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din de Saint-Pierre et Saint-Martin le répétaient en France à satiété après Rousseau. Jacobi et Kant — avec quelle différence de but et de moyens! — faisaient entrer à fond cette pensée dans l’esprit de l'Allemagne. En Angleterre même, Wordsworth n'avait pas seulement Coleridge pour l’initier au mépris des raisonneurs. Sans compter quelques escarmouches de Beattie et de Gowper contre les logiciens irréligieux, l'œuvre entière de Burke n’était-elle pas un long et souvent triomphant réquisitoire contre les dangereuses erreurs de l'esprit de système appliqué à la conduite des sociétés, une ardente glorification des faits opposée à l’enthousiasme pour les abstractions, un ordre intimé à l'esprit de s’incliner devant la mystérieuse divinité de ce qui est?
L'écho de toutes ces accusations contre la raison raisonnante. se retrouve dans l’œuvre de Wordsworth. L'impuissance métaphysique de la science actuelle lui apparaît nettement. Ne supprime-t-elle pas de partout la vie? « Elle défigure les belles formes des choses et tue pour disséquer(1).» Elle substitue «un univers de mort à celui qui se meut, animé de lumière et de vie, réel, divin et vrai (2) ». Elle voit « tous les objets dans une disjonction sans vie et sans âme ». Elle commet une sorte d’assassinat universel qui peut lui être indispensable pour son œuvre, mais d’où il est absurde de conclure à un réel manque d'âme vitale dans l’univers. |
S’exerçant sur l’âme humaine, l'analyse aboutit à de semblables erreurs : «Qui pourra subdiviser son intelligence selon des règles géométriques, la partager comme une province en ronds et en carrés? Qui connaît l’heure précise où ses habitudes furent semées comme on sème une graine? Qui désignera un point comme avec une baguette et dira : « Gette partie de la rivière de
(1) The Tables turned (1798), v, 26-28.
(2) Excursion, IV, 961 962.
mon esprit est venue de cette source là-bas. » Toi, Coleridge, tu as pour tomber dans ces errements, sondé trop à fond tes pensées; à tes yeux, la science ne paraît que ce qu’elle est en vérité, non notre gloire et notre plus haute conquête, mais un simple succédané, un étai pour notre faiblesse. Tu n’es pas l’esclave de cette perfide faculté secondaire par laquelle nous multiplions les distinctions, puis finissons par croire que ces minces limites tracées par nous sont des choses que nous percevons et non que nous avons imaginées nous-mêmes. Pour toi que ces conventions n’aveuglent pas, l’unité de tout s’est révélée, et tu sais douter comme moi qui suis moins habile que beaucoup d’autres à ranger les facultés sur une échelle graduée, à classer sous des vitrines les sensations et à discourir avec volubilité sur l’histoire et la naissance de chacune d’elles, comme si elle était isolée et indépendante. Tâche ardue, vain espoir que d'analyser Pesprit, si la plus claire et la plus distincte de nos pensées, non pas dans un vain sens mystique, mais dans le langage de la raison mûrement pesé, n’a pas de commencement (1). »
Aussi Wordsworth n’aura-t-il plus que défiance ou mépris pour ces systèmes abstraits qui l’avaient ravi dans sa jeunesse parce qu’ils prétendaient livrer les secrets de la vie. Lui-même en a assez échafaudé pour savoir ce qu’ils valent et d’où leur fausseté provient. « Pareil au magicien qui d’un seul coup de sa baguette dissout en un clin d'œil le palais ou la charmille, il pouvait alors aussi promptement, à l’aide de termes syllogistiques, tuer l’âme des mysteres de l’être (2) ». Ge sont purs jeux de l'esprit où il y a danger à voir une exacte et complète image de la nature. Il importe que l’homme se convainque de leur vanité. «S'il est fatigué de systèmes chacun selon son degré substantiel et tous s’écroulant tour à tour, qu’il construise des
(1) Prélude, II,v. 203-232.
(2) Ibid, XIL, 81-85.
systèmes à lui, et rie de ce fol ouvrage que le moindre toucher démolit (1) ».
Ces attaques sont bien dirigées. Mais est-il besoin de répéter que le mérite propre de Wordsworth n’est pas la? IL est ici le disciple de Coleridge et n’atteint pas son maitre. Onne rencontre dans cet endroit de son œuvre ni argument nouveau, ni mouvements d’éloquence mémorables. Toutefois cette campagne contre la raison raisonnante, faite à dessein de la rejeter dans son territoire et de mettre fin à ses abus, était nécessaire au poète pour s'affranchir d’une tyrannie longtemps subie. En somme la lutte se passait en dedans de lui-même. Il s'agissait d’y refaire une large place où pût respirer à l’aise la poésie comprimée. Et ici le résultat de la lutte importe plus que la lutte elle-mème. Il fut d’émanciper les facultés vraiment originales et fortes du poëte et du même coup de transformer pour lui l'aspect du monde.
