‹ La Jeunesse de William WordsworthChapitre 7 sur 57 · II · texte numérisé non relu

II

À Hawkshead la liberté des lectures semble avoir égalé celle des relations, et Wordsworth déclare ne s’être pas trouvé moins bien de ses libres courses à travers le monde des livres que de ses amitiés nouées au hasard des rencontres sur les routes du Cumberland. À len croire, ce n’est pas aux travaux réguliers et prescrits, c’est à ses lectures personnelles qu’il dut surtout de développer son intelligence. Il se sépare franchement sur ce point de Rousseau avec lequel il s’accorde ou semble s’accorder sur tout le reste de l’éducation. Rousseau voyait dans la lecture « le fléau de l’enfance (3) » et il proscrivait comme inintelligibles ou immoraux, comme absurdes ou chimériques tous les ouvrages que lisait la jeunesse de son témps (4).

(1) The River Duddon, note-préface.

(2) The Yew-tree Seat, note-préface.

) Emile, livre IT.

) Ici Rousseau se trouvait d'accord avec le codificateur de l'éducation artifi-

Aussi après le succès de l'Émile et en dépit de Rousseau luimême vit-on apparaître une littérature enfantine nouvelle qui se proposait de moraliser et d’instruire l’enfance en l’amusant. Elle cachait — bien maladroïtement parfois — sous la mince enveloppe d’une insignifiante histoire quelque claire leçon de morale ou quelque chapitre de sciences naturelles, C'est vers le moment où Wordsworth entrait à Hawkshead que Weisse en Allemagne, Berquin en France, Thomas Day (1), Mrs Trim mer (2), Mrs Barbauld (3) en Angleterre commençaient à doter les enfants de sages ouvrages utilitaires.

Wordsworth se félicite d’être venu au monde assez tôt et d’avoir été élevé dans une région assez écartée pour échapper à de semblables lectures. Ce n’est pas assez dire. Il « se répand en actions de grâces » en songeant qu'il a été à l'abri « de ce fléau qui eût pu le dessécher corps et âme (4) ». Il se réjouit d’avoir lu à la place les naïfs et amusants récits mensongers où l'enfant s’oublie : les exploits légendaires de Robin Hood, les merveilleuses aventures de Jack le Tueur de Géants ou de Fortunatus possesseur du chapeau magique (5). Les Mille et une nuîts furent un de ses livres préférés. Il en avait lu à Cockermouth de maigres extraits « dans un petit livre jaune à couverture de toile » qui lui était un trésor précieux. Quand ses camarades de collège lui apprirent que c’était là seulement

cielle, Lord Chesterfield, qui excluait et les romans des deux derniers siècles, et « les extravagances délirantes » des conteurs arabes. Lettre à son fils, n° 184, 5 février 1750.

(1) La première partie de son Sandford et Merton est de 1783, la seconde de

(2) Mrs Trimmer (1741-1810) a écrit une foule de livres d'éducation, surtout religieux.

(3) Ses Premières leçons datent de 1775. Entre 1792 et 1795 paraissent les Soirées au logis écrites par elle en collaboration avec son frère le Dr John Aikin. Miss Edgeworth suit le mouvement dans son Education pratique (1798) et ses Contes moraux (1801).

(4) Prélude, V. 255-259.

(5) 1bid., 341-346.

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« un bloc extrait d’une carrière immense » il ne put se tenir de joie. Sur le champ il s’associa avec un écolier aussi pauvre que lui et les deux enfants convinrent de mettre de côté tout leur argent de poche pour acheter un jour les quatre gros volumes qui renfermaient les contes arabes complets. Pendant plusieurs mois ils observerent religieusement leur pacte, en dépit de toutes les tentations. Mais leur fermeté fléchit enfin et ils ne possédèrent jamais l'ouvrage tant désiré (1).

