CHAPITRE III
Avant toute définition et mieux que toute analyse, le simple exposé de ses essais de collaboration poétique avec Coleridge, à Alfoxden, prépare à saisir le caractere propre de l’imagination de Wordsworth. Déja, on l’a vu, Coleridge a reconnu, admiré et tenté de définir la faculté maîtresse de son ami. Il a même tenté d’en reproduire les effets dans son œuvre. Mais il devait la faire ressortir bien plus nettement par le contraste. Jusque-là il avait simplement « alimenté la grande rivière de mille petits ruisseaux sans nom ». Mais voici qu’il retrouve enfin sadirection un moment perdue. Son génie propre seréveille et reprend conscience de lui-même. Non seulement il refuse de suivre, mais il essaie à son tour d’influencer la marche de Wordsworth, de l’entraîner à travers une région nouvelle. L’impossibilité de tenir compagnie à Coleridge, la gêne de sentir sa course naturelle contrariée, révéleront à Wordsworth d’une facon impérieuse et définitive la tendance nécessaire de
son génie poétique. Le réalisme de Wordsworth s’affirmera en heurtant le fantastique de Coleridge.
A Alfoxden tout est commun entre eux, semble-t-il. Mêmes amis, mêmes promenades, même décor naturel offert à leurs regards, mêmes lectures. Plus encore, il est un problème qui les intéresse alors par-dessus tous les autres, qui les fascine et les obsède. Préoccupés des mystérieuses relations du corps et de l'âme, de l’action des sens sur l'esprit et de l’esprit sur les sens, ils tâtonnent l’un et l’autre, cherchant à exprimer sous une forme concrète le résultat de leurs recherches. Un même sujet s'offre : les effets de la malédiction sur le maudit, la transformation des choses extérieures autour de celui qui est victime d’un remords légitime ou même d’un sortilège immérité, les hallucinations qui en proviennent, la folie qui peut naître de là, le dépérissement du corps qui peut en être la conséquence.
Jusqu'ici leurs esprits cheminent de concert. Mais s’agit-il de fixer en un poème cette idée, aussitôt ils divergent et s’en vont dos à dos. Par trois fois ils tentent de collaborer et par trois fois il leur faut renoncer à la collaboration.
. Voici d’abord Coleridge qui transporte le sujet aux confins ténébreux de l’histoire. 11 a visité, dans une excursion faite avec Wordsworth vers l’ouest du Somerset, la sauvage Vallee des Pierres « creusée parmi des précipices suspendus sur la mer, avec des cavernes rocheuses au-dessous, où les vagues se préci pitent et où la mouette éternellement recommence en criant son . vol circulaire. Au haut de ces cavernes sont d'énormes pierres jetées transversalement comme si un tremblement de terre les eût lancées là, et par derrière se dresse une grecque de rocs perpendiculaires assez semblables à la Chaussée des géants (1).»
Faire de cette âpre gorge ce que Wordsworth a fait dejà de la plaine de Salisbury, placer un meurtrier dans ce lieu farouche
(1) William Hazlitt, My first acquaintance with poets.
sus.
et désert, mais prendre pour héros, à la place d’un malheureux soldat né d’hier, le premier assassin, avec toute la grandeur dont la légende l’environne, transformer par quelques additions de pure fantaisie ce coin du Somerset en une âpre solitude biblique ou chimérique, telle est l’idée qui naît aussitôt dans l’esprit de Coleridge. Il écrira avec Wordsworth un ‘poème en prose pour faire suite à la Mort d’Abel de Gessner, « mais très supérieur à l'ouvrage allemand ». Et ce poème aura pour titre Les vagabondages de Caïn (1).
Le titre et le sujet, dit Goleridge, furent suggérés par moi, et c’est moi aussi qui traçai le plan et les idées de chacun des trois livres ou chants qui devaient composer l'ouvrage et qui devaient, il faut en informer le lecteur, être achevés en une seule nuit! Mon collaborateur se chargea du premier chant, moi du second, et celui qui aurait fini avant l'autre, devait écrire le troisième. Il y a près de trente ans de cela ; et pourtant, en ce moment même, je ne puis sans un sourire me demander ce qui était le plus impraticable : était-ce pour un esprit aussi éminemment original de composer d’après les pensées et les fantaisies d’un autre, ou pour un goût aussi pur, aussi austère et aussi simple d'imiter la mort d’A bel ? Il me semble voir son grand et noble visage comme au moment où, ayant dépêché ma partie de la tâche au courant de la plume, je revins à la hâte vers lui avec mon manuscrit, — l'air de découragement ironique de son regard fixé sur son papier presque entièrement blanc, et puis l’aveu silencieux de son échec mêlé de plainte et de plaisanterie luttant avec le sentiment de l'extrême ridicule de tout le projet — et l'éclat de rire qui partit enfin : et le Viewx marinier fut écrit à la place (2).