Une fois en effet que l’esprit a distinctement perçu les limites du raisonnement, quelle révolution s’accomplit au dedans ! Voici les autres puissances de l’âme, jusque-là tenues suspectes ou méprisables, qui se disputent le trône laissé vide, à moins qu’elles ne s’entendent pour une sorte de condominium pacifique. Le sentiment et l'instinct, l’intuition et imagination font valoir leur droits légitimes. La superstition, le préjugé, la coutume, le pressentiment et le rêve présentent leurs plus douteuses lettres de créance.
Et au dehors quelle métamorphose ! Les admirés de naguère, ceux qui ravissaient l’approbation par leurs prouesses intellectuelles, se rapetissent et rentrent dans le rang. Ils sont reconnus aussi impuissants (plus peut-être) que le commun des hommes pour résoudre et même pour soupçonner l’énigme des choses. Chaque pas qu’ils ont fait en avant dans le champ de la
(1) Excursion, IV, 603-606.
pensée pure, les a davantage éloignés de la réalité. Au contraire les dédaignés d’hier, ceux que la faiblesse de leur entendement faisait repousser comme incapables de fournir un apport aux grands problèmes obstinés de lesprit, les voici qui viennent occuper la première place dans la pensée du sage : les ignorants et les illettrés, qui perçoivent directement le monde avec leurs sens pas encore faussés par l’analyse, dont les âmes n’ont pas été frottées et polies par le jeu des abstractions au point « que ni forme ni sentiment, grand ou petit, ne s’y puisse attacher (1) »; les femmes en qui le cœur parle trop fort et trop vite pour que la raison le circonvienne, les femmes dont l’illogisme vrai ou fictif cessant d’être un défaut, deviendra une marque de supériorité ; les enfants surtout, encore presque baignés dans le mystère d’où sort chaque créature, plus capables de prononcer sur cet univers qu ils voient comme du dehors, allant plus droit vers le vrai but puisqu'ils continuent de subir l'impulsion du mouvement qui les a lancés sur cette terre. Mais le cortège des réhabilités ne s’arrête pas là. Viennent ensuite ceux chez lesquels toute lueur purement intellectuelle semble éteinte, les fous et les idiots que le peuple n’a pas tort peut-être de prendre pour des inspirés, dont le sage peut beaucoup apprendre,dont nul ne peut dire à l’avance quelle parole sortira de leurs lèvres, qui, dans la grande impuissance reconnue des êtres dits raisonnables, laisseront échapper tout à Pheure (qui sait ?) des mots mystérieux et profonds. Les hommes ont passé et le défilé continue. Les innombrables proscrits du cartésianisme, les animaux seront-ils écartés pour cette lacune insignifiante de ne savoir raisonner ? Ils ont en eux le principe de vie et l'instinct. La divinité vit et parle en eux. Que n’en apprendrait pas Phomme s’il savait leur langage et s’il pouvait suivre leur songe intérieur ? Encore est-ce trop peu. Les plantes aussi ont des
(1) À Poets Epitaph, 29-30.
Jouissances et des souffrances. Elles vivent, elles sentent, elles ont un parler que le poète doit s’efforcer de comprendre et de traduire. Et les éléments invisibles, et les choses inanimées prendront aussi place dans le chœur universel; est-il mème des choses inanimées ? ne désignons-nous point ainsi ce dont la vie mystérieuse nous échappe? «Oh !ilestuneviequinerespire pas! il est des Puissances qui s’entretouchent jusqu’au vif, selon des modes que le monde grossier n’a pas de sens pour percevoir, pas d'âme pour rêver (1) ». La nature entière a une voix forte et indéfinissable qui est la somme de toutes ces voix et qui seule, si elle était comprise, dirait le grand secret.
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Ce mysticisme se rencontre, entier ou partiel, manifeste ou dissimulé, chez presque tous les écrivains d'imagination de ce siècle. Il sera toujours prêt à venir au secours de Wordsworth lorsque son optimisme se heurtera à quelque désolante conclusion de la raison ou de la science. Pourtant, ce n’est pas impunément ni sans que rien en subsiste que le poète a cultivé en soi pendant quelques années les facultés intellectuelles. Cet adversaire des abus du raisonnement sera l’un des plus raisonneurs parmi les poètes, car il n’a pas encore été trouvé d’autre moyen de combattre le raisonnement qu’en raisonnant contre lui. Il ne sera pas non plus l’antagoniste entêté et borné de la science que quelques boutades de mauvais goût à l’adresse des savants feraient croire (2). Excusables représailles d’un esprit qui en fut
(4) Address to Kiüchurn Castle.
