LIT
C’est, comme l’a fait Coleridge, à la volonté intelligente et au choix réfléchi qu’il faut en somme pour une grande part attribuer le bonheur et l’optimisme de Wordsworth. Ilest un des plus décisifs exemples du pouvoir de la volonté sur la formation des idées et sur la conduite de l’existence. Wordsworth a résolu d’être heureux et, avec une ténacité invincible aussi bien qu'avec une vue exacte des moyens, il a suivi la ligne de vie et de pensée qui lui semblait devoir mener au bonheur. Sans doute, il a employé tousses dons propres, ses facultés rares, son géniemême, sonaptitude à pénétrer la nature pour atteindre au but désiré, et en ce sens il y a de l’intransmissible dans sa méthode. Mais l'effort, le raidissement contre la tristesse, c’est là la grande lecon morale de sa vie, et, malgré les différencesinévitablesdans les ressources individuelles, cette lecon est d’une application générale. Elle est aussi, littérairement, instructive, car elle explique l’isolement de Wordsworth dans sa génération gémissante ou révoltée.
Cette résolution d’être heureux, qui semble être commune à tous les hommes, devait chez lui une intensité extraordinaire à une foi profondément enracinée, si fondamentale en son esprit qu’elle y était plutôt un instinct qu’une doctrine acquise, — la foi dans l’identité de la joie et de la vérité et de toutes deux avec la poésie.
(1) Lettre à Richard Sharp. Knight, Life of Wordsworth, I, p. 9-11.
Au moment où les poètes s’enorgueillissaient de leur tristesse et en faisaient la condition même de leur art, Wordsworth pose en principe que « les poètes sont les plus heureux des hommes (1) ». Il affirme que leur supériorité consiste avant tout dans leur plus grande force de joie. « C’est par le pouvoir profond de la joie que nous voyons jusque dans la vie des choses (2). » I établit que la poésie a pour son objet immédiat le plaisir et, loin d'y voir une dégradation, il y voit « la reconnaissance de la beauté de l'univers (3) ». Et il tient pour son devoir d'homme et de poète d’être heureux comme un autre d’être bon : — devoir de tous le plus difficile souvent et parfois même, étant donné l'effort de volonté qu’il nécessite, le plus douloureux. En effet, cette glorification de l’allégresse ou tout au moins du calme de l’âme, lorsqu'elle nejaillira pas spontanément d’un plaisir éprouvé, surtout quand la source de jouissance qui est dans le poète deviendra avec les ans moins vive et moins abondante, exigera une telle tension de tout l'être, que l’impression produite sur le lecteur méditatif sera plus pénible parfois qu’une plainte ou qu'un eri de révolte librement exhalé, L'opposition ira grandissant entre la puissance de joie du poète qui est réelle mais limitée et son optimisme qui luttera pied à pied avant d'admettre ceslimites. De là naîtront des œuvrestelles que Laodamie, dont la sérénité aura un pathétique plus profondément triste que celles des pessimistes attitrés. De là encore tel vers où se condensera tout ce qui peut tenir de douleur dans l’optimisme, comme celui où l'espérance est appelée « l'obligation suprême que les Cieux imposent pour leur honneur au cœur souffrant de l’homme (4) ».
(1) Lettre de 1802 (?), Memoirs of Wordsworth, T, 172. (2) Tintern Abbey, v. 48-49.
(3) Préface des Ballades lyriques de 1802.
(4) Sonnet « Here pause » (1811.)
L à Uxiv. pe Lyon. — LEGouIs. 20
Pourtant Wordsworth maintiendra jusqu’au bout, à travers toutes les tristesses constatées ou souffertes, sa foi en la souveraineté de la joie. La joie est pour lui le signe de l'adaptation au monde, de la conformité de l’action avec la loi qui régit l'univers. Elle est à l’âme ce que la santé est au corps. La tristesse n'existe que comme la maladie, par une faiblesse momentanée ou durable de la nature humaine. Comme Ja maladie, elle peut frapper injustement, mais comme elle aussi elle est une infériorité. L’affligé aussi bien que le malade mérite la pitié; mais s’il demeure dans l’affliction, il faut reconnaître qu'il manque à «son âme vitale » quelque organe essentiel, qu’il lui manque un principe de vie suffisant. L’orgueil de souffrir est ridicule ou impie, car il est absurde de s’enorgueillir d’une infériorité et il est impie de croire que l'univers est fait de si odieuse sorte que celui qui y souffre vaut plus que celui qui y vit à l'aise.