La reconnaissance du poète s’exalte au souvenir de ces féeriques écrits qui lui paraissent plus appropriés que tous les autres au génie de l’enfance. [1 bénit « ces rêveurs, ces forgeurs de contes audacieux » que la philosophie traite de radoteurs. N'est-ce pas eux dont l’étrange élasticité se prête le mieux à la force expansive du petit être qui, nouveau venu sur la terre, ne connaît pas encore l’étroite limite de ses pouvoirs, qui ne s’est pas encore résigné à la faiblesse humaine, qui n’a pas encore courbé le front sous le joug de habitude, qui est encore indompté et plein d’espoirs démesurés? Leurs contes merveilleux satisfont en nous « les aspirations muettes, les appétits secrets auxquels il faut un aliment (2) ». L'enfant sent que ces livres d'imagination sont ses vrais amis. Ils font pour lui une réalité de ses désirs. Ils le mettent en possession de ses rêves. Ils traitent le temps et l’espace en esclaves. « Les éléments sont pour eux comme l'argile aux mains du potier (3). » Au lieu de rogner les ailes de ses rêves pour l'empêcher de s'envoler dans les airs qui sont sa vraie demeure, ils lui ouvrent momentanément les plaines immenses d’un ciel libre où les lois de la matière sont inconnues.

Aussi quel mépris et quelle colère contre les éducateurs présomptueux qui prétendent mesurer à l’enfant les joies de l’ima-

(1) Prélude, V, 460-176.

(2) Zbid., 506-507.

(3) Tbid., 531.

gination, tracer à l’avance le cercle de ses lectures, trier pour lui les livres et dans les livres les chapitres : « Qu’eût été l’homme, qu'eût été le poète, qu'aurions-nous été tous les deux, dit-il à Coleridge (1), si à l’époque du choix sans danger, au lieu de vagabonder comme nous le fimes à travers les vallées riches de leurs produits indigènes, à travers le pays libre de la fantaisie, au lieu de parcourir à notre gré les heureux pâturages, nous avions été suivis, épiés à toutes les heures, tenus en laisse dans nos promenades mélancoliques, attachés au piquet comme la vache d’un pauvre homme, conduits le long des sentiers dans une morne servitude, ou plutôt, comme le bœuf à l'écurie, empêchés de toucher à l’herbe vivante, de goûter la fleur avant qu’elle eût comme prémices abandonné son parfum à la faux du moissonneur ? (2) »

La liberté de lire dont jouissait Wordsworth v’était pas bornée aux contes des fées. Elle s’étendait, il faut le reconnaitre, à d’autres ouvrages que les Anglais d’aujourd’hui expurgeraient ou mettraient prudemment sous clef. Dès les débuts de sa vie d’écolier (3) illut, tant au collège que chez lui, pendant les vacances, tout Fielding, Don Quichotte, Gil Blas, tout ce qu’il

(1) Dès 1797, Coleridge devançant Wordsworth attribuait à la lecture des contes de fées l'origine de ses meilleurs dons intellectuels. « Je ne vois pas, disait-il, d'autre manière de donner à l’esprit l'amour du Grand et du Tout. Ceux qui ont été menés vers les mêmes vérités pas à pas, à l’aide du témoignage constant de leurssens, me paraissent manquer d’un sens que je possède. Ils ne contemplent rien que des parties, et toutes parties sont nécessairement petites. Et l'univers n'est pour eux qu’une masse de petites choses. » Lettre à Thomas Poole, 16 oct. 1797. Letters of S. T. Coleridge edited by E. H. Coleridge, London, 1895, vol. I, p. 12.

Charles Lamb a repris avec verve les attaques de Coleridge et Wordsworth contre la littérature enfantine utilitaire (Lettre à Coleridge, du 23 octobre 1802). « Le fatras de Mrs. Barbauld a banni tous les vieux classiques de la nursery. Pensez ‘à ce que vous seriez aujourd’hui, si au lieu de vous nourrir de fables et de contes de bonnes femmes dans l'enfance, on vous avait bourré de géographie et d'histoire naturelle... »

(2) Prélude, V, 232-245.

(3) Autobiographical Memoranda, op. cit.

ni À

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lui plut de lire de Swift. Les Voyages de Gulliver et le Conte du Tonneau le charmaient par dessus tout.