(2) Par exemple le vade retro qu’il adresse au naturaliste « capable de botaniser sur la tombe de sa mère ». À Poet’s Epitaph (1799). -
momentanément la dupe contre les mensongères annonces de la science contemporaine : tout le mystère percé à Jour, la mort vaincue, la vie de l’homme transformée et devenue pareille à celle d'un dieu, l’âge d’or établi sur terre, et cela dans un avenir prochain, visible, presque possible à toucher en étendant la main. Qui compare la médiocrité des résultats à l’énormité des promesses sera indulgent pour quelques accès d’irritation et même d’impertinence. Toutefois, pour attaquer la fausse science, Wordsworth ne cesse pas de rendre hommage à la vraie. Peu de poètes ont plus magnifiquement célébré la géométrie, marqué une égale admiration pour «ce monde indépendant créé par la pure pensée (1) ». Repentant de lavoir négligée à Cambridge, il s’y est adonné de nouveau, cherchant dans sa stabilité un refuge contre les contradictions et les incertitudes de la philosophie. A la fin de son séjour à Alfoxden, en septembre 1798, ils’embarquera pour l'Allemagne, non à dessein de s'initier à la littérature allemande, mais pour étudier l’histoire naturelle (2). Trois ans plus tard, il projettera d’apprendre la chimie, désireux de ne pas ignorer tout à fait « une science d’une si extrême importance (3) ».
Bien plus, 1l conservera l’espoir de voir la science, après être retournée humblement à l'étude de la nature, réaliser un jour toutes ses magnifiques promesses, Il se complaira dans un rêve de poète sur la science de l'avenir, qui au lieu d'offrir la joie à la seule intelligence solitaire sera à la fois le produit et la jouissance de l’être humain tout entier. Elle aura son origine dans l’intellect sensible, dans le cœur intelligent. « La sensation sera projetée de l’homme dans les objets de la science » qui revêtira « une forme de chair et de sang ». L’amour s’unira
(1) Prélude, VI, 166-167.
(2) Lettre à James Losh, du 11 mars 1798.
(3) Lettre de Coleridge à Thelwall, 3 février 1801, Fragmentary Remains of H. Davy, p. 86.
si
à la raison pour accomplir cette grand métamorphose : « La science alors sera une précieuse visiteuse, et alors, et seulement alors, sera digne de son nom, car alors son cœur s’échauffera, son œil morne, morne et inanimé, ne sera plus enchaîné à son objet dans un esclavage de brute; mais tout en apprenant à épier avec un intérêt patient la marche des choses et à servir la cause de l’ordre et de la clarté, elle n’oubliera pas pour cela que son plus noble usage, sa plus illustre fonction, consiste à fournir un guide clair, un soutien non perfide au pouvoir explorateur de l'esprit (1). » Ainsi pénétrée d'amour et de sainte passion, l’intelligence de l’homme « sera vraiment mariée à ce magnifique univers ». Et lui, le poète ne fait que chanter longtemps d'avance « l’épithalame de ces grandes épousailles (2) ».
Mais il fait plus que de voir en rêve une vague figure de la la science vraie. Il vient à elle en auxiliaire ; il lui offre l’aide nécessaire de la poésie pour poursuivre l’étude de la réalité. Auxiliaire indépendant, il est vrai, qui se servira de ses propres armes et combattra à sa manière, mais pour la même cause, qui est celle de la vérité.
Or, parmi les faits de l’âme, innombrables et divers, il en est — et des plus considérables — qui relèvent du poète, qu'il lui appartient mieux qu'à tout autre de découvrir et de juger, qu'il est seul peut-être à voir clairement. Sans lui, ces faits resteront ignorés ou dédaignés. Et les philosophes continueront de discourir sur l’homme abstrait, exempt ou plutôt privé de passions. Le cœur de l’homme vivant est le domaine propre du poète. La poésie est « l’histoire et la science des sentiments (3) ».
(1) Excursion, IV, 1251-1263. Ces vers ont éte écrits dès le commencement de 1798 (note-préface de l’Excursion).ls ont sans doute fait partie des 706 vers du Reclus achevés le 11 mars 1798.
(2) The Recluse (1800), v. 823-830.
(3) The Thorn, note écrite en 1800.
Son but est de verser la lumière sur les opérations encore mal expliquées de l’âme. Celle de Wordsworth, du moins, n'aura pas d’autre objet. S’il écrit © Epine, c’est « pour montrer quelques-unes des lois générales par lesquelles la superstition agit sur l'esprit (1) ». S'il compose La mère Blake et Henri Gul, c’est « pour attirer l'attention sur cette vérité que l'imagination humaine est assez forte pour produire jusque dans notre nature physique des changements qui pourraient paraître miraculeux. Cette vérité est importante ; quant au fait (car c’est un fait) 1lla met utilement en lumière (2) ». « J’ai dit, écrit-il dans la préface des Ballades lyriques de 1800, que chacun de ces poèmes a un objet, c’est d’élucider la façon dont nos sentiments et nos idées s’associent dans un état d’excitation. Mais, pour parler en termes moins généraux, c’est de suivre le flux et le reflux de l'esprit quand il est agité par les grands et simples sentiments de notre nature. Je me suis efforcé dans ces courts essais d’atteindre ce but par différents moyens: en suivant la passion maternelle à travers beaucoup de ses replis les plus subtils, comme dans les poèmes du Petit idiot et de la Mère folle ; en accompagnant les dernières luttes d’un être humain qui, à l’approche de la mort, s’attache encore dans sa solitude à la vie et à la société, comme dans le poème de l’7Zndienne abandonnée ; en montrant, comme dans les stances intitulées Vous sommes sepl, la perplexité et l’obscurité qui dans l'enfance accompagnent notre notion de la mort, ou plutôt l'impossibilité absolue où nous sommes d'admettre cette notion ; ou bien en faisant voir la force de l’attachement fraternel ou, pour parler plus philosophiquement, de l’attachement moral quand il a été de bonne heure associé aux objets grandioses et magnifiques de la
(1) The Thorn, note écrite en 1800.