Si la joie est identique au bien et au vrai, la tâche première de l’homme est de l’acquérir ou de la développer en soi. Sans doute, quel que soit le mystère de leur origine tous les sentiments humains sont suceptibles de culture. Ni la joie ni la tristesse n’existent absolument chez aucun. C’est une des exagérations nécessaires et trompeuses du langage de diviser les hommes en heureux et en malheureux. Chaque âme est non pas une essence de pure joie ou de tristesse sans mélange, mais comme une assemblée où les sentiments de tristesse et les sentiments de joie sont dans un équilibre changeant, et l’homme est heureux ou malheureux selon que la majorité est à la joie ou à la douleur. Au centre est une multitude indécise, (presque toutes nos émotions devant la nature sont du nombre) qui selon l’impulsion de la volonté directrice incline vers le bonheur ou incline vers la tristesse. De la facon dont ces sentiments neutres agissent dépend le sort de l’âme. Attirer à la joie cette masse hésitante, c'est là pour Wordsworth le devoir de la volonté qui préside.
DS
Notez que, s’il paraît parfois user de subtilité pour la séduire, ou la solliciter avec une insistance qui rebute, il a au moins cette excuse qu'il a pour objet la santé de l'esprit. D’autres usent alors de prestiges inverses pour cultiver et faire triompher la maladie. À vrai dire presque tout ce siècle a vu des efforts d’ingéniosité merveilleuse pour conduire à la désespérance. Efforts incompréhensibles si cette désespérance n’avait pas été réellement pour beaucoup une sorte d'ivresse rare et délicieuse, plus désirée que la santé.
Entre tant d'exemples qui s'offrent, il suffira de prendre celui d’un contemporain de Wordsworth, du grand propagateur de la tristesse dans notre pays au moment même où Wordsworth s’efforçait de la combattre. N’est-il pas vrai qu’un résumé de vie comme René est une volontaire et subtile abstraction où des éléments divers dont la vie est faite, il n’a été pris de peine que pour recueillir la douleur ? N'est-ce point un effort merveilleux pour exprimer l’essence de mélancolie des choses, la rendant cent fois plus forte et plus corrosive parce qu’elle est isolée au lieu d’être répandue et mélangée, comme elle l’est dans la réalité ? Toutes les pensées de douleur, de fatalité, sont la réunies, pressées, fondues en un même breuvage amer. Point de doute que la douleur réelle à l’origine n’aille de cette façon se précisant et exagérant son action délétère. Ici, les menus actes neutres, les sensations indifférentes sont avec art et en vue de l’art dirigés dans le sens de la mélancolie générale. La nature est représentée dans ses seuls traits mélancoliques. Ge qui nous en est offert, c’est « la nue fugitive et la pluie qui tombe sur le feuillage, le sourd mugissement de l’automne et le bruit des feuilles séchées »; c’est plus loin le cratère de « l’Etna aux entrailles brûlantes aperçu entre les bouffées d’une noire vapeur ». L’humanité entière est résumée en deux impressions douloureuses : «Le passé et le présent sont deux statues Incom plètes : l’une a été retirée toute mutilée des débris des âges ;
l’autre n’a pas encore reçu sa perfection de l'avenir ». D’une grande ville parcourue avec sa vie intense et ses forces d'activité gigantesques il reste un seul souvenir, celui de manœuvres indifférents couchés au pied de la statue de Charles I ou taillant des pierres en sifflant, ignorant jusqu’au nom du monument.