Il était alors un liseur passionné, lui qui devait plus tard si bien se détacher des livres. Il aimait la lecture d’un amour presque coupable et dont sa conscience lui faisait des reproches. Aux premières vacances il ne se tient pas de joie en retrouvant chez son père la riche provision de volumes qu’il y a laissée. « Que de fois, dit-il, bien qu'un doux vent d’ouest ridàt les eaux au gré du pêcheur à la ligne, je suis resté tout le long du jour couché sur tes bords, à Derwent, rivière murmurante, étendu sur les pierres chauffées par le soleil, et là, j'ai lu, dévorant ce que je lisais, frustrant la gloire du jour, en désespéré! Enfin, dans un brusque élan de remords cuisants, comme il arrive au paresseux pris d’un accès de honte, je m’en allais reprendre mes jeux (1). »

On trouvera étrange ce remords de ne point jouer. Ce ne sont pas les exercices de l’esprit mais les plaisirs du corps que l'enfant avait ainsi honte de négliger. C’est qu’il avait déjà l’obscur sentiment que sa meilleure, sa plus puissante éducatrice était la nature. Le premier rôle dans son éducation ne revient ni à ses maîtres ni même à ses livres, mais à sa vie en plein air, à ses jeux avec ses camarades, à ses promenades dans la campagne qui environne Hawkshead. Le principal intérêt de sa viè d’écolier n’est pas dans ses travaux intellectuels mais dans ses récréations physiques. On verra ce qu’elles furent et d’abord le lieu où elles s’écoulèrent. |

(1) Prélude, V, 477-490.

Hawkshead est un ancien bourg aux ruelles étroites et tortueuses, dallées de larges pierres bleues. L'esprit du passé semble planer sur ce bourg qui demeure comme engourdi de vieillesse parmi les villages de jour en jour plus neufs et plus pimpants qui sont semés dans la région des lacs. C’est un de ces lieux recueillis et immobiles où les vieilles coutumes et les vieilles demeures sont à l’abri du vent de la mode ou du progrès. L’archevèque Sandys, s’il le revoyait aujourd’hui, après trois siècles, le reconnaîtrait sans peine. Le paysage environnant redouble cette impression de repos. Il est plutôt pacifique que grandiose. Le petit lac d’Esthwaite, situé à un kilomètre environ au sud, est bordé de près verts et unis ; il n'offre pour toutes cimes que de modestes coteaux. Mais à d’assez courtes distances, dans toutes les directions, les sites les plus variés et Les plus pittoresques abondent. À l’est, à une lieue de Hawkshead, s'étend la vaste nappe d’eau du Windermere, le plus grand des lacs anglais, qui marque la limite des comtés de Lancastre et de Westmoreland. Au nord, à trois lieues à peine, se creusent les jolis étangs du Grasmere et de Rydal, séjour futur du poète. Derrière cux se dressent, aperçus de Hawkshead, les hauts sommets du Fairfield et du Helvellyn. Plus proches encore, à l’ouest, sur les bords du lac de Coniston, surgissent les pics du Coniston Old Man et du Wetherlam. Enfin, une chevauchée d’un jour suffit pour conduire à la baie sablonneuse de Morecambe ou à la mer d'Irlande.

Ces beautés qui seraient lettre morte pour des internes rigoureusement cloîtrés étaient comme un trésor étalé où