Cette fois encore Coleridge essaie d'attirer Wordsworth vers le fantastique, et il échoue de nouveau. Combien significatifs les détails nombreux que nous ont transmis les deux poètes sur la genèse de la fameuse ballade du Vieux marinier!
C’est le 13 novembre 1797. Accompagnés de Dorothée,
(1) Coleridge, The Wanderings of Cain.
(2) Idem, préface.
Univ. DE Lyon, — LEGouIs 28
Wordsworth et Goleridge se sont mis en route à la nuit tombante pour visiter cette même Vallée des Pierres. Gette excursion, quoique faite à pied, est une trop lourde dépense pour leur bourse mal garnie. Il faut défrayer le voyage par quelque poème qui sera vendu cinq livres sterling à l'éditeur du Monthly Magasine. Ge poème sera une ballade, car Coleridge est en ce moment enthousiaste de la Lénore de Bürger, récemment traduite, et Wordsworth commence à prendre pour son modèle poétique les vieilles ballades populaires réunies par l'évêque Perey. Le sujet de la ballade projetée sera pris à un rêve étrange raconté à Coleridge par un ami qui avait eu la vision d’un vaisseau -squelette ayant à bord des passagers. Comment peindre une telle navigation ? Coleridge n’a jamais été sur mer ; il s’imagine que, pour le passager, le sillage suit le navire au lieu de s’en éloigner (1). Mais il ne s’agit nullement d'un voyage réel. Il s’agit d’une navigation de rêve pour laquelle il trouvera les éléments nécessaires dans ses lectures familières de vieux auteurs bizarres et oubliés et dans ses propres observations de terrien qui a vu les vaisseaux et la mer du haut du Quantock. Ce qui importe, c’est que Coleridge reproduise, comme par l'intermédiaire de ses propres songes, non seulement les pures hallueinations qui relèvent directement du songe, mais encore ce qu'il a lu ou conçu sur les tempêtes, sur les banquises, sur le calme plat, sur les phosphorescences, sur les effets redoutés du grand soleil vertical des tropiques. Et il aura réussi s'il a trouvé une musique du vers assez délicieusement subtile pour faire défaillir la grossière faculté de logique, pour tripler un instant chez le lecteur la puissance visionnaire.
Quel apport fournira Wordsworth à la ballade du Vieux marinier ? Il adopte d’abord le plan proposé par Coleridge. Mais
(1) La première édition du Vieux Marinier porte (vers 100), The furrow followed free; remplacé en 181% par The furrow stream'd off free.
SSS
aussitôt il cherche à expliquer le sujet, à retracer les causes et les origines des sensations extraordinaires dont Coleridge ne voulait que peindre les effets. Le mystérieux navigateur qui a subi toutes les colères de l'océan et du ciel, des puissances de vie et de mort, il faut qu’il ait commis un crime pour mériter de tels châtiments. Et Wordsworth, qui vient de lire les voyages véridiques de Shelvocke, suggère l’idée d’un albatros tué en doublant le cap Horn et dont le meurtre sera vengé par les esprits tutélaires de ces régions. Ainsi s’introduit dans le magique poème l’idée terrestre et morale d’une expiation, que Coleridge regrettera plus tard d’y avoir laissée pénétrer. « Ce poeme, dira-t-1l, n'aurait pas dû avoir plus de morale que le conte des Mille el une nuils où nous voyons un marchand assis au bord d’un puits en train de manger des dattes. Il jette les noyaux et voilà qu'un génie apparaît et lui dit qu’il doit le tuer parce qu’un des noyaux a, paraît-il, en tombant, crevé l’œil du fils du génie (1). » À peine Wordsworth a-t-il fourni l’idée de lexpiation et quatre ou cinq vers de la ballade qu’il se retire de l’œuvre. Des le premier soir, il a reconnu impossible de faire route avec le génie aérien de Coleridge. « Nos manières respectives étaient si différentes qu’il eût été très présomptueux à moi de faire autre chose que de me retirer d’une entreprise dans laquelle je n’aurais pu être qu'une entrave (2). »
Et sans doute, il ne refusera pas tout à fait d’admirer l’œuvre exquise une fois achevée. Mais il l’admirera comme à regret, comme par force, en montrant trop bien qu’il n’en sent pas toute la beauté. Il la juge avec une froideur étonnante de la part d’un poète et d’un ami. Il la déclarera responsabie de l’échec
des Ballades lyriques. Et lorsque Coleridge, apprenant cette
accusation, voudra retirer son Vieux marinier de la seconde
(1) Table Talk, 31 mai 1830.
