‹ La Jeunesse de William WordsworthChapitre 48 sur 57 · LL D · texte numérisé non relu

LL D

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Et voyez la ville où je suis né!

Autour de ces champs heureux nous pirouettions Dans nos gambades enfantines ; — j'étais perdu Là où jesuis allé; mais sur cette côte

Je sens que je suis un homme,

Jamais cinquante choses à la fois

Ne m'ont paru si charmantes, jamais, jamais ; Comme les forêts résonnent harmonieusement!

Pour entendre le doux murmure de la terre Je pourrais rester suspendu ainsi toujours !

En vain le canot lumineux raille ce poète au cœur faible, «dont les oreilles mortelles ont peur de la musique des sphères ». En vain il se moque de ce lourdaud qui, refusant de parcourir le ciel, préfère « ramper le long de la boue avec son bon bâton de route, au train de trois millesà l'heure»! En vain il lui propose, à défaut des cieux, d'explorer les régions mystérieuses de la terre, les neiges sibériennes ou quelque pays délicieux, inconnu des hommes, «beau comme le ciel du soir et frais, bien que caché dans les profondeurs de l'Afrique brûlante ». En vain il lui offre de le mener au royaume de féerie, « parmi les formes charmantes des choses », ou, s’il désire visiter des lieux plus tourmentés, de Lui révéler par un prompt voyage « comment le ciel et la terre apprennent à sentir la force du savoir magique ».

Mais non, rien ne tente le poète de ces promesses qui ne sont plus de saison. L’esquif « oublie ce qui se passe sur terre».

Il fut un temps où tous les hommes Ecoutaient avec une foi sincère Les langues harmonieuses versées dans le mystère ; Alors les Poètes chantaient intrépidement Les merveilles d’une course folle.

Va — (mais ce monde est un monde endormi, Et c’est, je crois, un siècle trop tard)

Le poète, redescendu des hauteurs éthérées où il a voulu planer un moment, reprend pied sur le sol ferme et se met à chanter les aventures du colporteur Pierre Bell.

Et désormais le partage de la poésie est accompli. Coleridge aura pour lui le surnaturel, ou du moins le « romantique », sur lequel il s’efforcera de projeter un intérêt humain et « ce semblant de vérité qui suffit pour procurer aux ombres de l’imagination cette suspension volontaire et momentanée d’incrédulité qui constitue la foi poétique (1) ». Wordsworth aura la vie ordi-

Prends avec toi quelque ambitieux jeune homme, Car pour ma part, de bonne foi, Je suis très mal fait pour être ton compagnon.

Voilà longtemps que j'aime ce que je contemple, La nuit qui calme, le jour quiréjouit;

Les fruits ordinaires de la terre maternelle

Me suffisent — ses larmes, son allégresse,

Sa plus humble allégresse et ses plus humbles larmes.

L'’aile du dragon, l'anneau magique,

Je ne les convoite pas pour moi,

Pourvu que le long de cet humble chemin

Je puisse errer avec un cœur sympathique Et avec une âme puissante.

Ayant cela, que puis-je désirer de plus Pour animer, calmer ou élever?

Quelles plus nobles merveilles que celles que l'esprit Peut trouver dans l’aspect journalier de la vie, Peut y trouver ou y créer?

Le chagrin brandit une baguette puissante;

Quel enchantement plus fort que la crainte coupable ?

Le Repentir est un spectre attendri;

Si quelque chose sur terre possède un céleste pouvoir, Ce pouvoir habite dans sa larme silencieuse.

(1) Biographia literaria, ch. xxv.

paire et de préférence la plus humble ; «les incidents et les personnages de ses poèmes seront ceux qui se rencontrent dans tout village et dans ses environs s’il y a un esprit méditatif et sensible pour les chercher ou pour les noter quand ils se présen-tent (1) ».

Tout bas, Coleridge fera bien entendre quelques regrets du choix fait par Wordsworth. Devant le jeune Hazlitt, qui vient le voir dans l’été de 1798, il déplorera « qu’il y ait quelque chose de corporel, de terre à terre, un attachement au palpable ou souvent au petit dans sa poésie. Son génie, dira-t il, n’est pas un esprit qui descende jusqu’à lui à travers les airs ; il sort du sol comme une fleur ou s'ouvre comme le bourgeon vert de la branche sur laquelle chante le chardonneret (2) ». Mais rien, pas même les regrets de Coleridge, ne fera plus dévier Wordsworth du sentier qu’il a choisi.

Est-il rien qui soit en apparence plus opposé à l’idée commune sur l’imagination et sur la poésie que ce refus de quitter

Je sol, de prendre l'essor et de planer au-dessus des lieux bas où

vit l’homme avec ses petitesses et ses misères ? Wordsworth le sent si bien qu’il a grand soin de défendre le mot d'imagination contre les emplois selon lui inexacts et trompeurs que le langage en fait. De la cette distinction fameuse entre l'imagination et la fantaisie que Coleridge reprendra et qu’aidé par les romantiques allemands il développera avec tant de complaisance. Mais

(1) Biographia literaria, ch. xtv.