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Wordsworth et ses compagnons pouvaient prendre à leur guise. Sans doute le besoin d’être ensemble les retenait souvent sur la place du marché, autour d’un bloc de pierre qui était le centre de leurs jeux et où une vieille femme étalait sur sa table en plein air des gourmandises à portée de leurs minces ressources (1). Souvent aussi, dans les soirées d'hiver, ils aimaient à se réunir dans une des maisons du village et à jouer aux cartes pendant que le vent rugissait au dehors (2). Mais leurs ébats ne s’arrêtaient pas la. Nulle limite à leurs promenades. Pas d'heures, sauf celles des classes, pour rentrer ou pour sortir. Le matin, le grand jour, le soir, pouvaient tour à tour exercer sur eux leur poésie. Tantôt ils grimpaient sur une colline par quelque après-midi ensoleillé, pour lancer le cerf-volant qui s'élevait parmi les nuages floconneux et tirait ses rênes comme un impétueux coursier ; tantôt, quand soufflait le vent, ils le lançaient du fond des prairies pour le voir, après avoir tenu tête, soudain précipité d’en haut par la rafale (3). L'automne, ils partaient en bande pour cueillir les fruits des haies et des bois. Souvent, en été, la pêche à la ligne les conduisait vers les rochers et les étangs impénétrables aux étoiles, ou vers les coudes que font les ruisseaux de la montagne (4). Ou bien, au printemps, ils escaladaient les monts pour piller les nids de corbeaux. Wordsworth goûtait alors la joie intense d'un exercice périlleux. « Oh ! quand je mie suspendais au-dessus du nid, mal soutenu par les touffes d'herbe et des fissures d’un demi-pouce dans le roc glissant ; quand il me semblait que c'était la rafale qui, par sa violence, me tenait ainsi suspendu, l'épaule contre l’escarpement dénudé, — oh ! dans ces momentslà, tandis que je pendais seul le long de la paroi dangereuse,

(1) Prélude, I, 33 46.

(2) Ibid. 1. 499-513.

(3) Ibid., 491-8.

(4) Tbid., 483-490,

avec quels accents le vent sec et sonore sifflait à mes oreilles ! Le ciel ne me semblait pas un ciel de cette terre — et avec quelle vitesse se mouvaient les nuages! (1) »

Mais c’est surtout dans ses escapades solitaires que Wordsworth sentait pénétrer en lui de secrètes et puissantes influences. Combien il en a recueilli, de ces précieux instants où la Nature agit sur son esprit, soit par la crainte, soit par l’étonnement, soit par la beauté ! C'est la crainte d’abord, le plus mystérieux et le plus vague des sentiments, qui travaille sa jeune imagination. La nature l’inflige, mais l’embellit et la grandit en l’infligeant.

Le voici qui, en hiver, s’en va sur la pente des montagnes tendre des pièges aux oiseaux. Il a dix ans à peine. Pendant la moitié de la nuit, il court anxieusement d’un piège à l’autre pour voir si quelque oiseau s’est laissé prendre, La lune et les étoiles brillent sur sa tête. Il est seul et il lui semble qu'il trouble la paix qui habite parmi elles. Parfois il lui arrive de céder à la tentation, de se saisir d’un oiseau qui s’est pris dans le piège d'un autre. Et quand c’est fait, il entend parmi les collines solitaires comme de sourdes haleines s’approchant de lui par derrière, comme les bruits de mouvements imperceptibles, comme des pas à peine moins silencieux que le gazon qu’ils foulent (2).

Chaque délit est puni par un reproche mystérieux et inévitable. Un soir d'été, l'enfant détache un canot qui n’est pas le sien et se met à ramer vigoureusement sur le lac d'Esthwaite. C'était un larcin furtif et le plaisir du rameur était mêlé de remords. Il fixe pour guider sa course le sommet d’une ligne de falaises basses. « Tout à coup, derrière la falaise qui bornait jusque-là l'horizon, un pic énorme, énorme et noir, comme s’il

(1) Prélude, I, 326-339.

(2) Zbid,. 306-325.

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était mu par sa propre volonté, dresse sa tête. » L'enfant rame toujours, et la forme effrayante s’élève de plus en plus haut, entre lui et les étoiles, et, comme si c’était un être vivant, rapidement s’avance vers lui. Alorsil fait virer sa barque, épouvanté, et regagne sa demeure à travers les champs. Et pendant bien des jours, après avoir vu ce spectacle, son cerveau est obsédé par lobscur et vague sentiment de modes d’existence inconnus. Un nuage noir plane sur ses pensées. [1 oublie les lieux familiers, les formes charmantes des arbres, les fleurs, le ciel, la verdure des prés ; et des fantomes énormes qui ne vivent pas comme les hommes traversent lentement son esprit le jour et mettent le trouble dans ses rêves (1).