IL est certain qu'après 1798 Wordswortheût considéré comme une faute morale d’arrêter la pensée du lecteur sur un thème aussi sombre où nulle lueur de consolation ne pénètre. Luimême sans doute avait écrit des histoires tout entières mélancoliques ou désolées. Mais voyez comme il modifiera la Crau mière ruinée (1). Trop belle et trop chère pour qu’il la sacrifie, cette œuvre devra avant de paraître s’envelopper d’excuses et de pensées rassérénantes. Le poète se condamnera presque luimême pour s'être si longuement appesanti sur un sujet d’où il n’y a que tristesse à extraire. Le colporteur qui fait le récit s'arrête brusquement au milieu, et honteux de ses larmes se reproche « de détourner son cœur de la sagesse naturelle, et de troubler le calme de la nature de ses pensées inquiètes ». S'il reprend son histoire sur les instances de celui qui l’écoute, c’est à regret et comme avec remords. Et quand il a fini, voyant son ami s’abandonner à « l’impuissance du chagrin » 1l croit devoir combattre cette émotion qu’il a fait naitre. Il veut laisser dans l'esprit qu’il a troublé une impression plus sereine. Asso ciant la nature à son effort, désignant du doigt ce triste jardin délaissé qui semble porter le deuil de ceux qui le cultivaient naguère, il dira :
Mon ami! vous avez donné assez au chagrin. Les desseins de la sagesse n’en demandent pas davantage. Soyez sage et joyeux; et ne lisez plus les formes des choses d’un œil indigne. Marguerite dort dans la terre calme, ét la paix estici. Je me rappelle bien que ces mêmes fougères, ces herbes,
(4) Il se mit à le retoucher vers la fin de décembre 1801 (Journal de Dorothée).
et ces graminées qui se dressent sur ce mur, un jour qu’elles étaient
. argentées par la bruine et par les gouttes de pluie silencieuses, ont,
comme je passais, porté dans mon cœur une silencieuse image de tranquillité, si calme et silencieuse, et m'ont semblé si belles au milieu des pénibles pensées qui emplissaient mon esprit, que tout ce que nous sentons de chagrin et de désespoir devant la ruine et devant le changement, et que toute la douleur que laissent derrière elles les apparences passagères de l'Etre me parurent un vain rêve qui ne pouvait vivre où était la méditation, Je me détournai et je continuai ma route dans le bonheur (1).
Ainsi toujours désormais Wordsworth soucieux de ménager en lui et chez les autres la force de résistance à la tristesse et jugeant que la mélancolie obstinée use les ressources vitales de l’homme, ou bien s’interrompra au point même où un récit ne peut plus que faire verser des pleurs, ou bien rassemblera aussitôt toutes les consolations qu’il connait pour les sécher. Et si nulle espérance purement humaine ne s’offre à lui pour calmer des maux humains, il demandera aux choses extérieures un signe d’allégresse qui lui permette de raffermir en lui-même
(1) My Friend! enough to sorrow you have given, The purposes of wisdom ask no more:
Be wise and cheerful; and no longer read The forms of things with an unworthy eye.
She sleeps in the calm earth, and peace is here. I well remember that those very plumes, .
Those weeds, and the high spear-grass on that wall, By mist and silent rain-drops silvered o’er, As once I passed, did to my heart convey So still an image of tranquillity, So calm and still, and looked so beautiful Amid the uneasy thoughts which filled my mind, That what we feel of sorrow and despair From ruin and from change, and all the grief The passing shows of Being leave behind, Appeared an idle dream, that could not live Where meditation was. [ turned away, And walked along my road in happiness.
Excursion, 1, premier texte, celui de 1814. En 1845 Wordsworth inséra dans ce passage des sentiments chrétiens qui l’ont complètement transformé.
et chez tous la joie ébranlée. Appels si fréquents, tant sont fréquentes les causes de tristesse, qu'il en viendra à enrôler toute la nature au service de l’optimisme.
Quelles que soient les pensées sur lesquelles son esprit se pose, son premier et dernier objet sera de tirer d’elles toute la jouissance qu’elles contiennent. Et dans le choix des jouissances il ne serà dirigé que par les besoins changeants quoique toujours élevés de son être. La Nature à présent lui suffit et continuera de lui suffire à travers les plus poétiques années de sa vie. Quand il s’affligera de voir se faner la splendeur qui a longtemps pour lui environné le monde, il se tournera vers les joies morales du devoir (1); quand à son tour, sur le tard, s’effacera « le sourire qui est sur le visage du Devoir et près duquel rien n’est beau », quand sous les pas du Devoir les fleurs cesseront de s’épanouir et les parfums de s’exhaler, il demandera à la religion ses consolations et ses espérances (2). Il ne sera plus poète alors, mais il sera le même homme se guidant inflexiblement vers tout ce qui lui donne lieu de refouler un soupir ou d'exprimer des actions de grâces.
(1) Ode 10 Duty (1805).
(2) Ecclesiastical Sonnets (1821). .
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