(2) Préface des Ballades lyriques, édition 1800. Ce passage et le passage suivant ont été supprimés dans les éditions postérieures et n’ont jamais été réimprimés,
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nature, comme dans les Frères ; ou, comme dans l’incident de Simon Lee, en mettant mon lecteur en état de recevoir de sensations morales ordinaires une impression autre et plus salutaire que nous n'avons coutume d’en tirer... »
Est-ce un poète qui parle ou un psychologue ? Lun et l’autre à la fois, dirait Wordsworth, car la poésie n'est que la plus haute et la plus profonde psychologie, celle qui étudie l’âme vivante de l’homme, celle qui voit les sentiments et les sensations naître et se transformer en actes, celle qui découvre les ressorts les plus secrets de la conduite.
Sans doute la poésie ne peut réclamer pour elle seule cette étude. Et si le poète est mieux doué que tout autre homme pour la mener à bien, il n’en a cependant pas le privilège exclusif. Mais dans l'étude de l’homme et du monde, il est un vaste domaine qui est le sien sans conteste, qui n’a guère été exploré encore et sans la connaissance duquel cependant il est impossible d'atteindre à la science complète. «L’office propre de la poésie (laquelle néanmoins, si elle est sincère, est aussi permanente que la science pure), son emploi approprié, son privilège et son devoir, c’est de traiter les choses non comme elles sont, mais comme elles apparaissent ; non comme elles existent en soi, mais comme elles semblent exister pour les sens et pour les passions (1). »
Et si l’on objecte que ces apparences sont des mensonges, le poète répond d’abord que ce sont des fuits de l’âme indéniables, qui, à ce titre, doivent être étudiés. En outre, leur influence sur les actes de l’homme ne saurait être mise en doute, et il est insensé de prétendre connaître et diriger l'homme si on les ignore. Enfin, si vous le pressez trop, il vous dira que cette image toute incomplète et toute changeante de la réalité est encore la moins fausse que nous en ayons, car au moins en se projetant sur le
(1) Essay supplementary tothe preface of the Poems (1815).
Univ. DE Lyon. — LEcouis 27
monde les passions lui prètent-elles la vie et le mouvement, lui attribuent-elles un sens, une intention, alors que le regard sans amour et sans haine du savant voit devant lui une masse inerte, stupide et morte. Voir, comme les premiers hommes, la divinité inconnue, courroucée ou bienveillante, apparaître sur terre; donner, comme les Chaldéens, un sens moral aux mouvements des étoiles ; attribuer, comme les Grecs, une vie humaine et des sentiments humains à toutes les formes des choses, un esprit à la matière (1), c’est être infiniment plus près que le savant d’aujourd’hui de la vérité centrale.
Loin d’être inanimé, l’univers entretient, au contraire, avec l’homme un perpétuel dialogue. Et Wordsworth ne fera dans son œuvre que transcrire les fragments qu’il en a saisis et qu’il en a cru comprendre. Les relations du monde et de l’âme sont le sujet de ses vers :
«Ma voix proclame combien merveilleusement l'Esprit individuel (et peut-être non moins les facultés progressives de l’espèce humaine entière) est adapté au Monde extérieur, et combien merveilleusement aussi — sujet dont il a été peu parlé parmi les hommes — le Monde extérieur est adapté à l'Esprit ; et la créa tion (on ne saurait l'appeler d’un nom plus humble) qu'ils accomplissent en umissant leurs forces : — tel est le sublime thème de mes chants (2). »
C'est le thème du Prélude où, mieux que dans ses poèmes dramatiques, avec une plus subtile et plus profonde vérité, Wordsworth a dit tout ce qu’il savait et sentait des influences échangées entre la nature et son propre esprit. Mais peut-être la psychologie particulière du poète sera-t-elle mieux illustrée par l’analyse d’une œuvre plus courte et plus humble. Œuvre bizarre et souvent ridiculisée, heurtant de parti pris les usages
(4) Excursion, IV.
(2) The Recluse, 835-844.
CLIS D de LD.) LS * “ SA
poétiques traditionnels, où sont employés sérieusement des détails jusque-là tenus pour burlesques. C’est l’histoire du colporteur Prerre Bell (1). Plus exactement c’est le récit de la conversion d’une espèce de rustre brutal et débauché, préparé à l’état de grâce un beau soir par les impressions que firent sur ses sens un àne et un paysage.