La Nature se défend elle-même contre les attaques de l’enfant par la pitié qu’elle inspire et par les remords qu’elle fait naître. Un jour l’écolier sort de chez la ménagère qui le loge. Un sac sur l’épaule et à la main un croc pour abattre les noisettes, il cherche un bois de coudriers. Il en trouve un enfin, que nul n’a visité, dont nulle branche ne laisse tristement pendre ses feuilles desséchées. Les coudriers s’y dressent, vierges et droits, avec leurs fruits tentateurs. L'enfant reste quelque temps immobile, le cœur comprimé par la joie, et savoure à l’avance le festin assuré. Puis il se couche sous les arbres, sans se hâter, pris peu à peu à son insu par le charme intime de cette retraite où les violettes fleurissent et se fanent sans que l’œil de l’homme les voie, et où un ruisseau féerique murmure éternellement. Mais enfin il se lève et l’ivresse du pillage le possède tout entier. Il tire vers la terre les branches, sans pitié, et le beau bosquet solitaire lui abandonne patiemment sa paisible vie. Le pillage achevé, son sac plein à regorger, il s’en va, mais en s’en allant son regard s’arrête sur le lieu dévasté et il voit avec une peine secrète le bel ombrage tout à

(1) Prélude 1, 357-400.

l'heure impénétrable et où maintenant pénètre la lumiere importune du ciel (1).

11 n’est rien de plus subtil et de plus universel à la fois que ces impressions. Si Wordsworth a été seul à les exprimer, il est impossible d'imaginer une époque ou un lieu du monde dans lesquels elles n’aient pas été ressenties. Elles sont à ce point élémentaires qu'il semble que seulement dans l'enfance de l’humanité elles aient pu être éprouvées avec celte intensité et traduites avec cette fraîcheur. Elles ont dù être celles des premiers créateurs de mythes, c’est-à-dire des premiers hommes. C’est une divinité vengeresse, invisible, mais distinctement entendue, dont les pas ont poursuivi l’écolier après la faute commise. C’est quelque Titan courroucé que ce mont vivant dont l’apparition soudaine l’épouvante. C’est une dryade qui habite dans ce bois de coudriers; c’est son beau corps que lacère la main brutale de l'enfant, c’est sa vie qu’il tue et sa retraite qu’il met en ruine. Ou plutôt les sensations de Wordsworth sontantérieures aux mythes nés de sensations pareilles et qui, en leur donnant une explication, en substituant à leur cause confuse les contours familiers d’êtres quasi humains, les ont altérées et émoussées peu à peu. La fable créée a fini par avoir raison de la vague épouvante. Il faut se reporter plus loin encore, avant l’époque où des dieux et des démons frappés à l’image de l’homme peuplaient la terre, au temps où la montagne avait une vie d'autant plus inquiétante qu’elle était toute inconnue, où au lieu de la dryade « un Esprit habitait dans les bois (2) ». Les hallucinations de Wordsworth enfant sont plus proches peut-être de celles du sauvage superstitieux qui tremble au milieu des formes étranges des choses (3).

: (1) Nutting.

(2) Ibid. 2 (3) Cf. Jean Lahor, l'Illusion [Lemerre, 1893] : Certains soirs, en errant dans les forêts natales, Je ressens dans ma chair les frissons d'autrefois, Quand la nuit grandissant les formes végétales, Sauvage, halluciné, je rampais sous les bois. (Les Réminiscences.)

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Une morale primitive émane de la Nature; une multitude d'êtres effrayants s’y cachent le jour et le soir apparaissent pour punir les méfaits. Les premiers remords enfantins, dans l'enfance de l'humanité comme dans celle de l’homme, s’accompagnent de terreurs physiques, au point de se confondre avec elles.