(2) Hazlitt, My first acquaintance with poets.

déjà cette distinction est en germe. Toute la part de mensonge que la poésie renferme sera peu à peu mise sous le nom de fan.

taisie. Celle-ci est le caprice, l'erreur volontaire du poète qui répand sur les êtres et sur les choses ses propres sentiments, sans souci de la réalité, qui peuple les champs paisibles de symboles funèbres, qui interprète le croassement joyeux du corbeau comme un signe de mort, le chant du hibou comme un présage de malheur, les trilles du rossignol comme des plaintes mélancoliques (1). La fantaisie transforme à son gré, sans autre loi que son plaisir, la réalité des choses. Elle a pour seul objet d’amuser l'esprit par des rapprochements ingénieux. Elle est « la faculté d’exciter le plaisir et la surprise par de brusques changements de situation et par des images accumulées (2) ». Elle est suspecte en somme, peu honorée, et Wordsworth relèguera sous la rubrique de Poèmes de fantaisie ceux qui lui semblent inférieurs dans son œuvre.

Au contraire, l'imagination est au premier chef la faculté de voir la nature. Elle ne cherche pas à procurer le plaisir par une accumulation factice d’images ou par des rapprochements curieux d'idées. « Elle tire des effets impressionnants d’éléments simples (3). »

La poésie qui a cette imagination pour instrument cesse d’être un pur jeu de esprit. Elle a la gravité et la portée d’une science, Elle procède d’un pas aussi prudent que la science, avec la même sûreté de marche, avec la même vérité pour objet et pour résultat. Sa méthode est analogue à celle d’une science d'observation. Il lui faut des faits certains, nombreux, contrôlés et significatifs. Pas un poème dont Wordsworth ne puisse analyser la formation, pas un qui ne soit fortement documenté à l’origine. Tantôt c’est un incident dont il a été témoin qui a

(1) À morning exercise.

(2) The Thorn, note de l'édition de 1800, (3) Tbid.

passé sans modification aucune dans ses vers. Tantôt c’est une anecdote qui lui fut contée ou lue et dont il peut citer les garants. Tantôt ce sont des incidents distincts, chacun vrai, qu’il a groupés, faisant aussi petite que possible la part de la pure fantaisie. Il se rappellera encore après quarante ans où il a rencontré tel personnage, où cette image à pris naissance, en quel lieu précis il a éprouvé cette sensation. Les changements mêmes qu’il fait parfois subir aux faits sont par lui si bien expliqués et justifiés qu'ils ressemblent moins au privilège poétique de fiction qu’au procédé scientifique d’expérimentation.

L'habile construction d’un poème qui consiste surtout à choisir dans les matériaux offerts par la nature ne l’occupe guère. Il y a là une sorte de violation regrettable de la vérité. La « fable » d’un poème a peu d'importance. Le mieux est qu’il n’y ait pas de fable mais un fait. Encore n’est-ce pas à la curiosité du fait que le poëte doit s’attacher, mais à l’impression qu’il peut produire :

Mon doux lecteur, je m’apercois

Que vous avez attendu patiemment,

Et maintenant j'ai peur que vous n’espériez Que je vais vous raconter une histoire;

O lecteur! si vous aviez dans l'esprit

Les richesses que fournit la pensée silencieuse, O doux lecteur ! vous trouveriez

Une histoire en toute chose.

Ce qu’il me reste à dire est court,

Et j'espère que vous le prendrez en bonne part. Ce n’est pas une histoire; mais si vous pensez, Vous en ferez une histoire peut-être (1).

L'art de tenir le lecteur haletant au cours d’un récit, dans l’espoir de pénétrer le secret d’une intrigue compliquée et mystérieuse, c’est là un art inférieur bon pour Anne Radcliffe :

(1) Simon Lee (Lyrical Ballads, 1798).

tas = (ee)

L'accident émouvant n'est pas mon affaire ;

Je n’ai pas d'artifices pour glacer le sang,

C'est ma joie, seul sous les ombrages de l'été,

De chanter une simple chanson pour les cœurs pensifs (1).

Le même dédain des artifices, le même respect de la nature conduit le poète à réformer ou plutôt à annihiler la « diction poétique ». Ainsi est née la révolution fameuse que Wordsworth accomplit dans ses Ballades lyriques et qu’il expose dans ses préfaces.

