux. Il est heureux non par tempérament naturel, car c’est là qu’est son principal obstacle; non par la jouissance des bonnes choses de ce monde, — car jusqu’à ce jour depuis la première aube de la virilité, il a acheté l’indépendance et le loisir nécessaires à de grands et bons travaux au prix d'une frugalité austère et de sacrifices quotidiens — ; non pas non plus par un concours fortuit d'amis et de parents faits pour rendre sa vie aimable
et heureuse, car tous ceux qui occupent une place près de son cœur ont été choisis par lui en connaissance de cause, après réflexion. Mais c’est un
homme heureux parce que c'est un philosophe, parce qu’il sait la valeur
‘intrinsèque des différents objets de l’activité humaine, et qu'il règle ses
désirs en les subordonnant strictement à cette connaissance ; parce qu’il sent, avec une foi pratique, cette vérité... que nous ne pouvons faire bien qu’une seule chose, et que nous devons par conséquent
(1) Lettre de Coleridge à Poole, 3 octobre 1803, Poole and his friends, I, p.120. . Le
faire un choix. Ce choix il l’a fait dès sa première jeunesse, il s’y est tenu et s'y tient toujours; et assurément une partie notable de son bonheur vient de cette unité d’intérêt et de cette homogénéité de caractère qui en est la conséquence naturelle... (1).