Toutes les sensations de Wordsworth n’avaient pas alors la clarté morale de ces enseignements. C’étaient souvent des éveils mystérieux de pensées où simplement d’inoubliables visions. Telle est par exemple la célèbre scène du patinage sur le lac d’Esthwaite. Les écoliers sortent de classe au coucher du soleil. Chaussés d’acier, ils s'amusent à reproduire sur la glace leurs jeux ordinaires, en groupes variés. Les précipices retentisserit autour d’eux. Les arbres sans feuilles et tous les rochers glacés tintent comme du fer, tandis que les monts lointains envoient dans ce tumulte un son de mélancolie qui semble étrangère, et que les étoiles claires scintillent à l’est et qu’à l’ouest le ciel orangé du soir meurt peu à peu. Souvent alors Wordsworth s’écarte du tapage vers une baie silencieuse, ou glisse de côté loin de la foule bruyante pour couper en deux le reflet d’une étoile qui fuit, ct, toujours fuyant devant lui, fait une lueur sur la glace. Sou-vent aussi quand il a livré son corps au vent, et quand les rives sombres défilent rapidement dans les téncbres, appuyé en arriere sur ses talons, il s’est arrêté court, — et les falaises solitaires ont continué de défiler devant lui, comme si le mouvement diurne de la terre était devenu visible. Et par derrière, les falaises faisaient une procession solennelle, de plus en plus lente ; et il restait là, regardant, jusqu’à ce que tout devint tranquille comme un sommeil sans rêve (1).

(4) Prélude, 1, 425-463, Il est aussi dans les Confidences de Lamartine une belle scène de patinage (livre V, 5), très distincte d'ailleurs de celle de Wordsworth. Et la différence est très caractéristique de ces deux poètes dont le génie offre plus d’une analogie et qui eurent une enfance si semblable. Wordsworth jouit surtout d’une étrangeté subite dans l'aspect des choses environnantes ; Lamartine, de la beauté de son propre corps ct de ses mouvements : « Se sentir

Ses lectures d'imagination venaient parfois corriger ce qu’il y avait de trop lugubre dans certains des spectacles offerts à ses regards. Au lieu d’exaspérer en lui la peur comme chez la plupart des enfants, elles tempéraient l'horreur des choses en la transportant hors de terre et y ajoutaient une beauté venue d'elles. La première semaine de son séjour à Hawkshead, Wordsworth se promenait dans les champs découverts qui s’avancent en vertes péninsules sur le lac d’Esthwaite. Le crépuscule venait ; pourtant il aperçut distinctement sur la rive opposée des vêtements qui semblaient avoir été laissés là par un baigneur. Bientôt le lac calme s’embrunit et tous les bruits cessérent, sauf que « de temps en temps un poisson sautant hors de l’eau happait le silence profond ». Le jour suivant, ces vêtements non réclamés qui racontaient une trop claire histoire attirérent vers le lac une foule anxieuse. Les uns restèrent sur le bord à regarder dans une passive attente. D’autres prirent un canot et penchés sur les eaux les sondèrent avec des grappins de fer et de longues perches. « Enfin le mort dans ce beau paysage d'arbres, de collines et d’eau, se dressa tout droit, avec sa face horrible, image spectrale de la terreur. » Pourtant, tout jeune qu’il füt, l'enfant n’éprouva pas « cette peur qui dégrade l’âme, car son œil intérieur avait vu de semblables visions auparavant, parmi les ruisseaux étincelants du royaume des fées et dans les forêts de roman. L'esprit de ces lectures consacrait le triste spectacle en le décorant d’une grâce idéale. Il lui donnait

emporté avec la rapidité de la flèche et avec les gracieuses ondulations de l'oiseau dans l'air, sur une surface plane, brillante, sonore et perfide; s’imprimer à soi-même, par un simple balancement du corps, et, pour ainsi dire, par le seul gouvernail de la volonté, toutes les courbes, toutes les inflexions de la barque sur la mer ou de l'aigle planant dans le bleu du ciel, c'était pour moi et ce serait encore, si je ne respectais pas mes années, une telle ivresse des sens et un st voluptueux étourdissement de la pensée, que je n’y puis songer sans émotion. »

Wordsworth se piquait aussi d'exceller dans cet exercice, mais il patinait avec la grâce d’un canard qui s’ébat sur le sol, s’il faut en croire le malicieux de Quincey.

