CHAPITRE II
Est-ce au prix de la vérité qu’il a reconquis la joie? Pour devenir le poète optimiste qu’il veut être, devra-t-il sacrifier la poursuite du vrai à la nécessité de vivre dans un monde d’illusion ? Wordsworth ne le croit pas. Il a l’âme trop sincère pour être heureux en soupconnant qu'il doit son bonheur à un artifice. Ce qui caractérise son œuvre et sa vie, c’est la conviction presque jamais ébranlée d’avoir vu juste en voyant beau. Son retour à l’allégresse a, dit-il, coïncidé avec son retour à la nature; c’est-à-dire qu'il a repris confiance le jour où, rompant avec abstraction prématurée qui, sur des faits trop rares et trop grêles, édifie ses théories de l’univers et de l’âme humaine, il s’est remis en contact direct avec les faits, décuplant sa maigre provision d'observations, demandant à ses sensations et à ses sentiments des données immédiates et certaines sur ce qu’ilavait cru d’abord pouvoir connaître par le seul fonctionnement à vide
de ses facultés intellectuelles. 11 est devenu optimiste le jour où il a vu la réalité.
Si, après un indicible élan d'enthousiasme, la génération dont il est se sent découragée et assombrie, le mal vient de la présomptueuse ignorance de ses guides, de ces philosophes et de ces faux savants qui ont cru connaitre toute la nature pour en avoir entrevu quelques aspects, qui se sont imaginé connaitre tout l’homme alors qu’ils avaient distingué deux ou trois facultés « de cette âme humaine composée de mille facultés et deux fois dix mille intérêts (1) ». L'expérience vient de leur infliger un terrible démenti. Mais au lieu d’avouer l'erreur de son intelligence, l’homme préfère croire que la Nature — y compris sa nature à lui-même — est en défaut. Pour ne pas se laisser abattre par le désespoir, il importe de se convaincre que la science actuelle est peu de chose, que les méthodes actueileS de la science ne sauraient donner que des vérités secondaires. Il faut s’humilier devant la nature encore presque toute inconnue. Il faut chercher en outre s’il n’est pas d’autre moyen d’enquête sur elle que ce raisonnement dont il a été fait un si grand abus.
Point n’est besoin de dire que cette entreprise n’était pas neuve et que l’originalité de Wordsworth n'est pas la. Sa lutte contre l’orgueil de l’entendement n’est qu’un épisode et non le plus éclatant de la grande croisade contre les « philosophes » du xvin siècle. Wordsworth faisait ce qu'avait fait plus d’un dans la génération précédente et ce que poursuivaient tant de ses contemporains. Il était une unité dans le nombre de ces dégrisés du raisonnement qui allaient maudissant l’ivresse de la veille. Les noms se pressent en foule de ceux qui avaient déjà déclaré que le raisonnement s’égare et s’affole quand il sort du domaine propre qui lui fut assigné, et qu’il n’est pas fait ou pas mûr pour résoudre les grands problèmes de l’âme et de l’univers. Bernar-
(1) Excursion, IV, 987,