(2) We are Seven, note-préface,
édition des Ballades, Wordsworth protestera, maintiendra le poème, mais ne se fera pas faute d’en énumérer consciencieusement au lecteur les défauts réels ou imaginaires. Il en compte jusqu’à quatre. Deux valent la peine d’être cités, car on apprend par là dans quel sens Wordsworth eût dirigé le poème s'il en eût été l’auteur. « D'abord le principal personnage n’a pas de caractère distinct, soit dans sa profession de marin, soit en qua lité d’être humain qui, ayant été longtemps sous l'empire d’impressions surnaturelles, pourrait être supposé avoir en soi comme une part de surnaturel. » L'autre reproche, c’est que les événements «n’ayant pas de connexion nécessaire ne se produisent pas les uns les autres (1) ». Un récit où l’esprit ne fût jamais jeté hors de l’expliqué, ni transporté trop loin du monde réel, telle est l’œuvre que Wordsworth eût voulue au lieu de celle que Coleridge a malgré lui produite. Et celui-ci de son côté, comme pour se dédommager d’avoir, sous la pression de Wordsworth, introduit quelque ombre de raisonnement et de vraisemblance dans le Vieux marinier, écrira à part son étrange Christabel, pure évocation magique, musique inexprimable sur un sujet mystérieux, indéfini, inachevé, dont il ne semble pas que le poète lui-même ait jamais su comment il pourrait finir. Cependant Wordsworth a proposé aussi un thème de ballade à Coleridge (2). C’est la même idée qui en fait le fond : celle des ravages opérés par une malédiction dans un cœur terrifié. Mais nous voici ramenés de la légende ou du rêve à une anecdote répétée par la chronique locale, à un fait réel et récent. Au lieu d’un paysage biblique ou de l'Océan fabuleux, la scène est un cimetière de campagne anglais, Là, un vieux fossoyeur bavard raconte l’histoire de trois tombes voisines, sur lesquelles fleurit une épine. Édouard, jeune fermier, aime Marie, fille d’une
(1j Note de l'édition des Ballades lyriques de 1800. (2) The three graves.
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belle veuve de quarante ans, violente et coquette. La veuve lui accorde d’abord la main de son enfant, puis s’éprenant ellemême du jeune homme essaie de le détacher de sa fille et de se faire épouser par lui. Saisi à la fois par le ridicule et l’ignoble de cette proposition, Édouard, pris d’une crise de nerfs, éclate derire. Furieuse, la veuve tombe à genoux et appelle sur lui et sur sa fille la vengeance d'en haut. Le mariage a lieu néanmoins, mais la joie des nouveaux époux est flétrie dès Porigine par la malédiction maternelle. Toutes leurs tentatives pour se réconcilier avec leur mère échouent. Elle prononce une nouvelle malédiction le mercredi des cendres, en pleine église, contre l’amie de ses enfants, Hélène, qui a préparé et aidé à s’accomplir leur union. La folie s'empare peu à peu d’Hèlène et la vie de Marie et d’Édouard est à jamais malheureuse.
Coleridge n’a écrit qu’une partie des Trois Tombes. Son œuvre poétique est assez jonchée d’ébauches et de fragments pour que le manque de persévérance suftise à expliquer l’inachèvement de cette ballade. Mais il est en outre certain que le sujet ne lui convenait qu’à demi et que sa façon de le traiter n’était pas pour plaire entièrement à Wordsworth qui l'avait proposé. L'un et l’autre, mais pour des raisons diverses, devaient faire bon marché de ce fragment.
Enfin Wordsworth va lui-même donner une forme concrète à l’idée de la malédiction. Il trouve le sujet tout tracé dans un livre scientifique (1). C’est une histoire donnée comme vraie ou plutôt un cas médical dont chaque détail est précis, palpable ; dont le poète peutsuivre une à une les différentes phases sans qu'aucun chaînon manque à la chaine. Il prendra l’anecdote telle quelle, transportant pour tout changement la scène du Warwickshire qu’il ne connaît pas au Dorsetshire qui lui est familier. Et ainsi est née l’une de ses plus humbles et partant de
(1) Zoonomia or Laws of organic life, by Erasmus Darwin (1794-1796). |
ses plus hardies ballades, celle de La mère Blake el de Henri Gall (1), «histoire vraie ».