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une dignité, un poli de marbre, comme dans les œuvres de l’art grec et dans la plus pure poésie (1). »

Dans les premiers temps de sa vie d’écolier, Wordsworth ne cherche pas la Nature. Elle s'impose à lui à de certaines heures au milieu de ses jeux. Il perçoit déja « des lueurs pareilles à l'éclair qui jaillit d’un bouclier ; — la Terre et la face ordinaire de la Nature lui disent des choses mémorables (2). » Mais ce sont les jeux seuls qui l’absorbent. 11 se donne sans réserve à la joie d'exercer son corps sain et de fatiguer ses membres robustes. Ce qu’il goûte est pure jouissance des sens, plaisir organique inconscient. Il n’est jamais plus heureux qu’en rentrant le soir « fiévreux, les membres fatigués et l’esprit en tumulte (3) ». Si dans ses vagabondages la Nature parfois lui apparait ou lui parle, il s'en étonne et s’en inquiète comme d’une présence étrangère. C’est peu à peu qu’il en vient à goûter le bonheur d’être avec elle et à préférer parmi ses plaisirs ceux qui ont pour cadre sa beauté. Il sent alors qu’elle modère la violence des jeux, et que le charme dont elle les enveloppe ba lance presque leur ivresse. Les jours de demi-congé, les écoliers s’en allaient faire des courses à la rame sur le grand lac de Windermere. Le but était tantôt une ile peuplée d'oiseaux mélodieux dont les chants ne cessent pas, tantôt une île sœur de la premiere où, sous l’ombrage des chênes, fleurissent les muguets ; tantôt une troisième île où survivaient les ruines d’une chapelle dédiée à Notre Dame. Dans des joutes semblables, il ne pouvait y avoir ni désappointement, ni souffrance, ni jalousie. Tous se reposaient à l'ombre également heureux, vainqueurs et vaincus, Ainsi se tempérait l'orgueil de la force et la vanité de

l'adresse supérieure. Ainsi Wordsworth recevait ses premières

lecons de défiance de soi et de modestie, et il apprenait asentir,

(1) Prélude, V, 426-459.

(2) Ihid., I, 585-8, (3) Ibid, Il, 18.

Uxiv. DE Lyon, — Lecouis 4

o0 LA JEUNESSE DE WORDS WORTH

trop peut-être, le pouvoir de la Solitude qui se suffit à ellemême (1). |

Une autre fois ils traversaient en canot le même lac de Windermere pour aller jouer et boire dans une pimpante auberge de Bowness où leurs éclats de rire faisaient retentir les collines: d'alentour. Puis, avant la tombée de la nuit, ils revenaient à loisir sur le lac assombri, et débarquaient dans une petite île un des leurs, le ménestrel de la troupe. Ils s’éloignaient ensuite à la rame, doucement, pendant que celui-ci jouait de la flûte sur un rocher. « Oh alors ! dit Wordsworth, l’eau calme et comme morte s’étendit sur mon esprit avec le poids d’un plaisir, et le ciel que je n’avais jamais vu si beau descendit dans mon cœur et me tint comme un rêve (2). »

Venaient aussi, quand leur bourse était bien garnie, les grandes courses à cheval jusqu’à l’abbaye ruinée de Furness. C’est dans la nef sans toit de la vieille église qu’un jour où la pluie l’avait forcé de s’y réfugier, Wordsworth entenditun roitelet chanter si mélodieusement dans la pénombre que. malgré l’eau qui dégouttait des lierres ruisselants, il eût voulu faire du lieu sa demeure et y vivre éternellement pour entendre cette musique. De là les jeunes cavaliers revenaient à Hawkshead au galop, et Wordsworth sentait la présence du paisible esprit répandu dans l'air du soir, quand les chevaux ralentissaient le pas pour gravir une colline escarpée, ou quand, à la lueur de la lune reflétée par la mer, ils battaient de leurs sabots tonnants le : sable uni (3).