Lit
Pierre Bell est un marchand ambulant. Voilà plus de trentedeux ans que, poussant devant lui ses ânes chargés de poterie, il parcourt en tous sens l'Angleterre et l’Ecosse. Ses courses le ménent des falaises de Douvres aux rochers de la Cornouaille, des hautes terres écossaises aux plaines marécageuses du Lincolnshire. IL vit au grand air, dans la solitude et la beauté changeante de la nature, en contact journalier avec les bois ou les champs découverts, les monts ou la mer. Mais il w’a jamais encore senti le charme ni la grandeur des lieux où se passe sa vie vagabonde.
Il errait parmi les vallées et les rivières,
Dans la forêt verte et la gorge creuse;
Elles étaient ses demeures nuit et jour,
Mais jamais la nature n’avait pu trouver le chemin Du cœur de Pierre Bell.
En vain, à travers chaque année changeante, La Nature le menait de nouveau ;
Une primevère au bord d’une rivière
Etait pour lui une primevère jaune,
Et elle n’était rien de plus.
(1) Peter Bell (écrit en 1793). La traduction suivante est faite sur le premier
. texte, publiéen 1819.
Cela ne changeait guère le cœur de Pierre Bell De voir sa paisible caravane chargée de paniers Paitre avec un plaisir plus que printanier Partout où l'herbe tendre allongeait
Sa première verdure dans le sentier.
En vain à travers l’eau, la terre et l'air
Se répandait l’âme des sons heureux,
Quand Pierre, par un matin d'avril,
Sous le genêt ou sous l’épine bourgeonnante, Faisait de la terre chaude son lit paresseux.
A midi, quand à la lisière de la forêt
Il se couchait sous les hautes branches, Le tendre ciel bleu ne se fondait jamais Dans son cœur, jamais il ne sentait
La magie du tendre ciel bleu !
C'était un rustre, une manière de sauvage et aussi un débau ché. IL se mariait un peu partout, sans souci des lois ; il avait jusqu’à douze femmes légitimes. Sans doute, ses vices lui venaient des villes où il séjournait çà et la. Mais la nature n'avait rien pu encore pour attendrir son âme rude. Il semblait au contraire qu'elle en eût augmenté la rudesse, reflétant sur son visage et imprimant jusque dans son cœur ses traits les plus farouches. Elle avait nourri en lui, dans ses solitudes, « les pensées informes et à demi-humaines qu’elle enfante parmi les orages d'été et les glaces de l'hiver ». « Son visage était aigu comme la bise qui cingle sur son chemin la haie d’aubépines. » Son front était tout ridé à force «de froncer les sourcils sous l’éclat du soleil ».
Il y avait une dureté dans sa joue.
Il y avait une dureté dans son œil, Comme si cet homme avait fixé sa face, Dans maint endroit désert,
Contre le vent et contre le ciel nu.
Pourtant ces lecons de bonté et de morale que la nature n’a pas pu faire pénétrer en lui par une lente infiltration, elle peut les lui donner d’une brusque secousse en rassemblant pour triompher de ce rebelle les charmes puissants dont elle dispose.
Un beau soir de novembre, alors que la pleine lune brille sur la rivière Swale, Pierre s’en allait seul sur les bords de l’eau courante.
Il cheminait à travers taillis et fourrés,
Il cheminait par monts et par vaux ;
De la lune il se souciait comme d’une guigne, Et des étoiles il s’inquiétait aussi peu,
Et aussi peu de la rivière murmurante.
Mais, apercevant un sentier
Qui promettait d’abréger le chemin,
Comme beaucoup de plus sages que lui l’ont fait, Il quitta un guide sûr pour un autre
Qui pouvait trahir ses pas,
Il atteint bientôt un bois épais
Où il s’enfonce joyeusement,
Et on peut l’entendre siffler fort,
Quoique souvent enseveli, comme un oiseau
Se perd dans l’ombre, parmi les branches et les feuilles,
Mais le sentier refuse de rejoindre la route. Pierre commence à pester contre son guignon. Sa colère redouble lorsque le sentier cesse brusquemment au pied d’une carrière abandonnée, Néanmoins il se fraie un passage à travers les grosses pierres informes où se posent des ombres noires et massives. Il a franchi la carrière et voici que devant lui s’étend une pelouse d’une teinte tendre et charmante, délicieux pré vert tout entouré de rochers, sous lesquels la Swale inaperçue coule sans bruit. Il a déjà traversé le pré lorsqu’en tournant la tête il aperçoit un âne solitaire. Le premier mouvement de Pierre est de s'emparer de
cette bête pour se dédommiager de sa course prolongée. Mais d’abord il regarde alentour : pas une seule maison en vue, pas une hutte de bûcheron, pas une lumière. Il saisit le licou, saute
sur le dos de l’âne et applique sur ses flancs de vigoureux coups de talon. I’âne reste immobile. Pierre donne alors une saccade « à arracher un anneau de fer du pavé d’un cachot ». Et toujours l’âne ne bouge pas.
Et Pierre se dit, sautant à bas de l’âne,
« 11 y a quelque piège dressé contre moi ».
