‹ La Jeunesse de William WordsworthChapitre 50 sur 57 · ESA · texte numérisé non relu

ESA

Et si vous les élevez avec soin, Alors Dieu vous récompensera ; Mais si vous agissez autrement, Dieu verra vos actes, »

Les lèvres aussi froides qu'aucune pierre, Ils baisèrent leurs petits enfants :

« Dieu vous bénisse tous deux, mes chéris ! » Et sur cela, les larmes coulèrent.

D'un bout à l’autre les stances prosaïques et les stances naïvement gracieuses se succèdent. Ici c’est la narration terre à terre du complot de l’oncle avec les deux gredins qui doivent, sous prétexte de mener les enfants à Londres, les tuer dans un lieu désert. La, c’est la description douloureusement charmante de la joie des enfants au départ :

Voici qu'ils partent, les gentils enfants, Tout réjouis de la circonstance,

Tout réjouis par la pensée Qu'ils vont monter à dada.

Ils jasent et babillent joyeusemeut En chevauchant le long du chemin,

Avec ceux qui doivent être leurs meurtriers Et mettre à mal leur vie.

Plus loin, c’est la description toute sèche de la bataille entre les deux bandits, dont l’un, qui s’est attendri, refuse d’exécuter le crime et tue son compagnon plus endurci. Et sur ce dur récit sans couleur, un trait poignant : c’est, pendant la lutte au coin d’un bois solitaire, « les petits qui tremblent de peur ». Puis quand le bon bandit, après avoir emmené bien loin les enfants qui se plaignent de la faim, les laisse seuls, leur promettant de revenir avec de la nourriture, deux stances merveilleuses où, sans que le style se pare ni s’enfle, par la seule grâce des détails, c’est-à-dire des faits, la poésie populaire atteint son idéal : eu

Ces gentils enfants, la main dans la main, Errèrent longtemps çà et là ;

Mais jamais plus ils n’ont vu l’homme Revenir de la ville :

Leurs gentilles lèvres étaient de mûres Toutes barbouillées et noires,

Et quand ils virent la nuit sombre, Ils s’assirent et pleurèrent,.

Ainsi errèrent ces pauvres innocents Jusqu'à ce que la mort finit leur chagrin.

I1s moururent dans les bras l’un de l’autre, Privés de l’aide attendue ; Nulle sépulture à ce gentil couple Ne fut donnée par aucun homme, Ce fut Robin le rouge-gorge qui pieusement Les couvrit de feuilles.

Après quoi vient le récit sans art ni beauté, mais clair et circonstancié, des remords et de la punition du méchant.

Or, non seulement les deux stances centrales ont dans leur simplicité parfaite de tour et d'expression un charme inimitable, une grâce infiniment touchante, mais encore, avec ses passages ternes et rudes, la ballade dans son ensemble possède une harmonie telle, que mal avisés, semble-t-il, seraient ceux qui prétendraient y toucher pour l’embellir. Addison qui avait le mérite de l’avoir déterrée quelque part et signalée aux lecteurs de son journal, qui avait retiré de cette lecture «un plaisir exquis », qui était allé jusqu’à exprimer cette pensée toute wordsworthienne, « que seuls les hommes doués d’une vraie grandeur d'âme et d’un vrai génie peuvent s’affranchir des images du ridicule pour admirer la nature dans sa simpli cité et dans sa nudité », Addison avait à coup sûr failli en déclarant que les vers en étaient « d’une simplicité méprisable », « que les tournures en étaient basses et les expressions

pauvres (1) ». Wordsworth avait raison de croire que le caractère du langage faisait ici partie inhérente de la beauté totale et que, devant toute sa valeur à la justesse des sentiments et des descriptions, n’étant que la notation la plus sincère et la plus désintéressée des faits, le style avait, au moins dans quelques passages, une véritable garantie d’indestructibilité.

Mais il restait à faire une admission que Wordsworth n’a pas faite. Ce langage nu a ici, comme dans presque toutes les poésies populaires, un véritable drame pour support, nous oserions presque dire un mélodrame (2), où se détachent plusieurs scènes tour à tour touchantes, souriantes et tragiques, d’un relief si fort, d'un intérêt d'émotion si soutenu et si universellement acccessible, que le poète ne pouvait faire mieux que de s’effacer derrière son récit. |

Or, dans la proportion même où le thème d’une ballade sera plus dénué d'intérêt dramatique, le rôle propre du poète devien dra plus important et plus nécessaire, Wordsworth l'a compris au moins dans sa poésie sur Lucie Gray (3). Ici le drame n'existe guère, mais outre que le sujet est encore émouvant en lui-même, le poète en a racheté linfériorité par quelques stances charmantes, qui portent la marque de son style poétique :

Lucie n'avait ni compagnon ni compagne; Elle habitait sur une vaste lande, —

La plus suave créature qui jamais ait fleuri Prés d'une porte humaine.