Aïünsi le souvenir de la nature terrifiante ou douce, splendide ou charmante, devient inséparable des plaisirs qu’il a goûtés en sa présence. Alors que le plaisir vulgaire s’efface vite de sa mémoire, les lieux qui en ont été témoins restent en leurs con-

(1) Prélude, II, 54-77.

(2) Ibid., 138-174.

(3) Ibid, 115-437.

SNS

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tours essentiels dessinés dans son esprit et journellement visibles pour ses yeux (1). Il arrive d’abord à un attachement fait de gratitude. 11 aime le soleil « parce qu’il l’a vu mainte fois poser sa beauté sur les collines du matin, ou toucher de son globe descendant la montagne occidentale, en ces heures insouciantes où-dans l’excès du bonheur son sang lui semblait circuler pour son propre plaisir et où il respirait l’air avec joie. Par l'effet de sentiments semblables, analogues à l’amour de la patrie et du foyer, la lune lui devient chère, car il est souvent resté rêveur à la contempler suspendue dans le ciel, à mi-route entre les collines extrêmes du vallon, comme si elle appartenait à ce vallon seul et à ses grises chaumières (2). »

Enfin, vers le terme de son séjour à Hawkshead, lorsqu'il a dix-sept ans, sa reconnaissance se change en pur amour, et cet amour est désormais assez fort pour se passer des étais qui l’ont jusque-là aidé à croître et à se soutenir. Wordsworth n’a plus besoin de l'attrait auxiliaire des jeux pour aller vers la nature, ni du souvenir des jouissances qu’il a connues à côté d’elle pour l'aimer (3). Il communie directement avec elle ; il ui voue son adoration d’un cœur dévot et fervent ; mais celui qui rend ce culte garde son âme indépendante même devant la divinité à laquelle il l'offre. Il ne se sent pas, on va le voir, annihilé, mais grandi en sa présence.

Wordsworth ne s’est encore révélé à nous que comme passif contemplateur des formes et auditeur passif des bruits de la

(1) Prélude, 1, 597-602.

(2) Ibid, II, 175-197.

(3) Zbid., 198-203.

nature. C’est maintenant des forces actives et créatrices de son esprit qu’il va nous entretenir. Il a raconté comment 1l avait été pétri et façonné par les choses ; il va se faire voir les pétrissant et les façconnant à son tour.

S'il parle tardivement de la puissance active de son être, ce n’est pas qu’il la croie de tardive naissance, c’est seulement parce qu’il n’en a pris conscience que tard. Mais elle était en lui, elle existe en chacun de nous, dès la première enfance. Le corps frêle du nourrisson bercé dans les bras de sa mère n’est pas uniquement l’esclave de la gravitation qui l’enchaine à l'univers. Il en est encore, à sa mesure, le dispensateur, et le caillou que lance sa main menue attire vers lui la masse énorme de la sphère terrestre, met en branle imperceptiblement des mondes innombrables. De même sa petite âme vitet agit au sein de l’âme universelle. Parmi les fils mystérieux qui la lient à l’univers, il en est qui sortent d'elle-même, qu’elle a tissés avec sa propre substance. La sensibilité, « ce grand patrimoine de notre être », est déjà en elle créatrice autant que réceptive. Dès le moment où l’enfant & a, par l’intermédiaire du toucher, de muets dialogues avec le cœur de sa mère », il émane d’elle et de lui, à peine distincts encore, « une force irradiante qui exalte les objets environnants ». Dans Patmosphère d'amour dont la mère, avec l’enfant dans ses bras, marche enveloppée, ces objets se réfractent et se transfigurent. La fleur qu’il désigne d’une main trop faible encore pour la cueillir est embellie à ses yeux par l’amour « puisé à la plus pure source terrestre de l'amour ». Projetées au dehors par la tendresse du cœur maternel, « les ombres de la pitié tombent autour de lui sur tout ce qui porte les marques odieuses de la violence et du mal (1) ». Gette force de transfiguration, cette puissance d’amour, « premier esprit

(1) Prélude, II, 232-265.

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