De nouveau sur la petite pelouse
Et sur toutes les falaises blanches qui l'entourent 11 promène un regard circonspect.
Tout, tout est silencieux — les rocs et les bois, Tout est calme et silencieux — près et loin ! Seulement l'âne, d’un mouvement morne,
Sur le pivot de son crâne
Fait tourner sa longue oreille gauche.
Pierre songe : « Qu’est-ce que cela veut bien dire?
11 doit y avoir là quelque vilaine sorcellerie! »
— De nouveau l’âne, d’un mouvement morne \ Sur le pivot de son crâne
Fit tourner sa longue oreille gauche.
La crainte commence à assaillir Pierre Bell et se tourne en fureur. En homme exercé il assène sur la pauvre bête un terrible coup de son gourdin. l'âne trébuche et sans une plainte tombe sur ses genoux, puis se couche au bord de l’eau «dirigeant vers Pierre son œil luisant couleur de noisette ».
Ce n’était qu’un regard doux, de reproche, Un regard plus tendre que sévère;
Et aussitôt, de chagrin et non de terreur, L’âne tourna sa prunelle
Vers la rivière profonde et claire,
Le gourdin résonne toujours sur les flancs décharnés d : l’âne qui pousse trois gémissements pitoyables sans que sa maigreur de squelette ni sa plainte touchent le cœur cruel de Pierre Bell. Euragé par cette résistance inerte, Pierre jure qu’il va le jeter dans la rivière.
Un juron impie confirma la menace, — Sur quoi, de la terre où il gisait,
A tous les échos, au sud et au nord,
A l’est et à l’ouest, l’âne envoya
Un sonore et lamentable braiment !
Cette clameur semble frapper le cœur de Pierre Bell Comme une note de joie —
La joie frappe au cœur de Pierre Bell ;
Mais dans l'écho des rochers
Il y avait quelque chose que Pierre n'aima pas.
Soit qu'il cherchät à ragaillardir son cœur poltron, Soit qu’il ne pût briser le charme
Qu’en cette heure sereine et solennelle
Enlaçait autour de lui le pouvoir démoniaque,
Il se remit à sa besogne aveugle.
Parmi les rocs et les escarpements sinueux, Parmi les montagnes au loin,
Une fois encore l’âne allongea
Plus lugubrement une clameur sans fin
Le dur et sec hi-han de son horrible braiment,
Que se passe-t-il maintenant dans le cœur de Pierre Bell? D'où vient la force de ce son étrange?
La lune lui sembla inquiète et plus obscure,
Le vaste ciel bleu parut près de s’éteindre
Et les rochers oscillèrent tout autour.
Le gourdin échappe à la main de Pierre Bell!
Il ne songe plus à exécuter sa menace;
« Si quelqu'un me voyait ici
« Il s’imaginerait, pensa-t-il,
« Que je viens en aide à cette pauvre brute moribonde. »
Il examine l’âne membre par membre, Et Pierre relève maintenant les yeux.
La lune paraît immobile et claire,
Les rocs semblent pareils à eux-mêmes Et tranquilles sont les cieux.
Rassuré, Pierre Bell va frapper de nouveau quand il aperçoit dans la rivière quelque chose de si effrayant que le voici changé en une statue de fer, ses cheveux se hérissent sur sa tête, il pousse un cri et s’'évanouit. Ce qu’il a entrevu dans les eaux, parmi les images renversées des arbres, c’est le corps d'un noyé, du maître de l’âne tombé dans la rivière il y a quatre jours et fidèlement gardé par la pauvre bête qui n’a point songé pendant tout ce temps à brouter l’herbe tentante de la pelouse. Un sentiment instinctif d'humanité pousse Pierre à tirer sur le sol ce cadavre. Il l'amène à lui peu à peu avec son gourdin qu’il enroule parmi les cheveux du mort et le voici enfin qui sort de la rivière, la tête la première, comme un spectre. L’âne témoigne de sa joie et maintenant il fait signe à Pierre du mieux qu’il peut de monter sur son dos. Et Pierre amolli obéit. Alors commence une chevauchée à travers la nuit et la solitude, qui fait songer à celle de Tam o’Shanter, mais sans merveilleux; où une série de sensations, la plupart ordinaires et toutes vraisemblables, est destinée à émouvoir le cœur du méchant.
C’est d’abord un triste cri entendu qui sort d’une caverne voisine où s’est arrêté le petit garçon du mort cherchant son père en tous lieux. À cet appel d’une voix familière l’âne s’arrête et Pierre qui ne sait d’où elle vient éprouve une vague épouvante. [l'est convaincu qu’une vengeance va tomber sur sa tête pour le punir de sa cruauté envers la douce créature. Et déjà, tandis que l’âne reprend sa course, les choses se transforment autour de Pierre Bell :
Les rocs qui s’élancent des deux côtés Construisent un sauvage décor fantastique :
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Des temples pareils à ceux des Hindous, Et des mosquées, et des clochers, et des fenêtres d’abbaye, Et des châteaux tout verdis de lierre.