Vous pouvez encore voir le faon se jouer, Ou le lièvre sur la pelouse ;

Mais le doux visage de Lucie Gray

Ne sera plus vu jamais.

(1) The Spectator, n° 85.

(2) La ballade a été tirée en réalité d’un drame de la Renaissance: Tivo lamentable Tragedies (1601).

(3) Lucy Gray, écrit en 1799,

Lucie envoyée par son père au-devant de sa mère est surprise par une tempête de neige et ne revient plus. Toute la nuit, on explore les chemins, les champs et la colline. A l’aube la mère découvre ses traces que l’on suit jusqu’au milieu d’une planche jetée sur la rivière, tout près de la demeure; et là, plus rien.

Pourtant quelques-uns soutiennent encore Que l'enfant est vivante,

Que vous pouvez voir la douce Lucie Gray Sur la lande déserte.

Par les chemins raboteux ou unis elle court légère Et jamais ne regarde derrière elle;

Et chante une chanson solitaire

Qui siffle dans le vent.

A l’aide de quelques gracieuses images, — le poète des Deux enfants ne s’en était pas permis une seule —, à l’aide de la légende finale qui prolonge le grêle sujet dans le rêve, Wordsworth a pu ici lutter sans trop de désavantage contre le thème supérieur de la ballade populaire. Mais si du même coup il n’a ni drame ni légende et s’il s’impose de retracer un sentiment tout nu sans vouloir presque intervenir, alors il lui arrive d'écrire l’ Anecdote à l'usage des pères où Alice Fell(1).

Or,en pareil cas, le sujet étant à dessein choisi par Wordsworth en raison même de son manque apparent d'intérêt et parce que la plupart des hommes eussent passé auprès sans s’y arrêter, ilen résulte que l'important est l'imagination ou le sentiment du poète par lesquels le sujet a été jugé et rendu digne d’attention. Mais si celui-ci se contente de reproduire le fait dans sa crudité première, en se gardant d'y mettre du sien, 1l aura simplement ajouté une unité à ce millier d’incidents susceptibles de faire penser et sentir et qui cependant passent inaperçus. Les photographier, c’est-à-dire en donner

(1) Voir plus haut, p. 320 et 324.

une image très inférieure en son exactitude à la réalité, est insuffisant. Les élever à la beauté et à la poésie est nécessaire, Pour faire qu’à notre tour nous extrayons d'eux l'émotion qu’ils ont donnée au poète, 1l faut que le poète nous les reproduise modifiés par son émotion. Il faut qu'il transcrive chacun de leurs détails en son équivalent poétique; il faut que l’art intervienne dont il est impossible de nier qu’il ait le droit et le devoir de sublimation sur le langage aussi bien que sur les incidents, A cette seule condition, en présence de semblables occurrences familières, notre imagination où flottera une vision poétique, notre mémoire où chanteront quelques vers plus harmonieux, quelques paroles plus suaves ou plus denses que le parler ordinaire, seront capables de fortifier et d’affiner notre sensibilité. Cette place à l’art, Wordsworth l’a faite en somme le plus souvent dans la pratique, bien qu’il ne lait pas faite toujours. Dans sa théorie, il ne la lui a pas accordée (1).

Toutefois, après avoir reconnu les excès où l’entrainérent l’esprit de système et l’admiration des poésies populaires, il faut louer le grand mépris des ornements convenus et le fervent amour de la vérité qui ont inspiré la poétique de Wordsworth. C'est par l’idée sublime qu’il s’est faite de son rôle de poëte qué Wordsworth est arrivé à cette doctrine que Malherbe lui-même, avec son médiocre respect des droits de l’imagination, eût trouvée excessive en sa rigueur. Et l’on voit assez, d’autre part, la différence profonde entre cette révolution du style des vers et celle que trente ans plus tard Hugo devait accomplir chez nous. Wordsworth cherche à restreindre plus

(1) L’appréciation de la poétique de Wordsworth, qui nécessiterait, pour être complète, un exposé systématique des lois de toute poétique, ne pouvait entrer dans le cadre de ce livre. Un ouvrage presque entier y a d’ailleurs été consacré, ouvrage admirable en ses chapitres de critique, à peu près définitif, en tout cas demeuré très supérieur à tout ce qui a depuis été écrit sur le même hé c'est la Biographia literaria de Coleridge.

qu'il ne désire étendre le vocabulaire. Il ne veut pas que la poésie emploie d’autres mots que la prose. Hugo veut qu’elle emploie par surcroît tous les mots de la prose. Le poète anglais s’efforce d'atténuer le plus possible le rôle du mot qui n’est au mieux qu’un voile jeté sur la pensée nue. Le Français tombe en adoration devant les vocables, « car le mot, c’estle Verbe, et le Verbe c’est Dieu ». De là, la différence de leurs défauts dans l'expression, le premier allant volontiers au prosaïsme, le second à l’emphase. L’un rappelle ces Quakers qui sympathisérent avec la Révolution débutante, voyant en elle l'abolition des distinctions et des parures futiles à leur gré, en même temps que le relèvement des qualités essentielles et modestes de l’homme. L'autre, d'accord avec le premier pour renverser les nobles exsangues, s’en sépare bientôt pour constituer une noblesse nouvelle, une noblesse impériale avec des aventuriers de fortune, sanguins et robustes, remuants et tapageurs, plus empanachés que ceux qu’ils ont dépossédés, parce qu’ils ont besoin de prouver leurs titres en les étalant ; ou encore vulgaires arrogamment parce qu'ils mettent leur orgueil à afficher leur origine plébéienne.