Celui qui considère la poésie comme un jeu de l'esprit peut lui accorder le droit d’avoir un style à elle, un langage enjolivé et indépendant de celui que parlent les hommes vivants. Le poète qui est soucieux avant tout de vérité répudie tout ornement dont l’effet est de dérober aux yeux la nature. Le langage idéal auquel il doit viser, c’est celui que parle la passion, etil peut à bon droit désespérer d’en atteindre jamais toute la force et toute la beauté, « car son emploi est dans une certaine mesure mécanique comparé à la liberté et à la puissance de l’action et de la souffrance réelles (2) ». Donc, plus de ces anomalies de grammaire ou de vocabulaire, de ces figures de style traditionnelles, à l’origine desquelles on trouverait sans doute une traduction directe du langage de la passion, mais qui, peu à peu, se sont constitué une existence indépendante, sont deve nues à elles-mêmes leur seule raison d’être, et qu’à présent les poètes artificiels emploient comme des étiquettes destinées à faire distinguer leur langage de celui de la prose. La prétention « de déguiser ou d’ennoblir la nature (3) » est ridicule. Wordsworth qui a tant péché dans sa jeunesse contre la simplicité du style s'engage désormais à ne plus employer que des mots et

(1) Hart Leap Well (1800).

(2) Préface des Ballades lyriques, 1802.

(3) Zbid. C'était la prétention d’Erasmus Darwin, voir ir plus haut, p. 142.

FD) LS LS de, 7

Ss.

des tournures simples. Et comme il se pourrait qu’il se trompât en voulant de sa propre autorité marquer les limites du simple et de lartificiel, il demandera son vocabulaire à l'observation. Il cherchera son style dans la vie, dans celle surtout des hommes chez qui la passion s’exprime avec la plus grande droiture, ignore le plus les figures conventionnelles. Il s'adressera à la vie hum ble, à la vie rustique, où ces conditions lui paraissent le mieux réalisées :

Parce que là les passions essentielles du cœur trouvent un meilleur sol pour atteindre la maturité, qu’elles sont moins contraintes, qu'elles parlent un langage plus nu et plus fort; parce que, dans cette condition de vie, nos sentiments élémentaires coexistent dans un état de plus grande simplicité, et, en conséquence, peuvent être contemplés plus clairement et communiqués avec plus de force; parce que les mœurs de la vie rustique ont leur germe dans ces sentiments élémentaires, et que, étant donné le caractère nécessaire des travaux rustiques, elles sont plus faciles à comprendre et plus durables; et, enfin, parce que dans cet état les passions des hommes sont incorporées avec les formes belles et permanentes de la nature (1).

L'intervention du poète consistera seulement à faire un choix dans ce langage, à le purifier des quelques scories qu’il traîne dans son cours. Et le résultat sera une langue véritablement « permanente et philosophique ».

Théorie séduisante en son extrême simplicité, vraiment démo cratique, où se sont réfugiés, après avoir-été chassés du domaine politique, tous les rêves révolutionnaires et égalitaires du jeune homme. Cette réaction violente contre la poésie du xvinsiècle est certes ce qui le rattache le plus étroitement à ce siècle, ce qui en porte le mieux la marque, ce qui en respire le mieux l'esprit de simplification à outrance. L’inflexibilité de cette théorie, son inaptitude à se plier aux besoins mul-

(1) Préface des Ballades lyriques, 1800.

Univ. pe Lyon, — Leaouis 29

tiples de l’art, sa base en apparence si solide et pourtant si étroite qu’elle ne pourra porter l’œuvre du poète, ces principes absolus qu'il violera dans une moitié (et la plus belle) de ses vers, n'est-ce pas là le fait de toutes ces généralisations hâtives qu'ila tant blâmées partout ailleurs ? Et mal lui a pris d’avoir voulu systématiser. T'antôt de parti pris il reproduira consciencieusement les platitudes de la langüe familière, remplaçant les chevilles décoratives des vers par des chevilles. à dessein ternes et grossières, montrant le bois blanc sans dorure (1). Tantôt il cèédera à son meilleur génie et, brisant entrave qu’il s’est lui-même imposée, élèvera à la vraie dignité poétique en les interprétant dans sa langue supérieure de poète les sentiments des humbles (2), mais alors il risquera d’être rappelé à ses principes et surpris en contradiction avec iui-même.

(1) Les curieuses chevilles wordsworthiennes, qui sont autant de protestations contre les enjolivements habituels, peuvent se ramener à deux groupes principaux. Elle lui servent soit à localiser avec la précision minutieuse d’un arpenteur :

This thorn you on your left espy ;

And to the left, three yards beyond,

You see a little muddy pond

Of water, never dry;

l’ve measured it from side to side:

Tis three feet long, and two feet wide. (The Thorn) ;

soit à soutenir son récit de ces affirmations que prodigue un témoin dont ja véracité peut être suspecte (ce qui est le cas de tout poète) :

By the same fire to boil their pottage,

Two poor old dames, as I have knoton,

Will often live in one small cottage,

But she, poor woman, dwelt alone. (Goody Blake and Harry Gill.) Yet never had she, well or sick,

Asevery man who hknerw her says,

À pile before-hand, wood or stick,

Enough to warm her for three days. (2bid.) And Harry’s flesh it fell away ;

And all who see him say'tis plain,

That, live as long as live he may,

He never will be warm again. (Zbid.)

(2) M. Myers a justement relevé les vers suivants où la poésie se révolte superbement contre la doctrine ( Wordsworth, by F. W. H. Myers, 1885). Le

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