Et tandis que l’âne poursuit son chemin Dans la gorge solitaire, À mesure que ses pas avancent pensivement, Mosquées et clochers changent de visage
Et regardent Pierre Bell!
Les voici maintenant sur un plateau « où, brillant comme la mer la plus calme, dans son immensité non troublée, une plaine unie s'étend ».
Mais d’où ce bruit de chose froissée Qui si longtemps suit les deux voyageurs ?
— Une feuille dansante est tout près derrière eux, Jouet léger pour le vent folâtre Sur ce désert solitaire.
Quand Pierre aperçoit la chose mouvante Cela ne porte pas remède à sa détresse ; & Où il n’y a ni arbre ni buisson,
« Les feuilles mêmes me suivent, —
« Si grande a été ma méchanceté, »
Un peu plus loin, dans un petit chemin où dort la poussière blanche, Pierre découvre çà et là, en se retournant, une tache rouge :
Une tache — comme d’une goutte de sang, Rendue plus faible et plus blême par la lune; Ah! pourquoi ces affaissements de désespoir ? Il ne sait pas comment le sang est venu là
Et Pierre est un méchant.
Enfin il aperçoit une blessure sanglante A l'endroit où il avait frappé la tête de l'âne; Il voit le sang, sait ce que c’est, — 11 lui vient une lueur de joie soudaine Mais qui bientôt disparaît.
426 LA JEUNESSE DE WORDS WORTH I] pense à celui qu'avait saisi une mort brusque, I1 pense à toi, 6 Bête fidèle !
Et une fois de plus l’angoisse lancinante,
Comme le météore file à travers les vastes plaines du Ciel, Passe à travers sa poitrine, et repasse.
Pierre Bell a beau lutter contre l’effroi et le remords qui lentement l’envahissent. Il a beau recouvrer par accès sa bonne humeur et même, avec un air de défi, entamer une joute de grimaces avec son âne, il est à la merci de la moindre secousse nouvelle. Justement, un bruit sourd se met soudain à gronder en longs roulements voilés sous la route. Ce sont des mineurs qui, à quelques toises sous le sol, font sauter le rocher avec de la poudre, et Pierre croit que « la terre a pour mission de s'entrouvrir pour son indigne personne ». Presque aussitôt il passe devant une petite chapelle en ruines, toute vètue de lierre, « qui semble obéir à quelque puissance transformatrice et se fondre avec les arbres qui l’environnent. » Pierre Bell songe que c’est dans une semblable chapelle qu'il a épousé sa sixième femme. Il se rappelle les pleurs qu’il a fait verser,
les tromperies dont il a usé pour séduire d’innocentes jeunes filles.
Mais plus que tout son cœur est angoissé A la pensée d’une, presque une enfant ; Une douce et joueuse fille des Hautes-Terres, Aussi légère et belle qu’un écureuil, Aussi belle et aussi sauvage,
Celle-là a quitté sa mère pour suivre Pierre Bell, et est morte de douleur en apprenant la vérité sur l’homme qu’elle aimait ; elle est morte avant de donner naissance à l’enfant qu’elle portait dans son sein et qu’elle avait déjà nommé Benoni, ou l’enfant du chagrin.
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Et maintenant les spectres de l'esprit Harcèlent le pauvre Pierre Bell ;
La folie règne dans son âme et dans ses sens, Et la raison tombe impuissante
De son pinacle abandonné.
Tout près d’un buisson d’ajonces en fleur (Au-dessus d'eux frissonnent des trembles) I1 voit une créature insubstantielle, Lui-même de forme et de traits,
A moins de deux toises du grand chemin (1).
Et couchée sous les ajoncs il voit
La fille des Hautes “Terres, en personne ; Et il l’entend crier comme elle criait
A l'heure de mourir :
« Ma mère! 5 ma mère! »
La sueur coule sur la face de Pierre, et dans ce moment une voix monte vers lui du fond d’un vallon boisé. Cette voix sonore comme un cor de chasse répercuté par un rocher nu, elle vient d’un tabernacle. C’est un fervent Méthodiste qui prêche devant son troupeau attentif :
« Repentez-vous ! repentez-vous, s’écrie-t-il, « Alors que vous pouvez encore trouver grâce ; — efforcez-vous « D’aimer le Seigneur de tout votre pouvoir; « Tournez-vous vers lui, cherchez-le nuit et jour,
« Et sauvez vos âmes vivantes!
(4) Pour se rendre compte qu’il s’agit ici non de fiction pure mais d'effort fait pour rendre une hallucination dûment constatée, cf. cette note écrite par Coleridge le 12 mai 1805: « Je me suis convaincu à la suite d'observations
- répétées que. dans certains états de l'esprit et du regard, comme dans l’assou-
pissement, dans l’état cérébral et nerveux qui suit la douleur ou l’agitation.… nous voyons notre propre visage et le projetons au delà de nous à une certaine distance... que ceci peut occasionner le Wraith (voir cent histoires écossaises, mais par-dessus tout, ce poème entre tous admirable et merveilleux de Wordsworth, son Pierre Bell)...» (Anima poetæ, ed. by E. H. Coleridge, 1895, p. 146).