Oh! qu'y at-il? qu'y a-t-11?
Qu'est-ce donc qui fait mal au jeune Henri Gill, Qu'éternellement ses dents, elles claquent, Quelles claquent, claquent, claquent toujours ? Henri ne manque pas de gilets,
De bon drap gris et de flanelle fine ;
Il a une couverture sur le dos,
Et assez de paletots pour étouffer neuf hommes.
En mars, en décembre et en juillet,
C'est tout un pour Henri Gill ;
Les voisins disent, et sans mentir,
Que ses dents, elles claquent, claquent toujours. A la nuit, au matin et à midi,
C'est tout un pour Henri Gill ;
Sous le soleil, sous la lune,
Ses dents elles claquent, claquent toujours.
Le jeune Henri était un robuste bouvier,
Quel autre était aussi fort de membres que lui? Ses joues étaient rouges comme le trèfle vermeil, Sa voix était comme la voix de trois hommes.
La bonne mère Blake était vieille et pauvre,
Elle était mal nourrie et mincement vêtue ;
Et tout homme qui passait sa porte
Pouvait voir quelle pauvre hutte elle avait.
Tout le jour elle filait dans son pauvre logis, Et puis ses trois heures de travail à la nuit! Hélas! ça ne valait pas la peine d’en parler, Elle n’en faisait pas pour sa chandelle.
— Cette femme habitait dans le Dorsetshire.
Sa hutte était sur le flanc glacé d’une colline, Et dans ce pays-là le charbon est cher,
Car il vient de loin, par vent et par marée,
(1) Goody Blake and Harry Gill (texte des Lyrical Ballads, 1798).
Pour cuire leur soupe près du même feu, Deux pauvres vieilles, j'en ai connu, Vivent souvent dans la même chaumière, Mais elle, pauvre femme, habitait seule.
Ça allait encore quand venait l'été,
Les longs jours d’été, chauds et clairs ; Alors devant sa porte ka brave femme S’asseyait, aussi joyeuse qu’une linote.
Mais quand la glace enchaïînait nos rivières,
Oh! alors, comme ses vieux os grelottaient!
Vous auriez dit, si vous l’aviez rencontrée,
Que la saison était dure pour la mère Blake.
Alors ses soirées étaient tristes et mornes ; ; C’est une triste chose, comme vous pouvez le penser, De se mettre au lit à cause du froid,
Et puis, à cause du froid, de ne pas fermer l'œil.
O quelle joie pour elle chaque fois qu’en hiver
Les vents avaient fait du tapage la nuit,
Et jonché le sol de vigoureux rameaux verts
Et de branches pourries !
Pourtant elle n’avait jamais, bien portante ou malade, Comme le disent tous ceux qui la connaissaient,
Une pile d'avance, gros bois ou brindilles,
Suffisante pour la chauffer trois jours.
Or quand la gelée ne pouvait plus se supporter Et faisait souffrir ses pauvres vieux os, Pouvait-il y avoir rien de plus attirant Qu’une vieille haie pour la mère Blake?
Et de temps en temps, il faut bien le dire, Quand ses vieux os étaient froids et glacés, Elle quittait son feu ou quittait son lit,
Pour aller à la haie d'Henri Gill.
Or, Henri, il soupconnait depuis longtemps Les larcins de la vieille mère Blake,
Et il jurait qu’il finirait par la prendre
Et qu’il saurait se venger d’elle,
Et souvent il se levait d’auprès de son feu bien chaud, Et s’en allait vers les champs,
Et là, par la nuit, dans le gel et la neige,
Il guettait pour saisir la vieille mère Blake,
Et une fois, derrière une meule d'orge,
Il était debout à épier ainsi ;
La lune était pleine et brillait claire,
Et la gelée rendait craquants les champs couverts de chaume; — Il entend un bruit — le voici tout oreilles —
Encore? — sur la pointe des pieds il se glisse
Doucement vers le bas de la côte — c’est la mère Blake, Elle est à la haie d'Henri Gill.
Il fut tout aise en l’apercevant ;
La mère Blake cassait branche sur branche; Il s'arrêta derrière un buisson de sureau Jusqu'à ce qu’elleeût rempli son tablier.