Résumons. Une à une, Wordsworth à abandonné ou plutôt rejeté avec dédain toutes les prérogatives dont le poëte jouit depuis un temps immémorial: Il se refuse le merveilleux. I] ne veut plus de fiction ni de fable; à peine admet-il un sujet. Il écarte d’un geste toutes ces fleurs coutumières du langage où survit pourtant, comme un parfum fané, le vague souvenir de l'heure où quelque primitif les cueillit à l’air libre. Il se déclare le docile interprète de cette réalité dont il semble qu’elle soit justement l’antithèse de la poésie. « C’est au terrain solide de la Nature que se fie l'Esprit qui bâtit pour toujours, convaincu que là, et là seulement, il peut poser de sûres fondations (1). » Encore

(1) Sonnet, À volant tribe of Bards.

EE MALE DR. .):), 1h à 2

Le.

est-ce trop dire. La réalité a ses bizarreries, ses monstruosités même, Elle à ses moments d’exception, aussi déconcertants que pas une des chimères sorties d’un cerveau fantastique. Le poëte qui décrit un naufrage véritable ou un tremblement de terre authentique peut à bon droit se passer d’additions de son cru. Or, Wordsworth ne répudiera pas moins l’extraordinaire de la réalité que celui de la fiction. Ces montagnes qui occupent un si vaste espace dans son œuvre n'y apparaissent que pour une cause accidentelle, si j'ose dire, parce qu'il est né, qu’il a vécu parmi elles, et qu'il décrit uniquement ce qui pose devant ses sens. Elles ne sont pas nécessaires à sa poésie ; elles sont presque en contradiction avec sa doctrine. L’ordinaire est le domaine propre de Wordsworth. Partout où il pourra choisir, il tiendra pour son devoir de ne rien emprunter aux éléments prestigieux du monde.

Ayant ainsi fait table rase de tous les auxiliaires attitrés de la poésie, que lui reste-t-il pour justifier de sa prétention au nom de poète ? Il reste une imagination puissante fixée sur Les objets communs, sur les incidents simples de la vie. Ge que voit ou entend ou sent Wordsworth, importe peu ; ce qui importe, c’est comment il voit et comment il entend, comment il sent, et comment il interprète ses sensations. Chacun de ses poèmes, à le bien entendre, sera une leçon d’imagination d’une saisissante vérité psychologique. Loin de nous dérober les transitions par lesquelles lui-même passe de l’état ordinaire ou prosaïque à l’état imaginatif ou poétique, — pareil à un guide des Alpes, il nous fera mettre les pieds où il a mis les siens, tâter chacun des degrés par où il a gravi. La plupart des poètes nous présentent seulement le résultat de leurs sensations précieuses. Wordsworth se propose de nous dévoiler le mystère des siennes, de les analyser, de les décomposer en leurs différents temps (1), afin

(1) Etudier à ce point de vue The Leech-Gatherer or Resolution and Independence.

que nous puissions à notre tour les reconnaître et les répéter en nous. Prudemment, pas à pas, sans que nous perdions de vue le point de départ, il nous élève au-dessus du sol épais de la terre dans un monde supérieur du haut duquel nous nous demandons, tout en l’ayant sous nos yeux, si la matière existe.

Î êl f > | be LES AN 4 f \ 4 ñ ï cu 1 ? # LT 2 Sy FA pu r# & : : € * 4 PAPE f ; 1? nl M] » ! ‘ sn ù i # $ - et Fi e ; ni KA bee LION ne AN CLOSES Le SE A * È « n = l q ui Jan ANS HE ê PONTS OS Het LC NE SALE GEI

save Hd, 71 PALIN QUE sels ip is TION Ra A poele Li

EE ji PRE gr A) Lieu € st PONTS dx LT Pres

hs rte condailixrenek mntd ob < CRExs side Hd: te ge: og LE QUE H tue sé Ga 1 ; hr lai: sf SRE Sn SA “ie RER OU NTFS FOURS du Rier2 | jsisopelr Ve: A ne dial DOS tal af. asipasié dieu Abo ae |: 080 . ét a bp du, 53841 sfr Nés ES due 4 aa dre , 4 a dti is ”

Page 1