Il reste pour le guérir que son cœur déjà ouvert à ses propres maux s'ouvre à ceux d'autrui. Arrivé enfin à la chaumière du mort, il assiste ému à toutes les alternatives de joie et de désespoir que causent son arrivée et son récit. Les larmes de la veuve et de ses enfants «lui font sentir pour ses semblables ce qu’il
« Repentez-vous ! repentez-vous, quand vous auriez marché « Dans les sentiers du vice et du malheur
« A la poursuite de la prostituée de Babylone ;
« Et quand vos péchés seraient rouges comme l'écarlate,
« Ils seront aussi blancs que la neige. »
Au moment même où il passait devant la porte, ces mots Arrivèrent nettement aux oreilles de Pierre Bell; Et c'était là une si joyeuse nouvelle Que cette joie fut plus qu'il ne pouvait supporter! Il fondit en larmes!
Douces larmes d'espoir et de tendresse !
Et elles tombaient pressées, averse abondante ! Ses nerfs, ses muscles semblaient se fondre ;
A travers toute sa charpente de fer, il sentait Passer une force douce et qui le détendait.
Toutes les fibres de son corps étaient faibles, Faible était au dedans tout l’animal;
Mais dans son impuissance il devint doux Et tendre comme un nouveau-né,
Un nouveau-né qui n’a pas connu le péché.
n'avait jamais éprouvé auparavant ».
Ii a appris à sentir Que le cœur de l’homme est une chose sainte; Et la nature à travers un monde de mort
Souffle en lui un second souffle
Plus pénétrant que celui du Printemps.
Et Pierre détourne ses pas
Vers l’ombre d’arbres touffus,
Où il s’assied, il ne sait comment, Les mains pressées contre son front, Les coudes sur ses genoux tremblants.
Là, enfoncé en lui-même, il reste assis
Jusqu'à ne plus donner signe de vie,
Comme si son esprit s’enfonçait profondément
A travers les années depuis longtemps endormies ! La transe passée — il s’éveille ;
I] lève la tête — et voit l’âne
Encore debout sous le clair de lune;
€ Quand serai-je aussi bon que toi?
« Oh! je voudrais, pauvre bête, avoir maintenant
€ Un cœur seulement à moitié aussi bon que le tien! »
Il l'aura. Le farouche colporteur va renoncer à ses crimes et et à ses folies, et, « après dix mois de mélancolie, devenir un bon et honnête homme ».
N’en doutez pas, bien qu’elle puisse nous paraître un peu trop « machinée », la conversion de Pierre Bell est dans la pensée de son auteur un apport à la connaissance de l’âme. Wordsworth cesse de railler les conversions à la manière du « philosophe ». Il cesse de les présenter comme mystérieuses et ineffables à la manière de l’illuminé. Il les explique comme des phénomènes légitimes de lesprit; il montre complaisamment le rôle qu’y jouent les sens et les choses extérieures. Il en dévoile sans crainte les petites origines. Mais il ne les tient pas par là pour diminuées ou détruites. Leur valeur morale subsiste entière après l’analyse minutieuse. Et des émotions de Pierre Bell Wordsworth veut que le lecteur cônclue à mille émotions analogues éprouvées par lui-même, à mille menues et douces influences semblables, nullement intellectuelles, par lesquelles
ses actes — et non les moindres ni les moins vertueux peutêtre — ont été déterminés. Son idée de la nature humaine s’en trouvera en un sens élargie. La conduite de l’homme que le philosophe a tâché de rendre indépendante et isolée devient du coup mêlée intimement aux choses. Toute la nature entre dans une seule action humaine. Dans lemoindre mouvement de l’âme, la fusion, « l'unité de tout » apparaît. La fausse psychologie fait place à la vraie.
Mais pour que la poésie établisse la légitimité de ses droits à agrandir et à compléter la science de l’âme, ilne suffit pas qu’elle explore une région mal connue de la réalité, il faut aussi qu’elle justifie de son moyen d'enquête préféré. Il faut que l’imagination, qui est au poète ce que le raisonnement est au philosophe, soit un instrument sincère et exact de savoir. Il faut même qu’elle soit plus docile envers la nature que ne Pest parfois le raisonnement. Wordsworth l'entend ainsi. L’imagination telle qu'il la veut et telle qu’il croit la posséder n’a rien de commun avec « la folle du logis » ou « la maîtresse d'erreur. » Elle est pour lui la faculté suprême, « un autre nom pour le pouvoir absolu et l'intuition la plus claire, pour amplitude de l’esprit, pour la Raïson dans son mode le plus sublime (1) ». Orgueilleuse et étrange définition. Ce n’est évidemment plus dans l’emploi ordinaire du mot qu'il faut chercher lesens que Wordsworth lui prête. Ce sens est chez lui nouveau et révolutionnaire. Pour qui l’examine et le pénètre, il est évident que le poète y a mis la formule de son génie.
(1) Prélude, XIV, 188-192.