Quand elle s’en retourna avec son fardeau Pour reprendre le petit chemin,
Il s’élança avec un grand cri
Et bondit sur la pauvre mère Blake.
Et furieusement il la prit par le bras,
Et il lui retint le bras avec force,
Et furieusement il la secoua par le bras, Et s'écria : « Je t'y prends à la fin ! »
Alors la vieille qui n’avait rien dit, Laissa échapper sa charge
Et, à genoux sur son fagot, elle pria
Le Dieu qui est le juge de tous.
Elle pria, levant sa main flétrie,
Tandis que Henri la tenait par le bras :
« Mon Dieu ! qui n'êtes jamais trop loin pour entendre, « O faites qu’il n’ait plus jamais chaud! »
La froide, froide lune au-dessus de sa tête,
Ainsi priait la mère Blake à genoux ;
Le jeune Henri entendit ce qu’elle avait dit,
Et il s’en retourna chez lui froid comme glace.
CRD
LE RÉALISME DE WORDSWORTH sal
Il se plaignit tout le lendemain
D'être tout frissonnant et glacé :
Sa face était sombre, son cœur désolé ; Hélas ! le triste jour pour Henri Gill !
Ce jour-là il mit une houppelande Mais il n’eut pas plus chaud pour cela ; Il en ajouta une autre le jeudi,
Et avant le dimanche il en avait trois.
Tout fut en vain, peine inutile,
Et on épingla des couvertures autour de lui ;
Pourtant ses mâchoires et ses dents elles claquent toujours Comme au vent une fenêtre détachée,
Et Henri s’est mis à maigrir,
Et tous ceux qui le voient disent qu’ilest clair,
Si longtemps qu’il vive,
Qu'il n’aura plus chaud jamais.
Il ne dit mot à personne,
Couché ou debout, il ne parle ni aux jeunes ni aux vieux; Mais il se marmotte sans cesse à lui-même :
« Le pauvre Henri Gill a bien froid. »
Couché ou debout, le jour ou la nuit,
Ses dents elles claquent, claquent toujours.
Et maintenant, vous tous fermiers, pensez, je vous prie,
A la mère Blake et à Henri Gill.
Mettre cette ballade toute fruste et toute humble en regard du Vieux marimer qui est le joyau de Coleridge, c’est sans doute présenter la poésie de Wordsworth sous le jour le moins avantageux et le moins aimable. Mais, en revanche, rien ne fait mieux sentir son besoin de réalité tangible, la nécessité où il est de tenir comme un peu de terre dans ses doigts, son refus de s’aventurer sans lest dans l’esquif aérien de son ami.
Il l’a dit lui-même dans son Prologue (1) de Pierre Bell,
(1) Premier texte, 1819.
écrit à la suite des infructueuses tentatives faites par Goleridge pour l’entraîner dans le pays de pure fantaisie. Ce prologue, qu'il a commencé Le 20 avril 1798, est sa profession de foi réaliste, avec un adieu mêlé d’ironie aux projets de poèmes surnaturels.
C’est la vue du croissant de la lune qui a donné sa forme à ce prologue bizarre. Le poëte a rêvé d’avoir un canot pareil au croissant qui l’emporterait à travers les airs, loin de la terre, loin des larmes et des joies humaines. Etle voici qui vogue sans plus de souci « des trahisons, des tumultes et des guerres ». Il monte à travers les étoiles. Il a dépassé Saturne et les pléiades, et Mercure et Jupiter. Mais bientôt il est saisi de regret :
Ces astres et tout ce qu’ils renferment Qu'est-ce auprès de ce grain minuscule De ce cher petit point qui est nôtre ?
Donc revenons sur la Terre, sur la chère Terre verte; Quand je vagabonderais ici des années entières, Le monde pour nos remarques et pour moi Ne deviendrait pas meilleur d’un brin; J'ai laissé moncœur chez moi.
Et la voici, l'incomparable Terre !
Là s'étend le fameux océan Pacifique !
Ce sont les Andes anciennes qui brandissent cet épieu rugueux A travers les nuages gris; les Alpes sont ici,
Pareilles à des eaux en commotion.
Cette bande brune ce sont les sables de Lybie; Ce fil d’argent c’est la rivière Dnieper;
Et voyez revêtue du vert le plus brillant
Une île charmante, la reine des îles ;
O vous fées, préservez-la de tout mal!